Grégoire de Nysse, Réfutation de la profession de foi d'Eunome
DE GREGOIRE, EVEQUE DE NYSSE
REFUTATION DE LA PROFESSION DE FOI D'EUNOME
Traduction de Jan Van PARYS (1968)
Remaniée par Luc FRITZ (2007)
1. La foi des chrétiens qui, selon le commandement du Seigneur, a été annoncée par les disciples à toutes les nations, ne tire son origine ni des hommes ni de leur fait, mais de notre Seigneur Jésus-Christ lui-même. Lui, qui est Verbe, Vie, Lumière, Vérité, Dieu, Sagesse et tout ce qu'il est par nature, est surtout devenu semblable à l'homme et a participé à notre nature, — semblable en tout à l'exception du péché, semblable parce qu'il a assumé avec l'âme et le corps l'homme tout entier, — de sorte que le salut nous advienne par l'un et par l'autre.
2. [Le Christ] est apparu sur terre et a vécu parmi les hommes, afin que les hommes ne raisonnent plus au sujet de Celui qui est, selon des pensées qui leurs sont propres, érigeant en doctrine les croyances nées de conjectures douteuses, et pour que, persuadés que Dieu est vraiment apparu dans la chair, nous croyions à cet unique véritable mystère de la piété, celui qui nous a été transmis par le Verbe lui-même et Dieu, qui a parlé en personne aux apôtres. Quant à l'enseignement que nous donnent dans un miroir et de manière voilée les Écritures anciennes, la Loi, les Prophètes, et la sagesse des Proverbes, sur la nature transcendante, nous le recevons comme attestation de la vérité qui nous a été révélée et nous recueillons d'une manière pieuse le sens véritable de ce qu'ils ont dit, de sorte que ce sens puisse être en consonance avec la foi exposée par le Seigneur de l'univers. Nous conservons cette foi mot pour mot, pure et sans falsification, telle que nous l'avons reçue et nous considérons la moindre altération des paroles qui nous ont été transmises comme le pire des blasphèmes et la plus grande des impiétés.
3. La foi en laquelle nous croyons est donc celle que le Seigneur a exposée à ses disciples lorsqu'il dit : Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Voilà la parole du mystère, dans laquelle, par la naissance d'en-haut, notre nature est transformée de corruptible en incorruptible, renouvelée du vieil humain à l'image de Celui qui a créé au commencement la ressemblance divine. À cette foi, transmise par Dieu aux apôtres, nous ne soustrayons ni ne changeons ni n'ajoutons rien, parce que nous savons avec certitude que celui qui ose altérer la voix divine par une méchante habileté de sophiste a pour père le diable. Celui-ci délaissant les paroles de la vérité, parle de son propre fonds. Il est devenu père du mensonge. Car tout ce qui est dit en dehors de la vérité est évidemment mensonge et non point vérité.
4. Puisque cette doctrine est exposée par la Vérité elle-même, si les inventeurs de ces néfastes hérésies, en vue de rejeter cette parole divine, imaginent quelque chose d'autre, de sorte qu'ils appellent le Père créateur et démiurge du Fils au lieu de Père, le Fils œuvre, créature et produit, au lieu de Fils, le Saint-Esprit créature de la créature, œuvre de l'œuvre, au lieu de Saint-Esprit, et tout ce qui plaît à ces ennemis de Dieu de dire à son propos, nous appelons tout cela un reniement et une apostasie de la divinité qui nous a été révélée dans cette doctrine. Car une fois pour toutes nous avons appris du Seigneur ce sur quoi le regard de notre intelligence doit se porter, ce par quoi notre nature est transformée de mortelle en immortelle, à savoir : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
5. Nous affirmons donc qu'il est redoutable et funeste d'interpréter ces paroles divines de travers, et d'imaginer ensuite à leur place celles qu'on invente en vue de rejeter ces paroles, comme si on corrigeait le Dieu Verbe, qui nous a prescrit de tenir ces paroles dans la foi. Car chacune de ces appellations, comprise en sa signification naturelle, est pour les chrétiens règle de vérité et loi de la piété. En effet, bien qu'il y eût beaucoup d'autres noms par lesquels Dieu était désigné dans les livres historiques, dans les prophéties et dans la Loi, le Christ, notre Maître, les ayant tous négligés, donne ces paroles-ci comme plus aptes à nous acheminer vers la foi en Celui qui est : il nous montre qu'il suffit de nous en tenir à l'appellation de Père, de Fils et de Saint-Espriten vue de l'intelligence de l'Être qui est réellement, qui est en même temps un et non-un.
6. En effet, en raison de son essence, l'[Être] est un, et c'est pourquoi le Maître prescrit de fixer notre regard sur un nom unique ; mais par les propriétés propres à faire connaître les hypostases, la foi distingue entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit, divisés sans séparation et unis sans confusion. En effet, lorsque nous entendons le nom Père nous comprenons que ce nom n'est pas seulement par référence à lui-même, mais qu'il indique aussi, de par sa signification propre, la relation au Fils. Car le nom Père, pris en lui-même, ne serait pas compris si, par la prononciation du mot Père, le Fils ne lui était pas adjoint. Ayant donc appris à connaître le Père, nous avons été instruits aussi, par ce nom même, de la foi au Fils.
7. Puisque maintenant le divin par nature est immuablement et toujours identique à lui-même, puisque jamais il n'a pas été ce qu'il est maintenant et puisqu'il ne sera jamais ce qu'il n'est pas maintenant, puisqu'aussi le Père véritable a été appelé Père par le Verbe et que le Fils est manifesté avec le Père, nous devons croire que celui qui ne subit aucune modification ni changement dans sa nature, a de toute façon toujours été ce qu'il est maintenant, ou, si jamais il n'a pas été quelque chose, il ne l'est certainement pas non plus maintenant. Puisqu'il est appelé Père par le Verbe véritable, il a de toute façon toujours été Père et il est et il sera comme il était. Car il n'est sûrement pas permis de dire au sujet de la nature divine et sans mélange que le Beau n'a pas toujours été auprès d'elle.
8. En effet, si le divin n'a pas toujours été ce qu'il est maintenant, il a évidemment changé soit du meilleur au pire, soit du moins bon à ce qui est meilleur. L'une et l'autre suppositions sont également impies, quelle que soit celle avancée au sujet de la nature divine. En fait, le divin n'est susceptible ni de modification ni de changement. Donc tout ce qui est beau et bon est toujours contemplé auprès de la source du Beau. Or le Dieu Monogène est le Beau et au-delà du Beau, lui qui est dans le sein du Père. Il est dans le sein, et non : il y est entré.
9. Il a donc été démontré par là que le Fils est éternellement contemplé dans le Père en qui il est, étant Vie, Lumière, Vérité et tout nom et concept excellents. Dire que le Père à un moment donné a été en lui-même, sans tout cela, est la pire des impiétés et des folies. Car si le Fils, comme l'Écriture le dit, est Puissance de Dieu et Sagesse, Vérité, Lumière, Sanctification, Paix, Vie et autres noms semblables, alors, avant que le Fils ne fût, comme le pensent les hérétiques, tout cela n'existait pas du tout. Et si tout cela n'existait pas, ils penseront évidemment que le sein du Père était dépourvu de ces biens.
10. Afin qu'on ne conçoive donc pas le Père comme étant dépourvu, à un moment donné, de ses propres biens, et afin que la doctrine ne tombe pas dans une pareille absurdité, la foi au Fils, selon la parole du Maître, doit être incluse dans la contemplation de l'éternité du Père. C'est pourquoi, omettant tous les noms désignant la nature transcendante, on propose à notre foi, comme plus apte à indiquer la vérité, l'appellation de Père qui indique simultanément, comme il a été dit, par sa signification relative, le Fils.
11. Le Fils, qui est dans le Père, est depuis toujours ce qu'il est par essence, cela a déjà été dit dans les lignes précédentes, puisque le divin par nature n'admet aucun accroissement vers ce qui est plus grand (en effet, il ne perçoit en dehors de lui-même aucun autre bien duquel il reçoit par participation un surplus), mais il est toujours identique à lui-même: jamais il ne rejette ce qu'il a ni ne reçoit ce qu'il n'a pas (car il ne possède rien qu'il devrait rejeter et si de toute façon quelque chose de bienheureux, de pur, de vrai, de bon est auprès de lui et en lui, nous devons comprendre que ce n'est pas par acquisition que lui vient l'Esprit bon et saint, et qu'il est bien directement Esprit de droiture, souverain, vivifiant, Esprit qui gouverne et qui sanctifie la création entière qui opère tout en tous selon sa volonté, ; de sorte qu'on ne peut concevoir aucun intervalle séparant le Christ et son onction, le Roi et son royaume, la Sagesse et l'Esprit de Sagesse, la Vérité et l'Esprit de la vérité, la Puissance et l'Esprit de la Puissance). Or parce que le Fils, qui est Sagesse, Vérité, Conseil, Force, Connaissance et Intelligence, est depuis toujours contemplé dans le Père, l'Esprit-Saint est contemplé lui aussi avec le Père depuis toute éternité, car il est Esprit de Sagesse, de Vérité, de Conseil, d'Intelligence et de tous les autres noms qu'est le Fils et dont nous le nommons.
12. De ce fait nous disons que le mystère de la piété a été transmis aux saints disciples à la fois dans son unité et dans sa distinction : il faut croire au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Car la propriété spécifique de chaque hypostase fait que la distinction entre les personnes est claire et sans confusion, tandis que le nom unique posé avant la profession de foi nous signifie clairement l'unité d'essence des personnes que la foi confesse, je veux dire, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
13. En effet ces appellations ne nous apprennent pas une différence de nature, mais uniquement les propriétés propres à faire connaître les hypostases. Nous savons donc que le Père n'est pas fils, que le Fils n'est pas père, que le Saint-Esprit n'est ni père ni fils, et par la marque spécifique de l'hypostase, nous reconnaissons chacun d'eux, dans sa perfection illimitée, contemplé en lui-même et sans être séparé de ceux à qui il est étroitement uni.
14. Que signifie donc ce nom innommable au sujet duquel le Seigneur lorsqu'il a dit : les baptisant au nom n'a pas ajouté le terme qui fait connaître la signification que ce nom indique ? Nous avons à ce sujet cette idée : tous les êtres créés sont définis par la signification de leurs noms. Car lorsque quelqu'un dit ciel, il a conduit la pensée de l'auditeur à la créature signifiée par ce nom, et celui qui évoque un homme ou quelque autre vivant, façonne immédiatement, en prononçant le nom, chez l'auditeur, la forme de ce vivant. De la même manière toutes les autres créatures, grâce aux noms qui leur sont imposés, sont peintes dans le cœur de celui qui par l'ouïe reçoit la dénomination imposée à la chose.
15. Mais seule la nature incréée, crue dans le Père, dans le Fils et dans le Saint-Esprit, dépasse toute désignation par un nom. De ce fait le Verbe, lorsqu'il parlait du Nom dans la transmission de la foi, n'a pas ajouté ce qu'est ce nom (car comment trouverait-on un nom pour ce qui est au-dessus de tout nom ? q) mais il nous a donné la faculté — afin que notre intelligence, procédant de manière pieuse, puisse trouver quelque nom indiquant la nature transcendante — d'appliquer ce nom indifféremment au Père, au Fils et au Saint-Esprit, que ce soit le nom de bon ou celui d'incorruptible, ou tout nom que chacun estimera digne d'être employé pour désigner la nature sans mélange.
16. Et il me semble que le Verbe, par cet exposé de la foi, établit pour nous cette loi-ci : nous devons être convaincus que le nom de l'essence divine est ineffable et incompréhensible. Il est clair en effet que l'appellation de Père ne fait pas comprendre son essence mais indique la relation au Fils. Il s'ensuit que s'il eût été possible au genre humain d'être instruit de l'essence de Dieu, celui qui veut que tous les hommes soient sauvés et viennent à la connaissance de la vérité, n'en aurait pas celé la connaissance.
17. Mais maintenant, par le fait qu'il n'a rien dit au sujet de l'essence, il a montré d'une part que la connaissance en est impossible, d'autre part, qu'une fois que nous avons appris ce dont nous sommes capables, nous n'avons besoin d'aucune connaissance de l'insaisissable parce que la foi dans l'enseignement transmis suffit à notre salut. En effet, l'enseignement le plus parfait de la piété est d'apprendre qu'Il est l'Être qui est réellement, avec lequel, par la notion de relation, se manifeste aussi la majesté du Fils, tandis que le Fils, comme il a été dit, montre inséparablement uni à lui, l'Esprit de Vie et de Vérité, parce qu'il est lui-même Vie et Vérité.
18. Ces distinctions étant ainsi établies, tandis que nous anathématisons toute conception hérétique dans les doctrines sur Dieu, nous croyons, comme la parole du Seigneur nous l'a appris, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit confessant aussi avec cette foi la réalisation de l'économie par le Maître de la création en faveur des hommes qui, étant de forme divine, ne tint pas le fait d'être égal à Dieu pour une proie, mais s'anéantit lui-même en prenant la forme d'esclave, qui a pris chair dans la Vierge sainte et nous a délivrés de la mort à laquelle nous étions assujettis et vendus par notre péché, qui a donné son sang précieux versé par la croix, comme rançon de la délivrance de nos âmes.
19. Et après avoir frayé pour nous, par lui-même, le chemin de la résurrection d'entre les morts, il arrivera, le temps venu, dans la gloire du Père juger toute âme avec justice, quand tous ceux qui gisent dans les tombeaux entendront sa voix a et en sortiront, ceux qui auront fait le bien pour la résurrection de la vie, ceux qui auront fait le mal pour la résurrection du jugement. Mais afin que cette hérésie pernicieuse, divulguée maintenant par Eunome, si elle parvenait sans examen à quelqu'un parmi les simples, ne nuise à aucun homme innocent, nous devrons essayer, en citant, partie à partie, la profession de foi qu'ils colportent, de prouver la perversité de leur doctrine.
20. Voici maintenant, mot à mot, le texte de leur doctrine : « Nous croyons au Dieu un, le seul vrai, conformément à l'enseignement du Seigneur lui-même, ce n'est pas par une appellation mensongère que nous l'exaltons, (car Il est sans mensonge d), mais Il est absolument par nature et par gloire le Dieu un, le seul sans principe, éternel et sans fin. »
Que celui qui a promis de croire conformément à l'enseignement du Seigneur n'altère pas au gré de ses propres opinions l'exposé de la foi venu du Seigneur de l'univers, mais qu'il suive les paroles de la Vérité. Or, cette formulation de la foi contient le nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Quel accord existe-t-il donc entre ce qu'il a exposé maintenant et les paroles du Seigneur, de sorte qu'il puisse rapporter pareille doctrine à son enseignement ?
21. Où donc le Seigneur a dit, dans les discours de l'Évangile, qu'il faut croire : « au Dieu un et seul vrai », ces gens ne pourraient le montrer, à moins qu'ils n'aient quelque Évangile nouveau. En effet, les Évangiles que, selon une tradition ininterrompue, nous lisons dans les Églises depuis les temps anciens jusqu'à maintenant, ne contiennent pas cette parole qui dit qu'il faut croire ou baptiser dans « le Dieu un et seul vrai », comme ils disent eux, mais au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Quant à nous, ainsi que nous en avons été instruits par la parole du Seigneur, nous disons que le mot un ne signifie pas le Père seul, mais qu'il désigne avec le Père le Fils aussi, parce que le Seigneur a dit : Le Père et moi nous sommes un.
22. Et de même, le mot Dieu est appliqué aussi bien au Principe dans lequel le Verbe est qu'au Verbe qui est dans le Principe (car il dit : Et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu h), de sorte que par le nom qui signifie la divinité nous contemplons semblablement le Fils avec le Père. De plus, le vrai non plus ne peut pas se concevoir comme quelque chose en dehors de la Vérité. Et que le Seigneur est la Vérité, personne certainement ne s'y opposera, à moins qu'il ne soit étranger à la Vérité.
23. Si donc le Verbe est dans l'Un, et s'il est Dieu et Vérité, comme cela est proclamé dans l'Évangile, à quel enseignement du Seigneur rapporte-t-il cette doctrine, lui qui a employé ces paroles dans le sens d'une distinction d'opposition ? En effet, l'opposition distingue celui qui est unique de celui qui n'est pas unique, et Dieu de ce qui n'est pas Dieu, et le Véritable de celui qui n'est pas véritable.
24. S'ils emploient donc cette opposition de mots par rapport aux idoles, alors nous aussi, nous sommes d'accord. En effet, le nom de la divinité est donné aux idoles des nations par homonymie : Car tous les dieux des nations sont des démons (dit autrement : l'unique s'oppose à la multitude, le véritable au mensonge, Dieu à ceux qui ne sont pas dieux). Mais si cette opposition est faite par rapport au Dieu Monogène, que ces sages apprennent alors que la vérité s'oppose seulement au mensonge et Dieu à celui qui n'est pas Dieu.
25. Mais comme le Seigneur, qui est Vérité, est Dieu et est dans le Père et est un avec le Père, ces mots disjonctifs ne s'appliquent pas à la doctrine. Car celui qui croit véritablement à l'Un voit dans l'Un celui qui lui est uni en tout : dans la Vérité, dans la Divinité, dans l'Essence, dans la Vie, dans la Sagesse, en un mot, en tout, ou bien, s'il ne voit pas dans l'Un celui qui est cela, la foi ne lui sert de rien.
26. Car sans fils il n'y a pas et on ne peut pas parler de père, ni sans puissance de puissant, ni sans sagesse de sage. Car le Christ est Puissance de Dieu et Sagesse de Dieu. Par conséquent, celui qui s'imagine voir Dieu en dehors de la Puissance, de la Sagesse, de la Vérité, de la Vie ou de la Lumière véritable, ou bien il ne voit rien, ou bien il voit certainement le mal. Car retrancher ces biens, c'est poser et faire exister le mal.
27. Il dit : « Ce n'est pas par une appellation mensongère que nous l'exaltons, car Il est sans mensonge ». Je prie Eunome de s'en tenir à cette parole, en témoignant de la Vérité qu'elle est sans mensonge.
28. De fait, s'il pensait ainsi, que toute parole du Seigneur est étrangère au mensonge, il serait convaincu de la véracité parfaite de celui qui dit : Je suis dans le Père et le Père est en moi, à savoir, qu'il est tout entier dans le Père tout entier, parce que le Père ne dépasse pas le Fils et parce que le Fils n'est pas moindre que le Père ; de cette parole aussi : Il faut honorer le Fils comme on honore le Père, et : Qui m'a vu a vu le Père, et Nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père et : Nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils. Ceux qui reçoivent ces paroles comme vraies n'entendent aucune différence ni de gloire ni d'essence ni de quelque autre chose entre le Père et le Fils.
29. Il dit : « Il est réellement par nature et par gloire Dieu un ». Ce qui est réellement s'oppose à ce qui n'est pas réellement. Or chaque être, en tant qu'il existe, est réellement un être. Et ce qui a jusqu'à l'apparence de l'être, en tant qu'effet de quelque imagination ou suggestion, mais qui n'existe pas, cela n'est pas réellement, comme par exemple une vision de rêve ou un homme représenté sur une image. Car ces choses et d'autres semblables, bien qu'existant en tant qu'effet de l'imagination, n'ont pas d'existence réelle. S'ils affirment donc, selon la conception judaïque, que le Dieu Monogène n'existe pas du tout, alors c'est à juste titre qu'ils attribuent au Père seul d'être réellement. Mais s'ils ne nient pas du créateur de l'univers qu'il existe, qu'ils se laissent convaincre de ne pas priver celui qui est réellement de la réalité de l'être, lui qui s'est nommé lui-même Être lors de la théophanie à Moïse disant : Je suis celui qui est, comme Eunome l'admet dans la suite de son discours lorsqu'il dit que c'est lui qui est apparu à Moïse.
30. Il dit ensuite : « Dieu un par nature et par gloire. » Si donc Dieu est, sans être Dieu par nature, peut-être le comprend-il, celui qui dit cela. Mais si celui qui n'est pas Dieu par nature, n'est pas Dieu, qu'ils apprennent alors du grand Paul que ceux qui sont asservis à des dieux qui ne le sont pas par nature ne servent pas Dieu. Quant à nous, nous servons le Dieu vivant et vrai, comme le dit l'Apôtre, et celui que nous servons est Jésus, le Christ. Car l'apôtre Paul aussi se glorifie de le servir lorsqu'il dit : Paul, serviteur de Jésus-Christ. Nous donc qui ne servons plus ceux qui ne sont pas des dieux par nature, nous avons reconnu le Dieu par nature, devant qui tout genou fléchit au plus haut des cieux, sur terre et aux enfers. Nous ne l'aurions pas servi, si nous n'avions pas cru qu'il est le Dieu vivant et vrai, dont toute langue proclame que Jésus est Seigneur à la gloire de Dieu le Père.
31. Eunome écrit : « Dieu un, seul à être sans principe, éternel et sans fin ». Derechef : Simples, comprenez la subtilité, dit Salomon, de peur qu'un jour, séduits par l'erreur, vous n'en veniez à nier la divinité du Monogène. Est sans fin ce qui n'est pas susceptible de mort et de corruption, comme on dit éternel ce qui n'est pas temporaire. Cela donc qui n'est ni éternel ni sans fin fait évidemment partie de la nature corruptible et mortelle. Par conséquent, celui qui atteste que le Dieu un et unique est sans fin, sans cependant impliquer le Fils dans la signification des mots sans fin et éternel, établit par un tel raisonnement que celui que l'on oppose à ce qui est éternel et sans fin est corruptible et temporaire.
32. Quant à nous, même si nous entendons que Dieu seul possède l'immortalité, l'immortalité nous fait penser au Fils (car l'immortalité, c'est la vie ; et le Seigneur est la vie, lui qui a dit : Je suis la Vie z). Même si on nous dit que Dieu habite une lumière inaccessible, nous ne doutons pas non plus qu'il faut penser que le Monogène est la Lumière véritable, inaccessible au mensonge. C'est en lui, comme nous l'avons appris de la Vérité elle-même, qu'est le Père. Parmi ces opinions que le lecteur choisisse celle qui est la plus conforme à la piété : soit il faut avoir une opinion sur le Monogène digne de Dieu, soit il faut dire qu'il est corruptible et temporaire, comme le laisse entendre l'hérésie.
33. Il dit : « Quant à l'essence selon laquelle Il est un, Il n'est ni séparé ni partagé en plusieurs. Il ne devient pas non plus tantôt l'un tantôt l'autre et Il ne cesse pas d'être ce qu'Il est. Il n'est pas non plus divisé à partir d'une seule essence en une triple hypostase ; car Il est totalement et une fois pour toutes un, et seul Il reste identique et semblable à lui-même ». Parmi ce qui est proposé ici le lecteur intelligent doit d'abord distinguer les paroles vaines insérées dans ce discours sans intelligence, de celles qui semblent avoir un sens ; il doit examiner ensuite le sens trouvé dans ce qui reste du discours afin de voir si cela est en accord avec la piété au sujet du Christ.
34. Les premières propositions sont entièrement dépourvues de toute signification, et bonne et mauvaise. Ce que signifie en effet : « Quant à l'essence selon laquelle Il est un, Il n'est ni séparé en plusieurs, Il ne devient pas non plus tantôt l'un tantôt l'autre et Il ne cesse pas d'être ce qu'Il est », Eunome lui-même ne pourrait pas le dire et je ne pense pas qu'aucun de ses alliés serait capable de trouver quelque ombre de signification dans ces paroles. « Quant à l'essence selon laquelle Il est un, Il n'est pas séparé ». Eunome affirme que Dieu n'est pas séparé de sa propre essence, ou bien il dit que l'essence n'est pas partagée dans le cas de Dieu ? Ce discours qui n'a pas de sens est du plus pur bavardage et un bruit creux assemblé au petit bonheur. Et pourquoi faudrait-il s'attarder à l'examen de ces paroles insensées ?
35. Comment en effet, séparé de sa propre essence, quelqu'un peut-il continuer d'exister ? Comment l'essence de quelqu'un, partagée en elle-même, apparaît-elle ? Comment quelqu'un, en sortant de ce en quoi il est, peut-il devenir autre, puisqu'il est en dehors de lui-même ? Mais il dit : « Il n'est pas non plus divisé à partir d'une seule essence en une triple hypostase ; Il est en effet totalement et une fois pour toutes un, et seul Il reste identique et semblable à lui-même ». Je pense que l'absurdité de ces paroles est évidente pour chacun, même avant nos propres développements. Que celui donc qui pense que les paroles d'Eunome ont une signification ou un sens quelconque les réfute. En effet, celui qui sait apprécier la qualité d'un discours refusera d'être impliqué dans une lutte avec ces paroles sans consistance.
36. En effet, quelle force de persuasion contre notre doctrine cela a-t-il de dire : « Quant à l'essence selon laquelle Il est un, Il n'est ni séparé ni partagé en plusieurs, Il ne devient pas non plus tantôt l'un tantôt l'autre et Il ne cesse pas d'être ce qu'Il est ; Il n'est pas non plus divisé à partir d'une seule essence en trois hypostases ? » Tout cela les chrétiens ni ne le disent ni ne le croient, et cela ne découle pas des vérités que nous confessons. Qui en effet, a jamais dit cela ou entendu dire par quelqu'un, dans l'Église de Dieu, que le Père est séparé ou partagé quant à son essence, ou qu'Il devient tantôt l'un tantôt l'autre en sortant de lui-même, ou qu'Il est divisé en trois hypostases ?
37. Eunome se dit cela à lui-même, et son attaque ne nous concerne pas, mais il radote de son propre cru après avoir mêlé à l'impiété de ses paroles cette immense absurdité. Quant à nous, nous affirmons en effet qu'il est aussi impie et athée de dire que le Seigneur de la création est un être créé, que de penser que le Père, en tant qu'Il existe, est séparé, coupé, sorti de lui-même ou divisé en trois hypostases, telle la glaise ou la cire moulée dans des formes différentes.
38. Mais examinons la suite du discours : « Il est totalement et une fois pour toute un, et seul Il reste identique et semblable à lui-même ». Si Eunome parle du Père, nous aussi nous sommes d'accord avec lui. Car le Père seul est vraiment un ; Il est totalement et une fois pour toutes identique et semblable à lui-même ; jamais Il n'est pas ou il ne sera pas ce qu'Il est. Si donc une parole comme celle-ci vise le Père, qu'il ne s'attaque pas à la doctrine de la piété, vu qu'il est en accord sur ce point avec l'Église. Car lorsque quelqu'un confesse que le Père reste toujours identique et semblable à lui-même parce qu'Il est un et unique, il confirme le discours de la piété : il voit le Fils dans le Père sans lequel ce dernier n'est pas ni ne peut être appelé Père. Mais si Eunome invente quelque autre dieu à côté du Père, qu'il tienne de tels propos aux Juifs ou à ceux qu'on appelle Hypsistaniens 1. Ils diffèrent en ceci des chrétiens : ils confessent l'existence d'un Dieu qu'ils appellent le Très-Haut ou le Tout-Puissant, mais ils n'acceptent pas qu'Il soit Père. Le chrétien, quant à lui, s'il ne croit pas au Père, n'est pas un chrétien. Voici maintenant ce qu'Eunome ajoute à ces paroles.
39. Il dit : « Personne n'est associé à sa divinité, personne ne partage sa gloire, personne n'est consort de sa puissance, personne n'occupe avec lui le trône de sa royauté. Car le Tout-Puissant est le Dieu un et unique, Dieu des dieux, Roi des rois, Seigneur des seigneurs ». J'ignore qui Eunome en vue lorsqu'il affirme que le Père n'associe personne à sa divinité. En effet, s'il tient ce langage contre les vaines idoles et contre la conception erronée des idolâtres comme Paul aussi l'affirme : Il n'y a pas d'entente du Christ avec Béliar et il n'y a pas d'accord du temple de Dieu avec les idoles, alors, nous aussi nous sommes d'accord. Mais s'il sépare par ces paroles le Dieu Monogène de la divinité du Père, qu'il sache qu'il prépare contre lui-même une accusation d'impiété en forme de dilemme.
40. Car, ou bien il nie tout à fait que le Dieu Monogène soit Dieu, afin de maintenir que la divinité ne peut pas se communiquer du Père au Fils, et par là il se montre un apostat, parce qu'il renie le Dieu des chrétiens. Ou bien, s'il admet que le Fils aussi est Dieu, bien qu'il ne s'accorde pas au Dieu véritable selon la nature, il est nécessairement obligé de reconnaître qu'il honore des dieux séparés l'un de l'autre par la différence de leur nature. Qu'Eunome choisisse ce qui lui plaît : ou nier la divinité du Fils, ou introduire une pluralité de dieux dans sa doctrine. Quel que soit son choix, il équivaut à l'impiété. Nous en effet, initiés par les paroles divinement inspirées des Écritures, nous ne voyons pas de communion de divinité[s] dans le Père et le Fils, mais une unité, parce que le Maître a enseigné cela par ses propres paroles en disant : Le Père et moi nous sommes un et Celui qui m'a vu, a vu le Père.
41. Car s'il n'était pas de même nature, comment le Père aurait-Il en lui ce qui lui est étranger, ou comment aurait-Il montré en lui-même ce qui lui est dissemblable, si la nature différente et étrangère ne recevait pas le caractère spécifique de l'autre genre. Et il dit : « Personne ne partage sa gloire ». Eh bien, en cela il dit la vérité, même s'il ne sait pas ce qu'il dit. En effet, le Fils ne partage pas la gloire avec le Père, mais il possède la gloire du Père tout entière, comme le Père possède toute la gloire du Fils. Car il s'adressa ainsi au Père : Tout ce qui est à moi est à toi ; et ce qui est à toi est à moi.
42. C'est pourquoi il déclare qu'il apparaîtra le jour du jugement dans la gloire du Père, quand il rétribuera chacun selon ses œuvres. Il montre par cette parole l'unité de leur nature. Car de même que la gloire du soleil diffère de la gloire de la lune pour la raison que la nature de leurs éléments ne s'accorde pas entre eux (parce que si leur gloire était identique, personne ne penserait qu'il y a une différence entre leur nature), de même celui qui prédit qu'il se manifestera dans la gloire du Père, a montré par l'identité de leur gloire la communion de leur nature.
43. Dire que le Fils « n'occupe pas le trône de la royauté » avec le Père, témoigne de la longue méditation d'Eunome sur les paroles divines. Il n'a pas encore entendu dans sa profonde attention aux Écritures divinement inspirées : Méditez les choses d'en-haut, là où se trouve le Christ assis à la droite du Père, ni Il s'est assis à la droite du trône de Dieu, ni beaucoup d'autres témoignages semblables dont on ne dénombrerait pas facilement la multitude. Eunome, ne l'ayant précisément pas encore appris, nie que le Fils partage le trône avec le Père. L'expression « Consort de sa puissance », mieux vaut la passer sous silence, parce qu'absurde, plutôt que de la réfuter comme impie. Il n'est en effet pas facile de découvrir, à partir de l'usage commun du terme, ce que signifie le mot consort. Ils tirent au sort le vêtement du Seigneur, dit l'Écriture, parce qu'ils ne voulaient pas diviser la tunique du Maître mais ils voulaient qu'elle soit la possession du seul à qui le sort l'attribuerait.
44. Ceux donc qui tirèrent entre eux au sort pour cette tunique peuvent éventuellement être appelés consorts. Mais ici, dans le cas du Père, du Fils et du Saint-Esprit, la puissance est le fait de leur nature (le Saint-Esprit en effet souffle où il veut et il opère tout en tous selon sa volonté. Le Fils, par qui tout a été créé, les choses visibles et invisibles, dans les cieux et sur la terre, tout ce qu'il a voulu il l'a fait, et il vivifie qui il veut. Le Père, par sa puissance particulière, a fixé les temps, et par ce mot temps nous comprenons que tout ce qui arrive dans le temps est soumis aussi à la puissance du Père). Si donc il a été démontré que le Père, le Fils et le Saint-Esprit, comme nous l'avons dit, ont la puissance de faire ce qu'ils veulent, on ne voit pas ce que peut signifier l'expression « consort de la puissance ».
45. De fait, l'héritier de toutes choses, le créateur des siècles, qui resplendit avec [le Père de] la gloire du Père, qui exprime en lui-même l'hypostase du Père, possède lui-même tout ce que possède le Père, et il est Seigneur de toute sa puissance, non pas que la dignité est transférée du Père au Fils, mais elle reste auprès du Père tout en étant dans le Fils. Car celui qui est dans le Père est évidemment dans le Père avec toute sa force, et celui qui a le Père en lui-même, contient toute la puissance et la force du Père.
46. En effet, c'est tout le Père qu'il a en lui-même et non pas une partie, et celui qui a tout le Père en lui possède évidemment aussi sa puissance. À quoi donc Eunome pense-t-il quand il affirme que le Père n'a pas de « consort de sa puissance » ? Peut-être que les adeptes de son égarement seraient capables de le dire. En effet, celui qui apprécie en connaisseur les discours reconnaît qu'il ne peut pas comprendre des phrases sans signification. Eunome dit que le Père n'a pas de « consort de sa puissance ». Se trouve-t-il donc quelqu'un qui dise que le Père et le Fils se disputent la puissance par tirage au sort ? Ce saint Eunome, faisant fonction de médiateur entre eux, assigne par une amicale convention, sans tirage au sort, au Père seul les honneurs de la puissance.
47. Voyez le caractère ridicule et enfantin de cet exposé vulgaire de ses doctrines. Est-ce que celui qui soutient l'univers par la parole de sa puissance, qui prononce le nom des choses qu'il veut faire exister, qui crée par la puissance de son décret ce qu'il veut, dont la puissance accompagne le vouloir et dont la volonté devient la mesure de la puissance (car il est dit : Il parle et cela est, Il commande et cela est créé y), est-ce que celui qui a tout fait par lui-même et qui le fait subsister en lui, sans qui aucun être ne serait venu à l'existence ni ne continuerait d'exister, est-ce que celui-là attend de posséder la puissance par quelque tirage au sort ?
48. Lecteurs, jugez si celui qui affirme cela est encore dans son bon sens. Il dit : « Car il est l'unique et seul Dieu Tout-Puissant ». Si donc il désigne le Père par l'appellation de Tout-Puissant, il dit ce que nous disons et pas autre chose. Mais s'il pense à un autre Tout-Puissant que le Père, qu'alors ce protagoniste des doctrines judaïques prêche aussi la circoncision si cela lui plaît. Car la foi des chrétiens se tourne vers le Père, et le Père est tout à la fois Très-Haut, Tout-Puissant, Roi des rois, Seigneur des seigneurs et tous les titres qui ont une signification éminente sont le propre du Père. Or tout ce qui est au Père est au Fils, de sorte que cela étant, nous acceptons ces titres aussi. Mais si, abandonnant le Père, il parle d'un autre Tout-Puissant, il énonce les doctrines des Juifs, ou même suit les exposés de Platon. De fait on dit que ce philosophe aussi affirma l'existence d'un Créateur céleste et Démiurge de certains dieux inférieurs.
49. De même donc que dans le cas des doctrines judaïques et platoniciennes celui qui ne reconnaît pas le Père n'est pas chrétien, même s'il honore dans sa doctrine un Tout-Puissant, de même aussi Eunome parle faussement de ce nom, parce qu'il judaïse par sa pensée ou honore les croyances des Grecs, tout en s'affublant du nom des chrétiens. Et on devra dire la même chose encore de la suite de son exposé. Il dit en effet : « Dieu des dieux ». Quant à nous, nous pouvons faire nôtre cet énoncé après y avoir ajouté le nom du Père, parce que nous savons que le Père est Dieu des dieux. Et tout ce qui appartient au Père appartient certainement au Fils.
50. « Et Seigneur des seigneurs ». Même remarque à propos de cet énoncé. Et : « Très-Haut sur toute la terre ». Quelle que soit la personne divine à laquelle on pense, elle est Très-Haut sur toute la terre, parce que le Père, le Fils et le Saint-Esprit surveillent pareillement d'en-haut ce qui se passe sur terre. Il en va de même de ce qui fait suite à ces paroles: « Très-Haut dans les cieux, Très-Haut dans les hauteurs, céleste, vrai parce qu'il est et reste toujours ce qu'Il est, vrai dans les œuvres, vrai dans les paroles. » En effet l'œil des chrétiens discerne tout cela à égalité chez le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
51. Mais si Eunome attribue cela seulement à l'une des Personnes transmises dans la foi, qu'il ose appeler alors « non vrai dans les paroles » celui qui a dit : Moi, je suis la Vérité ou l'Esprit de Vérité, ou qu'il n'admette pas que soit vrai dans les œuvres celui qui prononce jugement et justice ou l'Esprit qui opère tout en tous selon sa volonté. Car si Eunome n'atteste pas cela des Personnes transmises par la foi, il détruit entièrement la foi des chrétiens. En effet, comment estimerait-on digne de foi celui qui est menteur dans ses paroles et non-vrai dans ses œuvres ?
52. Mais passons à la suite du discours. Eunome dit en effet : « Il est au-dessus de tout principe, subordination, puissance et royauté ». Ce discours est nôtre, et il appartient en propre à l'Église universelle : croire que la nature divine est au-dessus de tout principe et reconnaître que tout ce qui est conçu parmi les êtres lui est soumis. Mais le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont la nature divine. Si Eunome assigne cette puissance au Père seul, et s'il affirme que lui seul est « libre de tout changement et de toute mutation », et que lui seul est « sans mélange », la conclusion qui en découle est évidente : celui à qui n'appartient pas cela est à coup sûr susceptible de changement, corruptible, soumis à la mutation et à la mort.
53. Voilà donc la doctrine d'Eunome sur le Dieu Monogène et le Saint-Esprit. Car il n'aurait pas cette opposition, en distinguant le Père de ceux-ci, si telle n'était pas sa pensée au sujet du Fils et de l'Esprit. Au reste, frères, jugez si avec de telles opinions il n'est pas un persécuteur de la foi des chrétiens. Qui en effet tiendrait pour vénérable ce qui est changé, modifié et soumis à la mort ? Toute l'intention donc de celui qui façonne de telles notions — notions par lesquelles il établit que ni la Vérité elle-même ni l'Esprit de Vérité ne sont sans mélange, sans changement et sans mutation — est de chasser de l'Église la foi au Fils et au Saint-Esprit.
54. Considérons aussi ce qu'Eunome ajoute à son exposé antérieur : « Dans l'acte d'engendrer, dit-il, Il ne partage pas sa propre essence et le même n'est pas engendrant et engendré et le même ne devient pas non plus Père et Fils, car Il est incorruptible ». C'est peut-être quelque chose comme cela que le prophète dit au sujet des impies : Ils tissent une toile d'araignée. En effet, tout comme la toile d'araignée a l'apparence d'un tissu, apparence qui n'a pas de consistance réelle (car celui qui la touche ne touche rien de consistant parce que les fils d'araignée se rompent au contact des doigts), ainsi en est-il de cet inconsistant tissage de mots inutiles. Il dit : « Dans l'acte d'engendrer Il ne partage pas sa propre essence et le même n'est pas engendrant et engendré ». Est-ce qu'il faut appeler ces paroles une argumentation, ou plutôt une enflure de pus qui jaillit d'un abcès hydropique ?
55. Que signifie en effet : « partager sa propre essence dans l'acte d'engendrer et le même est engendrant et engendré » ? Qui a l'esprit à ce point dérangé, qui a perdu à ce point la raison, pour tenir ce discours qu'Eunome imagine combattre ? Car l'Église croit que le Père véritable est véritablement père du Fils, de son propre Fils, comme dit l'Apôtre, et non d'un fils étranger. Car l'Apôtre parle ainsi dans une de ses lettres : Qui n'a pas épargné son propre Fils, le distinguant par l'addition du mot propre de ceux qui sont devenus dignes de la filiation par grâce et non par nature. Celui qui nous reproche cette opinion que réplique-t-il ?
56. « Dans l'acte d'engendrer Il ne partage pas sa propre essence et le même n'est pas engendrant et engendré, et le même ne devient pas non plus Père et Fils, car Il est incorruptible ». Est-il possible que celui qui entend que le Verbe était dans le principe, que le Verbe était Dieu, et que le Verbe était sorti du Père, souille ainsi cet enseignement pur par ces pensées viles et fétides, en affirmant : « Il ne partage pas son essence dans l'acte d'engendrer » ? Oh, l'impudeur de ces pensées viles et malsaines ! Comment ne comprend-il pas, celui qui dit de telles choses, que Dieu, même lorsqu'il s'est manifesté dans la chair, n'a pas accepté pour former son propre corps la condition passible de la nature humaine, mais qu'il est né pour nous petit enfant de la puissance du Saint-Esprit, et que la Vierge n'a pas souffert, que l'Esprit n'a pas été amoindri et que la puissance du Très-Haut n'a pas été partagée ?
57. Et en effet, l'Esprit est entier, la puissance du Très haut n'a pas diminué, le petit enfant est né entier et n'a pas souillé l'incorruptibilité de sa mère. Ensuite la chair est née de la chair sans passion, tandis qu'Eunome ne veut pas que la splendeur de la gloire provienne de la gloire elle-même, puisque la gloire engendrant la lumière n'est ni diminuée ni partagée ?
58. Le verbe humain aussi est engendré sans division de l'esprit, tandis que le Verbe divin ne peut pas être engendré du Père si l'essence du Père n'est pas partagée ? Qui est donc est assez sot pour ne pas comprendre l'absurdité de cette doctrine ? Il dit : « Il ne partage pas sa propre essence dans l'acte d'engendrer ». Qui en effet partage sa propre essence dans l'acte d'engendrer ?
59. L'essence, pour les hommes, c'est la nature humaine, pour les êtres sans raison c'est, d'une façon générale, la nature sans raison, et d'une façon spécifique pour les bœufs, les brebis et tous les êtres sans raison, la nature selon les différences des caractères spécifiques. Qui donc parmi ces êtres partage sa propre essence par la génération ? La nature ne reste-t-elle pas constamment intacte chez chacun des êtres vivants grâce à la succession des générations ?
60. L'homme aussi, en engendrant un homme, ne partage pas sa nature, mais celle-ci reste entière et chez celui qui engendre et chez celui qui est engendré. Elle n'est ni scindée ni transférée de celui-ci à celui-là. Elle n'est pas tronquée non plus en celui-ci lorsqu'elle atteint sa maturité chez l'engendré, mais elle est tout entière en celui-ci et tout entière en celui-là. Car l'homme, qui avant d'engendrer un descendant, était un être raisonnable, mortel, doué de raison et de science, l'est encore après avoir engendré un homme doté de qualités identiques de sorte qu'apparaisse en celui-là toutes les propriétés de la nature humaine, parce que l'homme qui a engendré un homme n'a pas perdu son être, mais ce qu'il était avant, il l'est demeuré encore après, car le fait d'engendrer un descendant n'a pas amoindri sa propre nature.
61. Eh bien, un homme est engendré d'un homme, et la nature de celui qui engendre n'est pas partagée. Mais Eunome n'admet pas que le Dieu Monogène qui est dans le sein du Père, provient véritablement du Père, de crainte de mutiler, à cause de la personne du Monogène, la nature sans mélange du Père. Mais lorsqu'il dit : « Il ne partage pas son essence dans l'acte d'engendrer », il a ajouté : « Le même n'est pas engendrant et engendré ou le même ne devient pas non plus Père et Fils », et il pense saper par ces propos incohérents la parole véritable de la piété, ou donner quelque force à son impiété. Il ne s'est pas rendu compte que par les arguments mêmes par lesquels il s'imagine prouver l'absurde, il se révèle l'avocat de la vérité.
62. Car nous aussi, nous affirmons que celui qui a tout ce qui appartient à son Père, est un autre lui-même du Père, sauf le fait d'être Père, et nous affirmons que celui qui a tout ce qui appartient au Fils, manifeste en lui-même le Fils tout entier, sauf le fait de devenir Fils. De sorte que cette réduction à l'absurde, à laquelle Eunome s'emploie maintenant, devient une arme alliée pour la vérité parce que le sens en a été précisé par nous en accord avec les indications de la parole de l'Évangile. Car, si celui qui voit le Fils voit le Père, alors le Père a engendré un autre lui-même sans sortir de lui-même, tout en se manifestant entièrement en lui. Il s'ensuit que ce qui semblait avoir été dit contre la piété se révèle une arme alliée pour la saine doctrine.
63. Mais il dit : « Dans l'acte d'engendrer, il ne partage pas sa propre essence, et le même n'est pas engendrant et engendré, et le même ne devient pas Père et Fils, car Il est incorruptible ». Oh, la nécessité de cette conclusion ! Que dis-tu, très sage ? Est-ce, parce qu'Il est incorruptible, qu'Il ne partage pas sa propre essence en engendrant le Fils, qu'Il ne s'engendre pas non plus lui-même, qu'Il n'est pas non plus engendré par lui-même, qu'Il ne devient pas non plus en même temps son propre Père et Fils, parce qu'Il est incorruptible ? S'ensuit-il donc si quelqu'un a une nature corruptible, qu'il coupe son essence en morceaux dans l'acte d'engendrer, qu'il est engendré par lui-même, qu'il s'engendre lui-même et qu'il devient lui-même son propre Père et son propre Fils, parce qu'il n'est pas incorruptible ?
64. S'il en est ainsi, Abraham, parce qu'il était corruptible, n'a pas engendré Ismaël et Isaac, mais il s'est engendré lui-même par l'esclave et par la femme légitime. Ou bien, suivant l'autre monstruosité de son raisonnement, il a divisé son essence parmi ceux qui furent engendrés. Et d'abord, lorsqu' Abraham fut divisé en deux morceaux après qu'Agar lui eût enfanté un fils, l'une des deux moitiés devint Ismaël et dans l'autre moitié la moitié d'Abraham subsista. Par après, ce qui restait de l'essence d'Abraham une fois divisée, a fait subsister Isaac. Donc le quart de l'essence d'Abraham a été divisé entre les fils jumeaux d'Isaac, de sorte que chaque petit-fils en a reçu un huitième.
65. Comment pourrait-on poursuivre la division de ce huitième en morceaux plus petits entre les douze patriarches ou entre les soixante-quinze personnes avec lesquelles Jacob descendit en Égypte ? Et pourquoi dis-je cela, puisqu'il faut réfuter la stupidité de ces énoncés en partant du premier homme ? Car s'il appartient au seul incorruptible de ne pas partager sa nature dans l'acte d'engendrer, et si Adam, à qui il a été dit : Tu es terre et à la terre tu reviendras, est corruptible, alors Adam a certainement partagé sa propre essence selon le raisonnement d'Eunome, étant coupé en morceaux entre ceux qui sont engendrés par lui. Et à cause de la multitude de ses descendants (vu que nécessairement le morceau d'essence trouvé chez chacun était subdivisé selon le nombre des enfants) l'essence d'Adam est déjà gaspillée avant qu'Abraham n'existe, ayant été dispersée en parties ténues et indivisibles parmi les myriades innombrables de ceux qui sont nés de lui, et le morceau d'Adam parvenu par division à Abraham et à ses descendants n'est même plus un reste d'essence. Car, la nature d'Adam était déjà épuisée, à cause de la ténuité des morceaux, dans les myriades innombrables de ceux qui étaient nés avant Abraham.
66. Considérez la stupidité de celui qui ne sait ni ce qu'il dit ni au sujet de quoi il affirme. Car lorsqu'il a dit: « Parce qu'Il est incorruptible » il ne partage ni son essence ni ne s'engendre lui-même ni ne devient son propre Père, il a donné par voie de conséquence à penser que dans le cas de tout être soumis à la corruption, se produit lors de la génération ce qu'il avait affirmé ne pas convenir à celui qui est le seul Incorruptible. Et bien qu'il existe encore bon nombre d'autres arguments aptes à montrer l'inanité de ces paroles, j'estime que ce que j'ai dit suffit à en prouver la stupidité. Car d'avance ceci a été sûrement reconnu par ceux qui font attention aux conséquences logiques, qu'Eunome, lorsqu'il attribue au Père seul l'incorruptibilité, affirme que tout ce qui vient après le Père, par opposition à l'Incorruptible, est corruptible, de telle sorte qu'il démontre que même le Fils n'est pas libéré de la corruption.
67. S'il oppose le Fils à l'Incorruptible, il le définit non seulement comme corruptible, mais il lui attribue encore toutes les autres propriétés qu'il dit ne pas convenir au seul Incorruptible. De fait, si le Père seul ni ne s'engendre lui-même ni n'est engendré par lui-même, alors nécessairement tout ce qui n'est pas incorruptible s'engendre lui-même, est engendré par lui-même et devient lui-même son propre Père et son propre Fils, pour s'accommoder à chacune des parties de son essence. En effet, si l'incorruptibilité appartient au Père seul et si le fait de ne pas être tout cela est le propre de l'Incorruptible, alors, selon le raisonnement de l'hérésie, le Fils n'est certainement pas incorruptible, et tout cela le concerne évidemment : être partagé quant à l'essence, s'engendrer lui-même, être engendré par lui-même et devenir lui-même son propre Père et son propre Fils.
68. Mais il est vain sans doute de s'attarder davantage à ces paroles insensées. Passons à la suite du discours. Eunome ajoute en effet : « Dans l'acte de production, Il n'a nul besoin de matière, de parties ou d'instruments naturels, car Il n'a besoin de rien ». Cette idée, même si Eunome l'expose avec une certaine lâcheté dans la formulation, nous ne la rejetons pas comme contraire à la piété. Nous avons en effet appris : Il dit et ils furent faits, Il commanda et ils furent créés, nous savons que le Verbe est le Créateur de la matière et qu'il a créé les qualités en même temps que la matière, de sorte que l'élan de sa toute-puissante volonté était toute chose pour lui et tenait lieu de toute chose : matière, instrument, lieu, temps, essence, qualité, tout ce qui est conçu dans la création.
69. Car à la fois Il voulut que ce qui devait être fût, et la puissance productrice des êtres concourut à sa pensée, faisant de son vouloir une œuvre. Telle est en effet la philosophie du grand Moïse au sujet de la puissance divine dans son récit de la création, lorsqu'il attribue la production de chaque être créé aux paroles qui les ordonna. Il dit : Dieu dit que la lumière soit, et la lumière fut. Et de même, lors de la création des autres êtres, il n'a fait mention ni de matière ni de travail à l'aide d'instruments. Le discours d'Eunome n'est donc pas à rejeter sur ce point. En effet Dieu, en créant tout ce qui est venu à l'existence par création, n'avait besoin pour la production ni d'une matière première, ni d'instruments. Car la Puissance et la Sagesse de Dieu n'ont pas besoin d'une aide extérieure.
70. La Puissance et la Sagesse de Dieu, c'est le Christ, par qui tout a été fait et sans qui aucun être n'existe, comme Jean en témoigne. Si donc tout a été fait par lui, les choses visibles et invisibles, et si la volonté seule (car la volonté est la puissance) suffit à produire l'existence des êtres, alors Eunome a énoncé, dans une formulation gauche, un discours qui est nôtre. De quel instrument, en effet, ou de quelle matière, aurait pu avoir besoin celui qui porte l'univers entier par la parole de sa puissance, pour porter par sa parole toute-puissante l'existence des êtres ?
71. Mais si Eunome soutient du Fils ce que nous croyons de la création par le Monogène, à savoir, que le Père l'a créé d'une manière semblable à celle dont la création a été faite par le Fils, alors nous répéterons maintenant encore notre démonstration antérieure, prouvant qu'une telle conception des choses est la négation de la divinité du Monogène. Car la puissante parole de Paul nous a appris qu'honorer et rendre un culte à la création de préférence au Créateur, est le propre des idolâtres. Et David a dit : Il n'y aura pas chez toi un dieu nouveau et tu n'adoreras pas de dieu étranger. Nous employons cette règle et cette norme en vue de discerner celui que nous adorons, de sorte que nous sommes convaincus qu'est vraiment Dieu ce qui n'est ni nouveau ni étranger.
72. Puisque nous avons appris à croire que le Dieu Monogène est Dieu, nous confessons en même temps, parce que nous croyons qu'il est Dieu, qu'il n'est ni nouveau ni étranger. Si donc il est Dieu, il n'est pas nouveau, et s'il n'est pas nouveau, il est évidemment éternel. L'Eternel n'est donc ni nouveau ni étranger à la divinité véritable, lui qui est du Père, qui est dans le sein du Père et qui a le Père en lui. Par conséquent, celui qui sépare le Fils de la nature du Père, ou bien refuse tout à fait de l'adorer pour ne pas adorer un dieu étranger, ou bien honore une idole, parce qu'il offre son adoration à une créature et non à Dieu, et parce qu'il donne le nom de Christ à cette idole.
73. Que telle est bien la compréhension vers laquelle tend Eunome dans sa conception du Monogène deviendra plus clair par ce qu'il expose au sujet du Monogène lui-même. En voici la teneur : « Nous croyons aussi au Fils de Dieu, Dieu Monogène, Premier-né de toute créature, Fils véritable, pas inengendré, vraiment engendré avant les siècles, qui ne reçoit pas nom de Fils sans avoir été, avant d'exister, engendré, venu à l'être avant toute créature, non incréé ». Je pense que la lecture seule de ce qu'il expose suffit, même sans examen de notre part, à mettre en évidence l'impiété de cette doctrine.
74. Car lorsqu'il l'appelle « premier-né » afin de ne laisser surgir aucune hésitation chez le lecteur quant au fait qu'il ne serait pas créé, il ajoute aussitôt « non incréé », de peur que le lecteur, comprenant le nom de Fils pour ce qu'il signifie en réalité, ne se mette à avoir une idée pieuse au sujet du Fils. C'est la raison pour laquelle après l'avoir confessé d'abord comme « Fils de Dieu » et « Dieu Monogène », il détourne aussitôt par ce qui suit l'esprit des lecteurs de la compréhension pieuse vers la conception hérétique. En effet, celui qui entend les mots « Fils de Dieu » et « Dieu Monogène », est nécessairement acheminé vers les idées les plus éminentes et conduit par la signification de ces appellations, du fait qu'aucune différence de nature n'est introduite par le nom de Dieu et par la signification du mot Fils.
75. Comment en effet pourrait-on concevoir celui qui est véritablement le Fils de Dieu et Dieu lui-même, comme quelque chose d'autre en dehors de la nature du Père ? Mais, afin que les idées de la piété ne soient pas empreintes par ces noms dans le cœur des lecteurs, il l'appelle aussitôt Premier-né de toute créature, « qui ne reçoit pas nom de Fils sans avoir été, avant d'exister, engendré, venu à l'être avant toute la création, non incréé ». Afin qu'apparaisse donc clairement que ce malfaiteur propose les premiers énoncés aussi en guise d'appât pour les gens, de telle sorte que le poison soit accepté, adouci comme avec du miel par les noms les plus pieux, occupons-nous quelque temps de cet énoncé.
76. Qui ne sait pas quelle est la différence de signification entre le mot monogène et le mot premier-né ? En effet, on ne conçoit pas un monogène avec des frères, ni un premier-né sans frères. Mais le premier-né n'est pas monogène, car il est évidemment premier né parmi des frères, tandis qu'un monogène n'a pas de frère, car il ne serait pas monogène s'il était compté parmi des frères. Et qui plus est, quelle que soit l'essence à laquelle appartiennent les frères du premier-né, le premier-né aussi possédera à coup sûr la même essence. Et ce n'est pas la seule signification de ce mot. Il signifie encore que le premier-né lui-même et ceux qui sont nés après lui tiennent leur existence du même, sans que le premier-né ne contribue, en quoi que ce soit, à la génération des frères puînés. Par conséquent, la parole de Jean est de ce fait convaincue de mensonge lorsqu'elle témoigne : Par lui tout a été fait.
77. En effet, s'il est Premier-né, il diffère évidemment de ceux qui ont été engendrés après lui par le privilège de l'antériorité, parce qu'un autre existe de qui vient et pour lui et pour les autres êtres la puissance qui les fait être. Mais pour ne pas donner l'impression à l'un de ces calomniateurs de ne pas accepter les Écritures divinement inspirées, sur lesquelles nous nous appuyons, nous présenterons d'abord notre propre réflexion au sujet de ces noms, ainsi pourrons-nous, par la suite, proposer aux lecteurs le choix du meilleur.
78. Le grand Paul, sachant que le Dieu Monogène, tenant la primauté en tout, est le principe et la cause de tout bien, témoigne non seulement que la création des êtres est advenue par lui, mais encore, selon ses propres termes, que l'antique création des hommes était devenue caduque et avait dépéri, et qu'une autre création, nouvelle, avait été opérée en Christ, que ce n'est pas un autre que lui qui en fut l'initiateur, mais que le [Christ] lui-même est le Premier-né de toute cette création des hommes par l'Évangile. Et dans l'intention de rendre notre pensée plus claire sur ce point nous ferons dans le discours les distinctions que voici.
79. Le divin apôtre emploie quatre fois l'expression Premier-né. La première fois il dit ceci : Premier-né de toute créature ; puis : Premier-né d'une multitude de frères ; la troisième fois : Premier-né d'entre les morts. Après cela il emploie l'expression d'une manière absolue et sans l'associer à d'autres mots en disant : Quand Il introduira de nouveau le Premier-né dans le monde, il dit : "Que tous les anges de Dieu l'adorent". Donc, quelle que soit l'acception que nous donnions à cette expression dans les autres contextes, il est logique que nous appliquions aussi cette même signification à l'énoncé : « Premier-né de la création ». Comme l'expression est unique et identique, il est absolument nécessaire que sa signification aussi soit unique.
80. Comment devient-il Premier-né d'une multitude de frères ? De quelle manière devient-il Premier-né d'entre les morts ? Eh bien, il est tout à fait clair que le [Christ], parce que nous sommes de chair et de sang, comme le dit l'Écriture, lorsqu'il vint parmi nous à cause de nous, participa et à la chair et au sang, afin de nous recréer de corruptibles en incorruptibles, grâce à la naissance d'en-haut par l'eau et par l'Esprit. Il nous a montré lui-même le chemin d'une telle naissance, ayant attiré le Saint-Esprit sur l'eau par son baptême. C'est pourquoi il est devenu le Premier-né de tous ceux qui sont régénérés spirituellement et il appelle frères ceux qui ont eu part par l'eau et par l'Esprit à une génération semblable à la sienne.
81. Et puisqu'il devait déposer aussi dans notre nature la puissance de la résurrection des morts, il est devenu encore prémices de ceux qui se sont endormis et Premier-né d'entre les morts. Le premier, il a anéanti par lui-même, les douleurs de la mort, de sorte qu'il a tracé pour nous aussi le chemin de la mort à la naissance nouvelle. Par la résurrection du Seigneur, les douleurs de la mort qui nous retenaient captifs ont été anéanties. De même donc que le [Seigneur], ayant participé à la régénération par le bain, est devenu Premier-né des frères ; de même encore que le [Seigneur], s'étant fait prémices de la résurrection, est appelé Premier-né d'entre les morts ; ainsi, maintenant que toutes les choses anciennes ont disparu comme dit l'Apôtre, tenant en tout la primauté, il est devenu Premier-né de la nouvelle création des hommes en Christ, grâce à la double renaissance, celle du saint baptême et celle de la résurrection des morts. Il devient pour nous en chacune d'elles, prince de la vie, prémices et Premier-né.
82. Ce Premier-né a donc aussi des frères, au sujet desquels il dit à Marie : Va et dis à mes frères : je vais vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. Eh bien, par ces mots, il résume tout le dessein de l'économie selon l'homme. Les hommes, en effet, ont délaissé Dieu et servi des dieux qui ne le sont pas par nature et, bien qu'ils étaient enfants de Dieu, ils se sont attachés à un père mauvais usurpant ce nom.
83. C'est pourquoi, le médiateur entre Dieu et les hommes, ayant assumé les prémices de la nature humaine tout entière, envoie à ses frères ce message, non pas en tant que personne divine mais en tant qu'il est des nôtres : « Je m'en vais faire par moi du Père véritable, duquel vous aviez été séparés, votre Père, et faire par moi du Dieu véritable, que vous aviez délaissé, votre Dieu. Car grâce aux prémices que j'ai assumées je ramène en moi au Dieu et Père toute l'humanité ».
84. Si les prémices ont fait du Dieu vrai leur Dieu et du Père bon leur Père, alors le bien est rétabli pour toute la nature et, grâce aux prémices, Il devient Père et Dieu de tous les hommes. Et si les prémices sont saintes dit-il, la pâte l'est aussi. Et là où sont les prémices, et le Christ est prémices, là seront aussi ceux qui appartiennent au Christ comme dit l'Apôtre. Dans les passages où il est fait mention du Premier-né en y associant d'autres mots, en rappelant qu'il est le Premier-né d'entre les morts, de la création et parmi des frères, l'Apôtre suggère donc de comprendre cette expression ainsi ou d'une manière semblable. Lorsqu'il dit par contre, sans une telle addition : Quand Il introduira de nouveau le Premier-né dans le monde, Il dit…, l'addition de l'expression de nouveau se rapporte à la manifestation du Seigneur de l'univers qui se fera à la fin des temps.
85. De même en effet qu'au nom de Jésus tout genou fléchit au plus haut des cieux, sur terre et aux enfers, bien que le Fils n'ait pas de nom humain, parce qu'il est au-dessus de tout nom, de même l'Apôtre dit que le Premier-né, appelé ainsi à cause de nous, sera adoré par toute la création supraterrestre, lorsqu'il reviendra dans ce monde pour juger le monde avec justice et les peuples avec droiture. La doctrine de la piété distingue ainsi la signification du nom Monogène et celle du nom Premier-né, chacun des deux noms gardant sa signification respective. De quelle manière, en effet, celui qui réfère le nom de Premier-né à l'existence avant les siècles pourra-t-il préserver le sens propre du nom Monogène ?
86. Que le lecteur sensé examine si ces noms s'accordent entre eux : un premier-né qui n'a pas de frères et un monogène qui a des frères sont impensables. Car lorsqu'on dit : Dans le principe était le Verbe, nous pensons au Monogène. Mais quand on ajoute : Le Verbe s'est fait chair, notre esprit comprend qu'il s'agit du Premier-né. Et de cette façon la doctrine de la piété n'est pas sujette à confusion, parce qu'elle maintient la signification naturelle des deux noms. Il s'ensuit que dans le sens Monogène nous voyons ce qui existe avant les siècles, tandis que par l'expression Premier-né de la création nous voyons la manifestation dans la chair de celui qui existe avant les siècles.
87. Revenons à nouveau aux propres mots d'Eunome : « Nous croyons aussi au Fils de Dieu, Dieu Monogène, Premier-né de toute créature, Fils véritable, non inengendré, vraiment engendré avant les siècles ». Il est donc évident qu'Eunome infléchit le sens du mot « génération » à la signification du mot création, puisqu'il a désigné explicitement le Fils de Dieu comme créé, lorsqu'il dit : « Il est devenu et il n'est pas incréé ». Quant à nous, afin que l'inattention et la rudesse de son esprit en matière de doctrines apparaissent très clairement, nous ne nous élèverons pas en complaintes au sujet de ce blasphème évident et donnerons une explication détaillée sur ce point grâce à une distinction technique.
88. Il me semble en effet opportun d'examiner par une investigation plus précise, la signification du mot génération. Que ce mot donc signifie le fait d'être issu d'une cause, me semble clair à chacun et je ne pense pas qu'il soit nécessaire de faire des contestations à ce sujet. Mais puisque la raison d'être de ce qui est venu à l'existence à partir d'une cause est diverse, je crois qu'il convient de l'indiquer clairement par le raisonnement au moyen d'une distinction technique.
89. Eh bien, entre les êtres issus d'une cause nous concevons les différences suivantes. Les premiers en effet, ont pour cause la matière et l'art : ainsi les constructions de maisons et des autres ouvrages produits grâce à la matière adéquate, que régit un art menant le projet à son terme. Les deuxièmes ont pour cause la matière et la nature : la nature en effet réalise les générations des vivants les uns des autres, opérant ce qui lui est propre par le moyen du substrat matériel des corps. Les troisièmes sont issus d'une émanation matérielle ; dans le cas de ces êtres, autant l'élément principal demeure ce qu'il est, autant ce qui émane se voit à part : ainsi le soleil et le rayon, la lampe et la clarté, ou les aromates et les myrrhes et l'odeur qui s'en dégage.
90. Car ces choses, bien qu'elles demeurent en elles-mêmes sans diminution, possèdent conjointement une propriété physique qui les accompagne chacune et qui se dégage d'elles : le soleil le rayon, la lampe la clarté, les aromates la bonne odeur qui d'eux se répand dans l'air. Il existe encore un quatrième mode de génération en dehors de ceux-là, dont la cause est immatérielle et incorporelle, tandis que leur génération est sensible et corporelle. Je veux dire, la parole engendrée par la pensée. En effet la pensée bien qu'étant en elle-même incorporelle, enfante la parole par les organes sensibles. Voilà donc les quatre modes de génération que nous avons envisagés dans une considération de type général.
91. Maintenant que nous avons distingué de la sorte les différents modes de génération, il serait temps de remarquer comment l'économie philantropique du Saint-Esprit, lorsqu'elle transmet les mystères divins, enseigne ce qui dépasse notre raison par le moyen de ce qui nous est compréhensible. En effet, l'enseignement divinement inspiré reprend, pour manifester la puissance ineffable, tous les genres de génération que l'intelligence humaine connaît, mais sans accepter en même temps les significations corporelles impliquées dans ces mots.
92. Lorsqu'en effet l'Écriture parle de la puissance créatrice, elle nomme cette activité génération, parce qu'elle doit abaisser son discours jusqu'à l'humble condition de notre puissance de compréhension. En même temps cependant, elle n'indique pas ce que nous entendons par processus de création : un lieu, un temps, la fourniture de matière, l'aide d'instruments, la fatigue liée aux choses produites. Mais elle laisse cela à notre nature et elle confirme sur un mode éminent et sublime l'attribution à Dieu de la génération des êtres, lorsqu'elle dit : Il dit et ils furent faits, Il commanda et ils furent créés. Et encore, lorsque l'Écriture interprète l'existence ineffable et inexprimable que le Monogène tient du Père, parce que la pauvreté humaine est incapable de comprendre les enseignements qui transcendent la parole et la pensée, elle se sert là aussi de nos modes d'expression et elle l'appelle Fils, nom que nous avons l'habitude de conférer à ceux qui sont nés de la matière et de la nature.
93. Mais tout comme l'Écriture, lorsqu'elle parle dans le cas de Dieu de la genèse de la création, n'a pas ajouté qu'elle a été faite au moyen de quelque matière, affirmant que la puissance de la volonté divine tient lieu de substrat matériel, de lieu, de temps et de toutes choses pareilles, ainsi ici encore l'Écriture, quand elle dit Fils, rejette tous les phénomènes que la nature humaine observe dans la génération terrestre, à savoir les passions, les dispositions, le concours du temps, la nécessité d'un lieu, et avant tout la matière, sans quoi la génération terrestre de la nature ne peut avoir lieu.
94. Et puisque tous ces concepts de matière de temps ou de lieu ne sont pas inclus dans la signification du mot Fils, la nature seule est gardée, et c'est la raison pour laquelle par le titre de Fils sont signifiées chez le Monogène son affinité avec le Père et l'authenticité de sa manifestation du Père. Et parce que ce genre de génération n'était pas capable de nous donner une idée suffisante de l'existence ineffable du Monogène, l'Écriture emploie simultanément encore un autre genre de génération pour nous signifier la théologie sur le Fils, à savoir, l'émanation matérielle, et elle l'appelle splendeur de la gloire, arôme d'huile parfumée et exhalaison de Dieu, choses que nous avons l'habitude de nommer, suivant la classification technique que nous avons exposée antérieurement, une émanation matérielle.
95. Mais tout comme dans les genres de générations susdits, ni le processus de création, ni la signification du mot Fils, n'impliquaient le temps, la matière, le lieu ou la passion, de même ici encore la pensée dépouille la signification de la splendeur et des autres images que nous avons rappelées, de toute idée de matière et elle retient uniquement ce qui est digne de Dieu dans un tel genre de génération. L'Écriture montre par là que le sens de cette expression oblige à comprendre que le Fils provient du Père et qu'il est aussi avec le Père. Car l'exhalaison ne suggère pas l'idée d'une diffusion dans l'air de la matière sous-jacente, ni l'odeur l'idée de la production d'un changement en air de la qualité du parfum, ni la splendeur l'idée de la production d'un écoulement du corps solaire par les rayons. Mais, comme il a été dit, l'unique chose entre toutes qui est rendue évidente par ce mode de génération est que nous comprenons que le Fils est issu du Père et qu'il est avec le Père et qu'aucun intervalle de temps ni de lieu ne s'interpose entre le Père et celui qui provient de lui.
96. Et puisque la grâce du Saint-Esprit, à cause de l'abondance de son amour pour les hommes, a disposé que les conceptions divines sur le Monogène nous parviennent de toutes parts, elle a ajouté encore le dernier genre que nous avons observé dans la génération : celui de l'intelligence et de la parole. Mais dans ce cas, Jean le sublime, use davantage de prudence, de sorte que celui qui l'entend ne tombe pas, à cause de sa faiblesse et de sa pusillanimité, dans la notion commune de la parole, de sorte qu'il tiendrait le Fils pour le son du Père. C'est pourquoi Jean confirme par son témoignage à propos du Verbe, qu'il est par essence dans la nature première et bienheureuse, et il proclame ce message ainsi : Dans le Principe était le Verbe et auprès de Dieu et Dieu, et il était Lumière et Vie et tout ce qu'est le Principe le Verbe l'était aussi.
97. Puisque nous connaissons dans notre expérience habituelle ces modes de génération, à savoir ceux des êtres qui sont issus d'une cause, puisqu'aussi ils ont été employés par la Sainte Écriture pour l'enseignement des réalités transcendantes d'une manière telle qu'il est raisonnable que chacun d'eux soit, en conformité avec la piété, transposé pour exprimer les conceptions sur Dieu, il serait temps de réfléchir aussi sur le discours d'Eunome, afin de voir quelle signification il retient pour le mot génération. Il dit : « Fils véritable, non inengendré et vraiment engendré avant les siècles ». Je crois qu'il convient de passer outre à l'entorse qu'il fait à la logique de cette opposition, puisqu'elle est connue de tous.
98. Qui ne sait pas en effet qu'il y a opposition entre le mot Père et le mot Fils, entre le mot engendré et le mot inengendré. Qui n'a pas vu qu'Eunome, passant sous silence le Père, oppose le Fils à l'Inengendré, alors qu'il fallait, s'il avait quelque souci de la vérité, ne pas détourner le raisonnement de la conséquence logique impliquée dans la relation, mais dire : « Fils véritable, qui n'est pas le Père ». De cette façon la piété aussi eût été sauve, en même temps que la cohérence du raisonnement, parce que la nature n'eût pas été déchirée en morceaux par la distinction des personnes. Mais il a changé l'emploi authentique et scripturaire du mot Père, emploi que le Verbe lui-même nous a transmis dans la formulation de la foi. Au lieu de Père, il a nommé le Père « Inengendré », afin qu'il puisse, après l'avoir éloigné de cette relation intime avec le Fils à laquelle fait penser naturellement l'appellation Père, abaisser le Fils au rang de tous les êtres créés qui indistinctement s'opposent à l'Inengendré.
99. Eunome écrit : « Vraiment engendré avant les siècles ». Qu'il dise de qui. Du Père, répondra-t-il évidemment, si toutefois il ne contredit pas impudemment la vérité. Mais, puisqu'il est impossible de détacher l'éternité du Fils du Père éternel, puisque la signification du mot Père implique nécessairement le Fils aussi, il a rejeté l'appellation de Père et il infléchit le raisonnement vers l'appellation d'Inengendré, parce que la signification de ce nom n'a ni relation ni rapport au Fils. Et en égarant de la sorte les lecteurs, par la substitution de ce nom pour qu'ils ne contemplent pas le Père avec le Fils, il fraye un chemin à sa doctrine perverse et donne libre cours à son impiété par l'interposition du mot Inengendré.
100. En effet ceux qui, selon le commandement du Maître, croient au Père, en même temps qu'ils entendent le nom de Père, y joignent aussi dans leur pensée le Fils, parce que la pensée n'avance pas dans le vide (car il n'y a aucun intervalle intermédiaire) quand elle passe du Fils au Père. Mais ceux qui ont été détournés de l'appellation Père vers celle d'Inengendré ont une conception vide de ce nom, parce qu'ils apprennent seulement qu'Il n'est pas venu à l'être, sans apprendre qu'Il est également Père. Or du fait de cette appellation la foi des lecteurs intelligents reste sans confusion, même explicitée par cette notion d'Inengendré.
101. En effet l'expression « ne pas être venu à l'existence » se dit indifféremment de toute la nature incréée, le Père et le Fils et le Saint-Esprit sont sans différence aucune incréés, parce que ceux qui suivent les divines Écritures croient que toute la création sensible et supracosmique tient son existence du Père, du Fils et du Saint-Esprit. En effet celui qui a entendu : Les cieux ont été affermis par la Parole du Seigneur et toute leur puissance par l'Esprit de sa bouche, ne s'est pas mis à penser que la Parole était un son ni l'Esprit une expiration, mais il s'est représenté le Dieu Verbe et l'Esprit de Dieu par ces paroles. De fait, une même chose ne peut à la fois et créer et être créée, et comme l'ensemble des êtres est divisé en deux parties, celle qui crée et celle qui vient à l'être, chaque partie diffère de l'autre par sa nature, de sorte que ce qui vient à l'être n'est pas incréé et que ce qui produit la nature des êtres venant à l'existence n'est pas créé.
102. Ceux donc qui, conformément à l'exposé de la foi fait par le Maître, croient au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ceux-là confessent de même qu'aucun de ceux-ci n'est venu à l'être. La signification du terme Inengendré ne lèse en rien non plus la foi saine. Mais pour ces balourds et ces têtes confuses ce nom devient le point de départ de leur déviation de la saine doctrine. Ils ne comprennent pas, en effet, le sens véritable de ce nom, à savoir, que le mot Inengendré signifie seulement le fait de ne pas avoir été engendré et que le fait de ne pas venir à l'être est une propriété commune à tout ce qui transcende la création. Délaissant la foi au Père, ils ont mis en évidence le nom Inengendré du lieu de Père. Et parce que, comme il a été dit, l'existence du Monogène n'est pas impliquée dans ce nom, ils posent que l'existence du Fils a commencé à partir d'un moment donné, affirmant ce qu'Eunome a ajouté maintenant à ses énoncés antérieurs : « Qui n'est pas appelé Fils sans avoir été engendré avant d'exister ».
103. Quelle est encore cette nouvelle fable ? Sait-il donc qu'il parle de Dieu, celui qui est dans le principe, et qui est dans le Père, et qu'il n'y a pas eu de temps où il n'était pas ? Il ne sait pas ce qu'il dit ni qui est celui sur lequel portent ses affirmations, mais tout comme s'il établissait la généalogie d'un homme quelconque, il s'efforce d'appliquer au Maître de toute la création le langage qui convient en propre à la nature inférieure.
104. Car Ismaël, par exemple, n'était pas avant la génération qui l'a fait être, mais quelque chose existait certainement avant sa génération, je veux dire l'intervalle du temps. Mais dans le cas de la splendeur de la gloire il n'y a pas lieu de distinguer l'avant et l'après. Car la gloire n'existait évidemment pas avant la splendeur. En effet, en même temps que la gloire existe rayonne aussi sans aucun doute sa splendeur : il est impossible de les séparer quant à la nature. Il n'est pas possible non plus de voir la gloire elle-même antérieurement à la splendeur. Car celui qui dit cela, affirmera que la gloire est en elle-même sans éclat et terne, car la splendeur qu'elle rayonne ne brille pas avec elle. C'est là la méthode perverse de l'hérésie en vue de séparer, au moyen d'idées et de paroles convenant à l'homme, le Dieu monogène de l'unité avec le Père. C'est la raison pour laquelle ils disent : « Avant la génération qui l'a fait être, le Fils n'était pas ». Mais les fils de béliers que mentionne le prophète ne sont-ils pas appelés eux aussi fils après leur venue à l'existence ?
105. Ce que perçoit la raison chez les fils de béliers, à savoir, qu'ils ne sont pas fils de béliers avant la génération qui les fait exister, cela notre vénérable théologien l'impute à celui qui a fait les siècles et toute la création, à celui qui a le Père éternel en lui et qui est contemplé dans l'éternité du Père comme il dit lui-même : Je suis dans le Père et le Père est en moiw. Mais ceux qui ne sont pas capables de détecter la fausseté dans le discours d'Eunome, et qui n'ont pas appris à penser logiquement, acquiescent à ces paroles incohérentes et acceptent ce qui va suivre comme la conséquence logique de ce qui précède.
106. Il dit en effet : « Venu à l'être avant toute la création ». Et comme si ce mot ne suffisait pas à montrer son impiété, il y associe dans la phrase suivante ce blasphème en disant : « Non incréé ». Dans quel sens appelle-t-il donc fils véritable celui qui est « non incréé » ? Car s'il convient de nommer fils véritable celui qui est « non incréé », alors le ciel aussi est assurément fils véritable. En effet lui aussi est « non incréé ». Le soleil aussi est de même fils véritable, et tout ce que la création contient, petit et grand, est assurément digne d'être appelé fils véritable. Dans quel sens donc Eunome appelle-t-il Monogène celui qui est venu à l'être ? Car tout ce qui est venu à l'être possède évidemment une relation de fraternité, je veux dire, sous le rapport de la venue à l'être.
107. Et venu à l'être du fait de qui ? Car tout, si quelque chose est venu à l'être, est certainement venu à l'être du fait du Fils. Tel est en effet le témoignage de Jean qui dit : Tout est venu à l'être par lui. Si donc, selon la doctrine d'Eunome, le Fils aussi est venu à l'être, alors lui aussi fait de toute évidence partie de la nature des choses venues à l'être. Si donc tout ce qui est venu à l'être a été fait par lui, et si le Verbe aussi est une des choses venues à l'être, qui est alors à ce point insensé qu'il ne puisse tirer de ces prémisses cette conclusion absurde : notre nouveau colporteur de doctrines affirme que le Maître de la création est devenu lui-même sa propre œuvre, parce qu'il dit expressément que le Seigneur et Démiurge de toute la création est « non incréé ».
108. Qu'il dise d'où il tient cette audace. De quelle Écriture inspirée ? Quel évangéliste, quel apôtre a prononcé pareille parole ? Quel prophète, quel législateur, quel patriarche, ou quel autre parmi ceux qui étaient sous la mouvance du Saint-Esprit dont les paroles sont consignées par écrit, a proposé pareille assertion ? Dans la tradition de la foi donnée par la Vérité, nous avons appris à connaître le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Et s'il fallait croire que le Fils est créé, comment se fait-il que la Vérité, en nous transmettant ce mystère, nous enjoint de croire au Fils et non à une créature ? Et comment se fait-il que le divin Apôtre, en adorant le Christ, affirme que ceux qui rendent un culte à la créature au lieu du Créateur sont idolâtres ?
109. Car ou bien l'Apôtre, s'il était créé, ne l'aurait pas adoré, ou bien, il n'aurait pas rangé parmi les idolâtres ceux qui rendent un culte à la créature pour ne pas donner l'impression d'être lui-même un idolâtre en adorant une créature. Mais il savait que celui qu'il adorait était Dieu au-dessus de tout. C'est bien ainsi qu'il appelle le Fils dans la Lettre aux Romains. Ceux donc qui rendent le Fils étranger à l'essence du Père et qui le disent créé, pourquoi lui concèdent-ils ironiquement une appellation fausse, en conférant vainement à celui qui est étranger à la divinité véritable le titre de Dieu, comme à Bel, à Dagôn 1, ou au Dragon 2 ? Par conséquent, de deux choses l'une : ou bien, ceux qui affirment qu'il est créé qu'ils ne le confessent pas non plus comme Dieu, afin de se montrer clairement les sectateurs des doctrines judaïques, ou bien, s'ils confessent que celui qui a été créé est Dieu, qu'ils ne nient pas leur idolâtrie.
110. Mais ils allèguent pour sûr le texte des Proverbes qui dit : Le Seigneur m'a créé principe de ses voies en vue de ses œuvres. Il convient d'éclairer le sens de ce texte par un long développement. Il sera néanmoins possible d'en présenter le sens à des lecteurs bien disposés, même en peu de mots. En effet, quelques-uns de ceux qui sont particulièrement versés dans les choses divines, disent ceci-même, qu'on n'écrit pas en hébreu : « Il a créé ». Nous aussi, nous avons lu dans des livres plus anciens : « Il a acquis », au lieu de « Il m'a créé ». Par ailleurs, le terme « acquisition » désigne sans aucun doute, dans le langage voilé des Proverbes, l'esclave, celui qui a pris à cause de nous la condition d'esclave. Et même si quelqu'un objectait à propos de ce texte la lecture qui prévaut dans les Églises, nous ne rejetons pas non plus la lecture « Il a créé ».
111. En effet cette expression désigne aussi de manière voilée l'esclave, puisque toute la création gît dans l'esclavage, comme dit l'Apôtre. C'est pourquoi nous disons que même cette expression est orthodoxe. Car il a été véritablement créé à la fin des temps celui qui est venu parmi nous à cause de nous, celui qui, tout en étant le Verbe dans le principe et Dieu, est devenu ensuite chair et homme. En effet la nature de la chair est créée. Participant en tout à notre nature, d'une manière semblable à nous à l'exception du péché, il a été créé en devenant homme ; mais il a été créé selon Dieu et non selon l'homme, comme dit l'Apôtre, d'une manière nouvelle et non selon le mode humain habituel.
112. Car nous avons appris que cet homme nouveau a été créé de l'Esprit Saint et de la puissance du Très-Haut. Cet homme nouveau, Paul, l'initiateur aux mystères indicibles, nous enjoint de nous en revêtir, bien qu'il donne un double nom à ce vêtement. Une fois il dit : Revêtez l'homme nouveau qui a été créé selon Dieu, tandis qu'une autre fois il dit : Revêtez le Seigneur Jésus-Christ. Car il devient pour nous qui l'avons revêtu, principe des voies du salut, lui qui a dit: Je suis la Voie, afin qu'il fasse de nous des ouvrages de ses mains, en modelant de nouveau à sa propre image la mauvaise figure du péché. Le [Christ] est encore notre fondement avant le siècle à venir selon la parole de Paul qui dit : Personne ne peut poser un autre fondement que celui qui s'y trouve, et : Avant que ne jaillissent les sources des eaux, avant que les montagnes ne fussent établies, avant de faire les abîmes et avant toutes les collines, Il m'engendra.
113. Il est en effet possible d'appliquer chacune de ces paroles au Verbe, dûment transposées, en conformité avec l'usage du livre des Proverbes, en vue d'une contemplation allégorique. Le grand David appelle en effet les montagnes de Dieu justice, ses jugements des abîmes et les docteurs dans les Églises des sources lorsqu'il dit : Bénissez le Seigneur Dieu des sources d'Israël ; il appelle colline l'innocence, qu'il avait désigné par les bonds des béliers. Avant tout cela celui qui a été créé homme à cause de nous est engendré en nous, afin que la création de ces choses aussi ait lieu en nous. Mais je pense qu'il faut passer outre à exposer cela, puisque la vérité a été suffisamment prouvée en peu de mots pour les gens bien disposés. Passons maintenant à la suite des paroles d'Eunome.
114. Il dit : « Il est dans le principe, mais il n'est pas sans principe ». Oh ! comment comprend-il les Écritures divines, lui qui s'estime supérieur aux autres par son intelligence ? Il explique que celui qui est dans le principe a un principe et il ignore que, si celui qui est dans le principe a un principe, le principe aussi aura de toute façon un autre principe. Car ce qu'il affirmera du principe, il l'affirmera nécessairement aussi de celui qui est dans le principe. Comment, en effet, ce qui est dans le principe pourra-t-il être séparé du principe ? Et comment pourra-t-on concevoir le fait qu'il n'était pas comme antérieur au fait qu'il était ? En effet, aussi loin qu'on élève l'intelligence et que l'on étend pour penser le principe, on comprend certainement en même temps que le Verbe qui est dans le principe ne peut pas être séparé du principe dans lequel il est, puisqu'il ne peut jamais commencer ni cesser d'être dans le principe. Et que personne à cause de mes paroles ne déchire notre doctrine en deux principes. Car Il est vraiment unique, le principe dans lequel nous contemplons, sans les séparer, le Verbe, uni au Père en tout.
115. Celui qui pense ainsi ne donnera à l'hérésie aucune occasion d'outrager la piété par cette innovation du mot « inengendré ». Dans la suite de l'exposé, le discours d'Eunome ressemble à un pain contenant beaucoup de sable. Car en mélangeant ses opinions hérétiques aux saines doctrines il rend immangeable même ce qui est nourrissant, à cause de la pierre qui y est mêlée. Car il appelle le Seigneur : « Sagesse vivante, Vérité opérante, Puissance subsistante et Vie ». Voilà pour la partie nourrissante. Mais il dépose dans ces paroles le poison de l'hérésie. Car lorsqu'il appelle la « Vie engendrée », il suggère à la pensée que le Fils, par opposition à la vie inengendrée, est autre chose et qu'il n'est pas la vie véritable. Il dit ensuite : « En tant que Fils de Dieu il vivifie les vivants et il vivifie les morts : Lumière véritable, Lumière qui illumine tout homme venant en ce monde, Bon et Dispensateur des biens ». Il propose tout cela sous forme de miel aux âmes simples et il enrobe le poison sous la douceur de ces paroles.
116. En effet il joint aussitôt son opinion pernicieuse à ces paroles en disant : « Il ne participe pas à la dignité de celui qui l'a engendré et il ne partage pas avec un autre la dignité du Père. Mais il est devenu, du fait de sa génération, glorieux et Seigneur de gloire et il reçoit sa gloire du Père y sans participer à la gloire de celui-ci ; car la gloire du Tout-Puissant est incommunicable, comme Il l'a dit : Je ne donnerai pas ma gloire à un autre. Tels sont ces poisons mortels que seuls discernent ceux dont les sens spirituels sont affinés. La perversité mortelle cependant de ces paroles se révèle plus clairement à la fin de ces propositions. Il écrit : « Il reçoit sa gloire du Père sans participer à la gloire de celui-ci ; car la gloire du Tout-Puissant est incommunicable, comme Il l'a dit : Je ne donnerai pas ma gloire à un autre ».
117. Qui est cet autre auquel Dieu a dit qu'Il ne donnera pas sa gloire ? Le prophète parle de l'Adversaire, tandis qu'Eunome réfère cette prophétie au Dieu Monogène lui-même. Car le prophète parlant au nom de Dieu dit : Je ne donnerai pas ma gloire à un autre, et il ajoute : Ni mon honneur à des images taillées. En effet, parce que les hommes, séduits par l'erreur, rendaient le culte et l'adoration qu'ils devaient à Dieu à l'Adversaire, et honoraient sous les représentations des images taillées l'Adversaire de Dieu, représenté parmi les hommes sous maintes formes par les idoles, Dieu qui guérit ceux qui sont malades, prenant pitié de la perte des hommes, a prédit par le prophète l'amour des hommes qu'Il allait manifester dans les temps ultérieurs par la destruction des idoles lorsqu'Il dit, qu'une fois la vérité apparue, ma gloire ne sera plus donnée à un autre et l'honneur qui me revient ne sera plus rendu aux images taillées.
118. Car les hommes ayant reconnu ma gloire ne serviront plus ceux qui ne sont pas des dieux par nature. Ce que le prophète dit au nom du Seigneur de la puissance adverse, cela cet adversaire de Dieu le rapporte au Seigneur lui-même, qui a dit cela par la bouche du prophète. Quel tyran, de mémoire d'homme, est jamais devenu à ce point un persécuteur de la foi ?
119. Qui a affirmé que celui qui s'est manifesté par la chair pour le salut de nos âmes, comme nous le croyons, n'est pas le Dieu véritable mais l'adversaire de Dieu opérant sa séduction contre les hommes par les images taillées et par les idoles ? En effet, ce que le prophète a affirmé de l'Adversaire, cela Eunome l'applique au Dieu Monogène, et il n'a même pas pensé que c'est le Monogène lui-même qui a dit cela par le prophète, comme il dit lui-même par la suite : « C'est lui qui a parlé dans les prophètes ».
120. Mais pourquoi faut-il que je discours davantage sur tout cela ? En effet, la phrase précédente aussi contient le même blasphème. Il dit : « Il reçoit gloire du Père sans participer à la gloire de celui-ci ; car la gloire de Dieu Tout-Puissant est incommunicable ». En ce qui me concerne, même si cet énoncé se rapportait à Moïse glorifié dans le ministère de la Loi, je n'aurais pas supporté non plus pareil énoncé, même s'(il est vrai) que Moïse, tout en ne possédant aucune gloire de lui-même, était apparu soudainement glorieux aux Israélites par le don reçu de Dieu. Car cette gloire même donnée au Législateur n'était pas celle d'un autre, mais celle de Dieu. Le Seigneur dans l'Évangile ordonne à tous de chercher cette gloire quand il blâme ceux qui font grand cas de la gloire venant des hommes, mais qui ne cherchent pas la gloire qui vient du Dieu unique.
121. Car, par le fait même qu'il leur a ordonné de chercher la gloire qui vient de Dieu seul, il leur a assuré expressément qu'il était possible d'atteindre l'objet de leur recherche. Comment se fait-il donc que la gloire du Tout-Puissant est incommunicable, s'il faut même demander la gloire qui vient de Dieu seul, et si tous ceux qui demandent reçoivent selon la parole du Seigneur ? Mais celui qui dit au sujet de la splendeur de la gloire, qu'elle possède la gloire après l'avoir reçue, ne dit en fait rien d'autre que : la splendeur de la gloire est en elle-même sans gloire et a besoin de recevoir la gloire d'un autre, afin de devenir elle aussi un jour de cette manière Seigneur de gloire. Que ferons-nous donc des paroles de la Vérité disant qu'elle sera vue dans la gloire du Père et encore : Tout ce qui est au Père est à moi ? À qui le lecteur doit-il prêter attention ? À celui qui dit qu'il ne partage pas la gloire du Père, l'héritier de tout ce qui est dans le Père, selon le mot de l'Apôtre, ou à celui qui atteste que tout ce que le Père possède, il le possède aussi ? Et de ce tout la gloire fait certainement partie.
122. Eunome dit cependant : « La gloire du Tout-Puissant est incommunicable ». Cela ni Joël ni le grand Pierre, qui a fait sienne cette parole prophétique dans son discours aux Juifs, ne l'attestent. Car le prophète et l'apôtre disent au nom du Seigneur : Je répandrai de mon esprit sur toute chair. Celui donc qui n'a refusé à aucune chair la communion de son Esprit, comment ne donnerait-il pas sa gloire au Fils Monogène qui est dans le sein du Père et qui possède tout ce que possède le Père ? Ou pourrait-on affirmer qu'Eunome dit en ceci la vérité, bien qu'à son insu ?
123. En effet, on parle au sens propre de communication dans le cas de quelqu'un qui n'a pas la gloire de lui-même et pour qui cette possession vient d'ailleurs, ne venant pas de sa nature. Tandis que là où une seule et même nature est observée, là celui qui est par nature ce que nous croyons que le Père est, n'a pas besoin de quelqu'un lui communiquant un par un ce qu'il est par nature. Mais il serait bon d'énoncer cela avec plus de netteté et plus de clarté. Celui qui a le Père tout entier en lui, en quoi a-t-il besoin de la gloire du Père, puisqu'il n'est privé de rien de ce qui est contemplé dans le Père ? Quelle est aussi la dignité du Tout-Puissant à laquelle Eunome affirme que le Fils ne participe pas ?
124. Eh bien, ceux qui sont sages et intelligents à leurs propres yeux, qu'ils énoncent ces doctrines terre à terre, eux qui, comme dit le prophète, parlent de la terre. Nous tous cependant qui adorons le Verbe et qui sommes disciples de la Vérité, ou plutôt qui désirons l'être, nous ne passerons pas outre cette assertion sans l'examiner. Nous savons en effet que de tous les noms par lesquels le divin est désigné, certains indiquent la majesté divine, ils sont énoncés et compris pour eux-mêmes. Mais d'autres expriment les actions en notre faveur et en faveur de toute la création. En effet, quand le divin Apôtre dit : Au Dieu incorruptible, invisible, seul sageet d'autres noms semblables, il indique par ces noms des concepts qui représentent la puissance suréminente ; mais quand Dieu est appelé par les Écritures Compatissant, Miséricordieux, Plein de tendresse, Vrai, Bon, Seigneur, Médecin, Berger, Chemin, Pain, Source, Roi, Créateur, Démiurge, Bouclier, Celui qui est au-dessus de tous et par tous, Celui qui est tout en tous, ces noms et d'autres semblables expriment ce que l'amour de Dieu pour les hommes opère dans la création.
125. De fait, le nom Tout-Puissant, pour ceux qui le scrutent avec soin, ne signifie pas autre chose à propos de la puissance divine que l'existence d'une relation entre cette puissance et l'action qui, gouvernant tout ce que la création contient, est signifiée par le nom de Tout-Puissant. En effet, de même que Dieu ne serait pas médecin si ce n'était à cause de ceux qui sont malades, de même aussi qu'Il ne serait pas appelé miséricordieux et compatissant ou d'un autre nom semblable si ce n'était à cause de celui qui a besoin de compassion et de miséricorde, de même ne serait-Il pas non plus appelé Tout-Puissant si toute la création n'avait besoin de quelqu'un qui la gouverne et la maintient dans l'existence. Donc, de même qu'Il devient médecin pour celui qui a besoin de soins, de même devient-Il aussi Tout-Puissant pour celui qui a besoin d'être gouverné. Et de même que ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin d'un médecin mais les malades, de même pouvons-nous conclure et dire avec raison que celui dont la nature est fixe et stable n'a pas besoin d'être gouverné.
126. Donc, lorsque nous entendons l'appellation « Tout-Puissant », nous comprenons ceci : Dieu maintient tout dans l'être, ce qui est intelligible et ce qui fait partie de la création matérielle. C'est pourquoi en effet, Il détient le cercle de la terre, c'est pourquoi Il a dans sa main les limites de la terre, c'est pourquoi Il prend les dimensions du ciel à l'empan, c'est pourquoi Il mesure l'eau par sa main, c'est pourquoi Il enveloppe en lui-même toute la création intelligible, afin que tout, dominé par la puissance enveloppant tout, demeure dans l'être. Cherchons donc qui est celui qui opère tout en tous. Qui est celui qui a fait toutes choses, et sans qui aucun être n'existe ? Qui est celui en qui tout a été créé et en qui les êtres subsistent ?
127. En qui vivons-nous ? En qui nous mouvons-nous ? En qui sommes-nous ? Qui est-ce qui possède en lui tout ce que possède le Père ? Ou ignorons-nous encore, après ce qui a été dit, que le Dieu au-dessus de tout, appelé ainsi par Paul, notre Seigneur Jésus, le Christ, qui a dans sa main tout ce qui est au Père, comme il le dit lui-même, contient assurément tout dans sa main très vaste et règne sur ce qu'Il tient, et que personne n'enlève le tout de la main de celui qui domine tout par sa main ? S'il possède donc tout et s'il règne sur tout ce qu'il possède, quoi d'autre serait-il sinon Tout-Puissant absolument, celui qui règne sur tout ?
128. Mais si l'hérésie dit que le Père domine et le Fils et l'Esprit, qu'ils démontrent d'abord que le Fils et le Saint-Esprit ont une nature sujette au changement, et qu'ils mettent alors celui qui domine au-dessus de ce qui est sujet au changement, afin que, grâce au secours qui lui vient d'en-haut, ce qui est dominé n'incline pas vers le mal. Mais si la nature divine n'est pas susceptible de mal, si elle ne change pas, ne se modifie pas, reste toujours identique à elle-même, pourquoi la nature qui domine elle-même toute la création aura-t-elle besoin d'un dominateur ? Le dominateur lui est inutile du fait de son immutabilité. C'est pourquoi au nom du Christ tout genou fléchit, au plus haut des cieux, sur terre et aux enfers .
129. Car il ne fléchirait pas s'il ne connaissait pas avec certitude Celui qui règne en vue du salut. Et dire que le Fils « a été engendré par la bonté du Père » revient à lui attribuer un rang égal à celui des dernières créatures. Car qu'est-ce qui n'est pas venu à l'existence par la bonté du Créateur ? À quoi la création de la nature humaine est-elle attribuée, à la méchanceté ou à la bonté du Créateur ? À quoi attribuera-t-on la venue à l'être des vivants, la nature des plantes et des herbes ? Rien n'est venu à l'être sans la bonté du Créateur. Ce que la raison donc perçoit chez tous les êtres, Eunome le concède par amour des hommes au Fils.
130. Et quant au fait qu'il ne partage pas l'essence ou la dignité avec le Père, et autres verbiages du même genre, cela a été déjà réfuté dans nos exposés antérieurs sur le Père, à savoir, qu'il a avancé cela au hasard et sans intelligence. En effet, même chez nous qui naissons les uns des autres, il n'y a pas de division de l'essence. Car la définition exprimant l'essence reste entière en chacun, dans celui qui est engendré et dans celui qui engendre, parce que la définition exprimant l'essence ne diminue pas chez celui qui engendre et n'augmente pas chez celui qui est engendré. Et parler d'un partage de la dignité ou de la royauté dans le cas de celui qui possède tout ce que possède le Père, n'a aucun sens, si ce n'est d'être une attestation d'impiété. Il serait donc superflu que j'étende la discussion à l'infini en m'engageant dans une controverse avec de semblables énoncés. Passons donc à la suite.
131. Il dit : « Glorifié par le Père avant les siècles ». La parole de vérité est prouvée parce qu'elle est corroborée par le témoignage de ses ennemis. Voilà en effet le point capital de notre foi : le Fils est glorifié par le Père depuis l'éternité. En effet, l'expression « avant les siècles » est identique quant au sens au mot « éternel », car le texte prophétique nous signifie l'éternité de Dieu de cette manière, lorsqu'il dit : Celui qui est avant les siècles. Si donc l'existence avant les siècles transcende tout principe temporel, celui qui attribue au Fils la gloire d'avant les siècles, a attesté bien plus encore son existence éternelle. En effet, ce n'est pas ce qui n'existe pas, mais ce qui existe qui assurément est glorifié. Après cela Eunome jette les semences de son blasphème contre le Saint-Esprit, non pas dans le but de glorifier le Fils, mais dans l'intention d'insulter l'Esprit-Saint.
132. Car voulant démontrer que l'Esprit-Saint fait partie des puissances angéliques, il a lancé ceci en disant : « Il est glorifié dans le siècle par l'Esprit et par toute essence raisonnable et engendrée ». Il en résulte qu'il n'y a aucune différence entre l'Esprit-Saint et tout ce qui vient à l'être, si l'Esprit-Saint glorifie le Seigneur comme le glorifient toutes les autres créatures énumérées par le prophète : les anges et les puissances, les cieux des cieux, les eaux de dessus l'univers et tout ce qui est de la terre, monstres marins, abîmes, feu, grêle, neige, glace, souffle de l'ouragan, les montagnes, toutes les collines, arbres à fruit, tous les cèdres, les bêtes sauvages, tout le bétail, les reptiles et les oiseaux ailés. Si donc il dit que l'Esprit-Saint aussi, de concert avec ces êtres, glorifie le Seigneur, alors cette langue rebelle à Dieu affirme que l'Esprit lui-même est assurément un de ces êtres.
133. Je dis qu'il est raisonnable de passer outre aux propos suivants 1, disposés sans ordre, non qu'ils soient exempts de reproches, mais parce qu'ils peuvent, une fois disjoints de leur contexte pernicieux, être dits par des orthodoxes aussi. En effet, même s'il propose quelque chose qui favorise la piété, il tend cela en guise d'appât aux gens simples, afin de leur faire avaler en même temps l'hameçon de l'impiété. Car tout en avançant quelques paroles qu'un membre de l'Église aussi dirait, il ajoute : « Il est soumis pour la création et la production des êtres, soumis pour tout gouvernement ; ce n'est pas du fait de sa soumission qu'il a reçu d'être Fils ou Dieu, mais c'est parce qu'il est et parce qu'il a été engendré fils qu'il est devenu Monogène Dieu, soumis dans les paroles, soumis dans les œuvres ».
134. Eh bien, qui parmi ceux qui se sont familiarisés avec les divines Écritures, ignore à quel moment le [Christ] est dit, et cela une fois seulement, être devenu soumis par le vénérable Paul ? En effet, lorsqu'est venu pour accomplir le mystère par la croix celui qui s'est abaissé jusqu'à la condition d'un esclave et qui s'est humilié en prenant la ressemblance et la figure d'un homme, reconnu comme homme dans l'humilité de la nature des hommes, c'est alors qu'il devient soumis, lui qui a pris sur lui nos faiblesses et qui a porté nos maladies, qui a guéri la désobéissance des hommes par sa propre soumission, afin de guérir par ses plaies nos blessures et d'anéantir par sa propre mort la mort commune des hommes ; c'est alors qu'il devient soumis, à cause de nous, tout comme il est devenu péché et malédiction, à cause de l'économie en notre faveur. Il n'était pas cela par nature mais il l'est devenu par amour des hommes.
135. Une parole de l'Écriture lui a-t-elle appris la liste de toutes ces soumissions ? Bien au contraire ! Toute l'Écriture divinement inspirée atteste la puissance indépendante et absolue du [Christ] lorsqu'elle dit : Il dit et ils furent faits, il commanda et ils furent créés. Car il est évident que le prophète énonce cela de celui qui porte l'univers entier par la parole de sa puissance, celui dont la puissance, par la seule impulsion de sa volonté, a constitué toute essence et nature et tous les êtres de la création appréhendés par la raison et par la vue. Qu'est-ce donc qui incite Eunome à appeler de mille façons le Roi de la création « le soumis » lorsqu'il dit : « Soumis pour toute la création et soumis pour tout le gouvernement, soumis dans les œuvres et dans les paroles » ?
136. Eh bien, il est évident pour chacun que seul devient soumis à un autre dans les paroles et dans les œuvres celui qui n'a pas encore acquis suffisamment l'habitude d'un travail précis ou d'un discours correct, mais qui regarde vers son maître et guide et qui est éduqué par ses conseils à la précision dans les paroles et dans les œuvres. Mais penser que la Sagesse a besoin d'un intendant et d'un maître dirigeant pour elle la vérité et la justice vers ce qui lui convient, est le fait de la seule imagination d'Eunome. Du Père aussi il dit qu' « Il est fidèle dans les paroles et fidèle dans les œuvres », tandis qu'il ne rend pas témoignage à la fidélité du Fils dans les œuvres et dans les paroles, mais affirme qu'il est « soumis dans les paroles », et non pas fidèle, si bien que son blasphème contre le Fils s'étale sans distinction à travers tout son discours.
137. Il convient d'ailleurs de passer peut-être sous silence les paroles stupides et insensées insérées entre ces deux assertions, de peur que quelqu'un ne se moque de la vanité de ces affirmations inconsidérées, alors qu'on devrait pleurer sur la perte de leurs âmes, plutôt que de rire de la sottise de leurs paroles. Ce sage et circonspect colporteur de doctrines dit en effet, que ce n'est pas à cause de sa soumission qu'il a reçu d'être Fils. Oh, quelle acuité d'esprit! Avec quelle rigueur contraignante établit-il pour nous en cette matière qu'il n'était pas d'abord soumis et Fils ensuite, et qu'il ne faut pas estimer sa soumission plus ancienne que sa génération. Même s'il n'avait pas spécifié cela, qui serait assez stupide et idiot pour penser que le Père l'a engendré en récompense de sa soumission, parce qu'il avait fait preuve de docilité et de soumission avant sa génération ?
138. Mais afin que personne ne se mette trop promptement à rire à cause du non-sens de ces paroles, qu'il considère que même leur stupidité contient quelque chose méritant des larmes. En effet, ce qu'il cherche à établir par là peut s'exprimer ainsi : la soumission lui tient lieu de nature, de sorte qu'il ne lui est pas possible, même s'il voulait, de ne pas être obéissant. Car il dit qu'il a été fait tel que sa nature n'est apte qu'à la seule obéissance. Il en est de son cas comme de celui des instruments : tel instrument modelé en vue de donner telle empreinte imprime nécessairement dans le substrat la forme que le forgeron y a mise lors de la fabrication de l'instrument. Celui-ci ne peut tracer une ligne droite sur ce qui reçoit sa marque si sa tâche est d'y tracer un cercle, ni produire un cercle par son empreinte s'il a été façonné pour tracer une ligne droite.
139. Mais pourquoi faudrait-il mettre à nu par nos arguments l'énorme blasphème d'une telle conception, puisque la parole des hérétiques proclame elle-même son extravagance ? En effet, si le Fils est soumis parce qu'il a été créé ainsi, alors il n'a pas même un rang égal à celui de la nature humaine ; car notre âme est libre et indépendante, ayant pouvoir de choisir d'une liberté souveraine ce qu'elle désire. Mais le Fils agit toujours sous le joug de la nécessité de sa nature, et qui plus est, il subit la soumission, parce que sa nature ne lui permet pas de ne pas se soumettre, même s'il le voulait. Donc, parce qu'il est et parce qu'il a été engendré Fils, il est devenu soumis dans les paroles et soumis dans les œuvres ?
140. Ah, la stupidité de cette doctrine ! Tu soumets la Parole aux paroles. Tu imagines aussi d'autres paroles avant la Parole véritable et une autre parole du Principe qui transmet sa volonté, fait fonction de médiateur à l'égard de la Parole véritable qui est dans le Principe. Et cette autre parole n'est pas unique, mais il y a plusieurs paroles dont Eunome fait autant de chaînons intermédiaires entre le Principe et la Parole et qui abusent selon leur bon plaisir de sa soumission.
141. Mais pourquoi s'attarder à la vanité de ces paroles ? Car il est évident pour chacun que même lorsque, selon Paul, il est devenu soumis (et il dit qu'il est devenu soumis en devenant chair, esclave, malédiction et péché à cause de nous), que même alors le Seigneur de gloire, ne faisant aucun cas de la honte et ayant assumé la passion par la chair, n'a pas abandonné sa puissance indépendante, lorsqu'il dit : Détruisez ce temple et en trois jours je le relèverai, et encore : Personne ne m'enlève ma vie ; j'ai pouvoir de la déposer et j'ai le pouvoir de la reprendre. Et lorsque la nuit avant sa passion ceux qui étaient armés de lances et de bâtons s'approchèrent de lui, il les renversa tous à terre en disant : Je suis, et encore lorsque le larron le pria de se souvenir de lui, il montra sa souveraineté universelle en disant : Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis.
142. Si donc [le Christ], même à l'heure de sa passion ne perd pas sa puissance souveraine, où l'hérésie aperçoit-elle alors la sujétion du Roi de gloire ? Et quelles sont encore ces diverses médiations qu'elle attribue à Dieu avec force clameurs, lorsqu'elle l'appelle « médiateur dans les doctrines et médiateur dans la loi » ? Nous n'avons pas été instruits de cela par la voix du sublime Apôtre disant que celui qui a rendu vaine la loi des commandements par ses doctrines est le médiateur entre Dieu et les hommes, lorsqu'il a déclaré par cette parole : Un seul Dieu, un seul médiateur aussi entre Dieu et les hommes, l'homme Jésus-Christ Il nous découvrit là tout le dessein du mystère en le cernant par le terme médiateur.
143. Ce dessein est le suivant. Jadis, l'humanité s'est révoltée par la malice de l'Adversaire, asservie au péché, elle était devenue aussi étrangère à la vie véritable. Après cela le Seigneur de la créature appelle de nouveau sa créature et il devient homme tout en étant Dieu. Il était tout entier Dieu et il devint tout entier homme. Et ainsi l'humanité fut intimement unie à Dieu, l'homme selon Christ opérant la médiation ; et grâce à nos prémices qui ont été assumées, toute la pâte a été intimement unie à Dieu par sa puissance.
144. Puis donc le médiateur n'est pas pour un seul et puisque Dieu est unique et n'est pas divisé entre les Personnes que la tradition de la foi nous a transmises (car la divinité est unique dans le Père, dans le Fils et dans l'Esprit-Saint), à cause de cela le Seigneur devient une fois pour toutes médiateur entre Dieu et les hommes, alliant en sa personne l'homme à la divinité. Bien plus, nous avons appris aussi grâce à la réflexion sur le médiateur l'orthodoxie de la foi. En effet, de même que le médiateur entre Dieu et les hommes est entré en communion avec la nature humaine et n'a pas seulement été appelé un homme, mais l'est vraiment devenu, de même aussi, parce qu'il est vrai Dieu, il n'est pas honoré par le simple surnom de Dieu, comme le veut Eunome.
145. Ce qu'il ajoute à ces dires se caractérise par une même absence de pensée, ou plutôt, par une pensée pernicieuse. Car en appelant « Fils », celui qu'il avait déclaré explicitement dans ses propos précédents être une créature, et appelé « Dieu Monogène » celui qu'il avait inclus dans l'ensemble des êtres venus à l'existence par création, il affirme qu'Il est « semblable à celui qui l'a engendré uniquement selon une ressemblance éminente et d'une manière propre ». Il faut donc discerner d'abord la signification du mot « semblable » et dans combien de sens différents l'usage courant emploie ce mot, pour en venir ensuite à l'examen des assertions présentes.
146. Eh bien, tout d'abord toutes les choses qui trompent nos sens, à savoir, celles qui ne sont pas identiques les unes aux autres selon leur nature, mais selon quelque accident qui accompagne leur substance, j'entends l'aspect extérieur, la couleur, le son, et celles dont le goût, l'odeur ou le toucher induisent en erreur qui, bien qu'étant différentes quant à leur nature, sont jugées néanmoins différentes de ce qu'elles sont en réalité, toutes ces choses l'usage courant les appelle semblables. Par exemple, lorsque la matière inanimée est modelée par l'art pour imiter par une gravure, une peinture ou une statue un vivant, on dit que l'imitation est semblable à l'archétype.
147. En effet, dans ce cas, autre est la nature du vivant, autre la nature de la matière trompant la vue par la seule couleur et par la configuration extérieure. C'est à un même genre de ressemblance qu'appartient aussi l'image de la forme de l'archétype dans un miroir : elle en reproduit clairement les traits, mais elle n'est certes pas, quant à sa nature, ce qu'est l'archétype. De même l'ouïe aussi peut être sujette à une même erreur lorsque quelqu'un imite avec sa propre voix le chant du rossignol et convainc l'ouïe qu'elle a l'impression d'entendre un oiseau.
148. Et le goût aussi peut souffrir d'une telle illusion, quand le suc de la figue est pris pour la saveur délicieuse du miel. En effet, à la fin de l'été le suc a quelque chose d'assez ressemblant à la douceur du miel. De même est-il possible que l'odorat également soit parfois induit en erreur par la ressemblance lorsque l'exhalaison de la camomille imite par sa bonne odeur le parfum même de la pomme et trompe le sens. De même dans le toucher aussi la ressemblance fait de maintes façons violence à la vérité, puisqu'une pièce de monnaie en argent ou en bronze, de grandeur égale à la monnaie d'or et d'un poids égal, pourrait être prise pour une pièce d'or si la vue n'aidait à discerner la vérité.
149. Cela dit en général et en peu de mots, tout ce qui, à cause d'une certaine ressemblance, étant tenu pour autre chose que ce n'est en réalité, induit nos sens en erreur. Il est encore possible, grâce à une investigation plus laborieuse, d'élargir notre recherche par l'observation des faits aux choses qui appartiennent à un genre différent, mais dont on pense néanmoins qu'elles se ressemblent à cause de l'un ou l'autre de leurs accidents. Est-ce donc qu'Eunome attribue un tel mode de ressemblance au Fils ? Mais il ne serait tout de même pas parvenu à un tel degré de démence qu'il découvre cette ressemblance mensongère dans la Vérité. Nous avons été instruits encore dans l'Écriture divinement inspirée d'un autre mode de ressemblance par celui qui a dit : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance.
150. Mais je ne crois pas qu'Eunome découvre ce mode de ressemblance dans le cas du Fils et du Père, de sorte qu'il devrait conclure que le Dieu Monogène est identique à l'homme. Nous connaissons encore un autre mode de ressemblance dont fait état le récit de la création à propos de Seth : Adam engendra Seth selon son espèce et selon sa ressemblance. Si c'est là la ressemblance dont parle Eunome, nous ne pensons pas que son affirmation soit à rejeter. Car dans ce cas il n'y a pas de différence de nature entre ceux qui se ressemblent, et l'empreinte et l'espèce impliquent la communion. Voilà les différents sens et d'autres analogues que nous avons discernés quant à nous à propos du mot « semblable ».
151.Voyons quelle est l'intention d'Eunome lorsqu'il atteste cette « ressemblance éminente » du Fils avec le Père : il dit qu'Il est « semblable à celui qui l'a engendré uniquement selon une ressemblance éminente et d'une manière particulière, non pas comme le Père est semblable au Père, car il n'y a pas deux pères ». Après avoir promis de montrer la « ressemblance éminente » du Fils avec le Père, il établit par son raisonnement qu'il ne convient pas de penser que le Fils est semblable. Car lorsqu'il dit qu'il ne ressemble pas au Père « comme le Père ressemble au Père », il a établi par son raisonnement qu'il ne lui ressemble pas. Et lorsqu'il ajoute de nouveau : « non pas comme l'Inengendré est semblable à l'Inengendré » il refuse encore par cette phrase de concevoir une ressemblance avec le Père dans le cas du Fils. Lorsqu'il ajoute enfin : « non pas comme le Fils est semblable au Fils », il introduit une troisième idée qui fausse entièrement le sens du mot semblable.
152. Eunome suit ainsi le cours de ses propres raisonnements et démontre la similitude par l'affirmation de la dissimilitude. Examinons à présent la sagesse et la simplicité dont il fait preuve dans ces distinctions. Après avoir affirmé que le Fils est semblable au Père, il nous rassure en disant qu'il ne faut pas penser que le Fils ressemble au Père comme le Père ressemble au Père. Mais qui parmi les hommes est à ce point insensé qu'en apprenant que le Fils est semblable au Père, il soit amené à penser à la ressemblance du Père au Père ?
153. « Non pas comme le Fils est semblable au Fils », dit-il. De nouveau il fait preuve de la même pénétration d'esprit dans cette distinction. Tout en affirmant que le Fils est semblable au Père, il établit en outre qu'il ne faut pas le tenir pour semblable comme il serait semblable à un autre fils. Voilà les mystères que les vénérables doctrines d'Eunome recèlent, grâce auxquels ses disciples deviennent plus sages que les autres hommes, en apprenant que le Fils, bien qu'il ressemble au Père, ne ressemble pas au Fils. Car le Fils n'est pas Père. Et il n'est pas semblable à l'Inengendré comme l'Inengendré. Car le Fils n'est pas inengendré. Mais le mystère que nous avons reçu impose de toute évidence de penser, lorsqu'on dit Père, au Père du Fils, et il enseigne à penser, lorsqu'on nomme le Fils, au Fils du Père. Et jusqu'ici nous n'avons nullement eu besoin de cette sagesse superflue qui nous ferait supposer, du fait des mots Père et Fils, qu'il existe deux pères ou deux fils ou une dyade d'Inengendrés.
154. Nous avons déjà maintes fois montré dans quelle intention Eunome déploie ce zèle extrême à propos du mot « Inengendré », et nous le rappellerons encore maintenant brièvement. En effet, comme la signification du mot Père n'indique aucune différence de nature avec le Fils, l'impiété n'aurait pas eu de vigueur si elle y avait arrêté son discours, parce que le sens naturel de ces noms exclut l'altérité selon l'essence.
155. Mais maintenant, par les noms Inengendré et engendré, parce qu'il existe une opposition immédiate entre ces noms — comme celle qui existe entre le mortel et l'immortel, entre le raisonnable et le sans raison, et entre toutes les autres expressions du même genre —, qui s'opposent les uns aux autres par leur signification contraire, Eunome a frayé une voie à son blasphème par l'emploi de ces noms, si bien qu'il perçoit la même différence de l'engendré avec l'Inengendré qu'entre l'être mortel et l'être immortel. Et de même que la nature de l'être mortel diffère de la nature de l'être immortel, de même aussi que les propriétés spécifiques de l'être raisonnable et de l'être sans raison s'excluent selon l'essence, de même veut-il établir qu'autre est la nature de l'Inengendré et autre la nature de l'engendré. Son but est de démontrer que, tout comme la nature sans raison a été créée pour être soumise à la nature raisonnable, ainsi l'engendré est, par une nécessité qui découle de sa nature, sous le joug de l'Inengendré.
156. C'est pourquoi il joint au nom d'Inengendré le nom de Tout-Puissant ; il ne comprend pas dans le sens d'une action providentielle, comme notre discours antérieur l'a montré, mais comme il interprète dans le sens d'une domination tyrannique le nom Tout-Puissant, de sorte qu'il fait appartenir le Fils aussi à la nature dominée et soumise, lui qui sert avec tous les autres êtres celui qui règne indistinctement sur tout par sa domination tyrannique. Que c'est bien en vue de cela qu'il emploie de telles distinctions dans son argumentation deviendra plus clair par la suite.
157. En effet, après avoir proposé ces assertions sages et réfléchies, qu'il ne ressemble pas comme le Père ressemble au Père, ni comme le Fils au Fils — bien qu'il ne soit nullement nécessaire qu'un père ressemble absolument à un père ou un fils à un fils : supposons que quelqu'un soit père chez les Éthiopiens, qu'un autre soit père chez les Scythes, et que l'un et l'autre aient un fils. Le fils de l'Éthiopien sera noir, tandis que celui du Scythe sera blanc avec une chevelure couleur or, et ce n'est tout de même pas parce qu'ils sont l'un et l'autre père que le Scythe deviendra noir à cause de l'Éthiopien et que le corps de l'Éthiopien deviendra blanc à cause du Scythe — mais Eunome, tout en affirmant cela selon son imagination à lui, ajouta qu'il est semblable « comme un Fils au Père ».
158. Et comme une telle assertion montre la connexion intime de leur nature, ainsi que l'enseignement divinement inspiré en rend témoignage dans le cas de Seth et d'Adam, notre colporteur de doctrines tient ses lecteurs intelligents en peu d'estime et introduit cette nouvelle interprétation de l'appellation Fils en le définissant « image et sceau de l'énergie du Tout-Puissant ».
159. Il dit : « Car le Fils est image et sceau de l'énergie du Tout-Puissant ». Que celui qui a des oreilles pour entendre examine d'abord ce qu'est « le sceau de l'énergie » ! En effet, toute énergie chez celui qui fait effort, vise le but recherché, et une fois que le but recherché est atteint l'énergie n'a plus d'existence autonome. Par exemple, le mouvement des pieds est l'énergie du coureur, mais une fois que le mouvement a cessé l'énergie n'existe plus en soi.
160. La même chose peut être affirmée encore de toute occupation : avec l'effort de celui qui se fatigue à quelque chose, cesse aussi l'énergie… elle n'a pas d'existence autonome, si on ne travaille plus à l'œuvre qu'on a projetée ou si on a cessé l'effort. Qu'est donc selon lui l'énergie en elle-même, si elle n'est ni une essence, ni une image, ni une hypostase ? Il a donc affirmé que le Fils est la ressemblance de ce qui n'a pas d'hypostase. Or ce qui est semblable à ce qui n'a pas d'existence n'existe certainement pas non plus. Voilà le merveilleux de ces nouvelles doctrines : on y croit au non-être ! Car ce qui est semblable au non-être n'existe évidemment pas.
161. Oh, Paul et Jean et tout le chœur des évangélistes et des apôtres, qui sont-ils ceux qui arment leurs langues envenimées contre votre voix ? Qui sont-ils ceux qui élèvent leur voix de crapauds contre vos tonnerres célestes ? Le fils du tonnerre que dit-il ? Au principe était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. Que dit après lui cet autre encore, parvenu à l'intérieur de l'inaccessible céleste, qui a été initié dans le paradis aux réalités indicibles ? Il dit : Il est la splendeur de sa gloire et l'image de sa substance. Que dit après cela notre devin y? Il dit : « Il est le sceau de l'énergie du Tout-Puissant ».
162. Il fait du Fils un troisième après le Père, qui bénéficie de la médiation de cette énergie qui n'a pas d'existence réelle, et qui de plus, reçoit l'empreinte de cette non-existence selon le bon plaisir de celle-ci. Est-il le sceau de l'énergie, le Verbe Dieu qui est dans le Principe, qui est contemplé dans l'éternité du Principe des êtres, le Dieu Monogène qui est dans le sein du Père, qui soutient l'univers par la parole de sa puissance, le créateur des siècles, de qui sont toutes choses et par qui sont toutes choses et en qui sont toutes choses, qui tient le cercle de la terre, qui prend les dimensions du ciel à l'empan, qui mesure l'eau par sa main, qui maintient tous les êtres, qui siège dans les hauteurs et qui regarde, mieux, qui a regardé les choses d'en-bas, afin de faire de l'univers entier, marqué par la trace du Verbe, son escabeau ? La forme de Dieu est-elle le sceau de son énergie ?
163. Dieu est-il donc énergie, et non hypostase ? Paul lorsqu'il explique cela dit qu'Il est l'image, non pas de l'énergie, mais de l'hypostase. Ou bien, la splendeur de la gloire est-elle « le sceau de l'énergie » de Dieu ? Oh, l'ignorance impie ! Qu'est-ce qui est intermédiaire entre Dieu et sa propre forme ? Et de quel médiateur, entre elle et sa propre image, l'hypostase se sert-elle ? Et peut-on concevoir un intermédiaire entre la gloire et sa splendeur ? Mais nonobstant tous ces témoignages importants et nombreux par lesquels ceux à qui la prédication de l'Évangile a été confiée proclament la majesté du Maître de la création, que dit à son sujet le précurseur de l'apostasie ?
164. Que dit-il ? Il dit : « Comme image et sceau de toute l'énergie et de la puissance du Tout-Puissant ». De quelle manière détruit-il les paroles du grand Paul ? Paul dit que le Fils est Puissance de Dieu, tandis qu'Eunome affirme qu'il est « sceau de la Puissance » et non Puissance. Et qu'ajoute-t-il à ces énoncés antérieurs lorsqu'il reprend son discours ? Il dit : « Sceau des œuvres, des paroles et des desseins du Père ». À quelles œuvres du Père est-il semblable ? Il répondra certainement : au monde et à tout ce qui est en lui. Mais pourtant l'Écriture a attesté que tout cela est l'œuvre du Monogène.
165. À quelles œuvres du Père le Fils a-t-il été fait semblable ? De quelles œuvres est-il devenu le sceau ? Et quelle parole de l'Écriture lui a donné le titre de « sceau des œuvres » du Père ? Mais, si quelqu'un lui concédait jusqu'à la faculté de composer les discours comme il l'entend, même si les Écritures ne les corroborent pas, qu'Eunome nous raconte quelles sont les œuvres du Père qui sont séparées de celles accomplies par le Fils et dont il dit que le Fils est devenu le sceau ? Tous les êtres visibles et invisibles sont l'œuvre du Verbe ; parmi les êtres visibles est compté l'univers entier et t |