Sur
la Pentecôte
De Grégoire, évêque de Nysse, Sur la Pentecôte
Traduction de Serge VIUDEZ
D’après l’édition de la P. G. 46 (695 – 702)
La cithare de David, toujours si harmonieusement accordée
avec son sujet, donne au contenu de toute fête un éclat tout particulier.
Laissons donc le chant de ce même prophète, entonnant avec le plectre de
l’Esprit sur les cordes de la Sagesse, illustrer pour nous la grande fête de la
Pentecôte, laissons lui nous dire, sur l’air de cette mélodie divine, le psaume
en rapport avec la grâce de ce jour : « Venez crions de joie pour le
Seigneur ! ». Mais songeons auparavant à nous enquérir de la nature
de cette grâce puis à adapter les paroles du prophète au sujet de notre
discours ; qu’il me soit permis aussi, par la même occasion, de vous
exposer selon un ordre logique l’opinion sur la matière : au commencement
du monde, l’humanité était plongée dans l’erreur au regard de la connaissance
de Dieu. Négligeant le Seigneur de l’univers, les uns adoraient par méprise les
phénomènes naturels de ce monde, les autres rendaient un culte aux créatures
démoniaques ; toutefois, la plupart étaient d’avis que Dieu résidait dans
les images sculptées des idoles et, pour la vénération de ces prétendus dieux,
on vit surgir autels, temples, célébrations à mystères, victimes, sanctuaires,
statues et autres choses du même ordre. Aussi, c’est d’un œil bienveillant que le Maître de la nature
contemplait la corruption naturelle des humains et conduisait progressivement
leur vie de l’erreur à la connaissance de la vérité. Ils étaient comme ces
personnes tiraillées par une longue faim et revigorées par une prescription
médicale, qui ne se jettent pas aussitôt à manger jusqu’à satiété (eu égard à
leur faiblesse), mais qui ne se rassasient pleinement, si elles le désirent,
qu’une fois en pleine possession de leurs forces, par l’absorption de quantités
de nourriture raisonnables. L’exemple vaut aussi pour le genre humain, au
moment où il était épuisé par une faim effroyable, et que l’économie divine le
fit participer à la nourriture des mystères. Car ce qui nous sauve, c’est cette
force de vie en laquelle nous avons foi sous le nom du Père, du Fils et de
l’Esprit Saint. Cependant, le genre humain, à cause de la faiblesse d’âme
qu’avait provoquée sa famine, était incapable d’englober la totalité. D’abord,
abandonnant le polythéisme, il s’accoutuma grâce aux prophètes et à la loi, à
ne considérer qu’une seule divinité, et à ne concevoir en elle que la seule
puissance du Père, incapable qu’il était, comme je l’ai dit, de contenir la
nourriture parfaite. Puis le Fils Monogène fut révélé par l’Évangile à ceux que
la loi avait préparés. Ce n’est que par la suite que fut accordée à notre
nature la nourriture parfaite, en qui réside la vie : l’Esprit Saint. Tel
est le sujet de la fête d’aujourd’hui. Aussi nous faut-il, à nous les choreutes
de l’Esprit, obéir à la voie du coryphée de ce cœur spirituel :
« Venez crions de joie pour le Seigneur ! », or, « le
Seigneur est Esprit », comme le dit l’apôtre.
Cinquante jours se sont en effet écoulés aujourd’hui au
calendrier de l’année, depuis la fête de Pâques, et c’est à l’heure où nous
sommes, la troisième, que fut accordée la grâce indicible. C’est alors que
l’Esprit Saint se mêla de nouveau à l’humain, lui qui avait fui loin de sa
nature parce qu’elle n’était devenue que chair. Lors de sa descente, il mit en
fuite par la force de son souffle les puissances spirituelles du mal, il chassa
des airs tous les démons impurs, et les hommes qui se trouvaient au dernier
étage de la maison se virent investis par la puissance de Dieu qui avait
l’aspect d’un feu. Comment penser, en effet, qu’on puisse prendre part à
l’Esprit Saint si on ne réside pas soi-même au sommet de sa propre vie !
Quiconque connaît les choses d’en haut transformera son mode de vie terrestre
en mode de vie divin, et ce n’est qu’en devenant l’habitant du dernier étage de
cette sublime cité qu’il participe à l’Esprit Saint. Les Actes des apôtres nous
racontent qu’alors que les disciples [du Seigneur] étaient assemblés au dernier
étage d’une maison, un feu pur et immatériel, sous la forme de langues, se
répartit sur chacun d’eux, autant qu’ils étaient. Et les voilà qui se mettent à
parler la langue des Parthes, des Mèdes, des Élamites et des autres peuples,
adaptant à leur gré leurs paroles au parler de chaque peuple, « Mais, dans
l’assemblée, j’aime mieux dire cinq paroles avec mon intelligence pour
instruire les autres que dix mille en langues », ainsi parle l’apôtre.
Toutefois à ce moment, il se révéla avantageux que ceux qui allaient prêcher
adaptassent leur langue à celle des autres nations, pour que leur prédication
ne restât pas sans effet sur ces peuples qui ignoraient [la langue des
apôtres]. Cependant maintenant, puisque nous en utilisons une seule, il nous
faut partir à la recherche de cette langue de feu de l’Esprit, afin d’éclairer
ceux que l’erreur a plongés dans les ténèbres. Que David nous en indique donc
le chemin et avec lui l’apôtre [Paul]. Le psaume, en effet, qui au début nous
livrait une parole de joie dans le Seigneur : « Venez crions de joie
pour le Seigneur ! », n’est pas la seule voie qui conduit à la
glorification de l’Esprit ; mais c’est bien davantage de ce qui va suivre
que nous apprendrons son caractère divin : je vais vous exposer les
paroles du prophète auxquelles souscrit aussi l’illustre apôtre ; elles
nous disent : « Aujourd’hui si vous entendez sa voix, n’endurcissez
pas vos cœurs comme cela s’est produit dans la querelle, au jour de la
tentation dans le désert où vos pères me tentèrent ». Se rappelant ces
paroles, le divin apôtre s’exprime ainsi : C’est pourquoi, comme le dit
l’Esprit Saint … », et ayant dit cela, il cite les paroles du prophète,
les appliquant à la personne de l’Esprit Saint. Qui est donc celui que les
pères tentèrent dans le désert ? Qui irritèrent-ils ? Apprenez-le
donc du prophète : « Ils tentèrent le Dieu Très-Haut ». Or
l’apôtre, en introduisant la personne de l’Esprit, lui fait dire ces mêmes mots
et affirme : « C’est pourquoi, comme le dit l’Esprit Saint, … ,
comme au jour de la tentation dans le désert, où vos pères me tentèrent ».
Or de celui que le prophète a appelé le Dieu Très-Haut, le
saint apôtre dit qu’il est l’Esprit Saint. Y a-t-il encore des
sceptiques ? Considérons alors de nouveau ce qui a été dit :
« C’est pourquoi, comme le dit l’Esprit Saint, n’endurcissez pas vos cœurs
comme cela s’est produit dans la querelle, au jour de la tentation dans le
désert où vos pères me tentèrent ». Le prophète affirme que celui qui a
été tenté est le Dieu Très-Haut ; la bouche des Pneumatomaques est donc
fermée, elle qui blasphème contre Dieu, alors que l’apôtre et le prophète
proclament l’un et l’autre, par ce qu’ils ont dit, la divinité de
l’Esprit : le prophète ne dit-il pas : « Ils tentèrent le Dieu
Très-Haut », et ne prononce-t-il pas ces paroles : Vos pères me
tentèrent dans le désert », comme venant de Dieu pour les Israélites,
tandis que le grand [apôtre] Paul les attribue à l’Esprit Saint pour qu’il soit
manifeste qu’il est le Dieu Très-Haut ? Voient-ils vraiment ces gens,
ennemis de la gloire de l’Esprit, la langue de flammes contenant les paroles de
Dieu illuminer ce qui restait secret ? Ou se moqueront-ils de nous comme
de gens ivres de vin doux ? Mais quoi qu’ils disent, suivez mon conseil,
mes frères : ne craignez pas leurs injures, ne vous laissez pas abattre
par leur mépris. Puisse-t-il un jour leur parvenir aussi ce vin doux, ce vin
tout nouvellement pressé et qui jaillit du pressoir, que notre Seigneur a foulé
avec l’aide de l’Évangile, pour que nous buvions le sang de sa propre grappe.
Puissent-ils eux aussi être emplis de ce vin nouveau, qu’ils appellent vin
doux, mais que le mélange des cabaretiers avec l’eau hérétique n’altère pas.
Ils seraient alors entièrement emplis de l’Esprit qui aide ceux qui
bouillonnent de ferveur pour lui à rejeter la lie fangeuse de l’impiété. Mais
ces hommes ne peuvent recueillir en eux ce vin doux, car ils transportent
encore la vieille outre qui est incapable de contenir un vin tel que celui-là
et que brise la fissure de l’hérésie. Quant à nous mes frères, « crions de
joie pour le Seigneur ! » comme dit le prophète, et buvons la douceur
de la piété, comme le recommande Esdras. Remplis de ce bonheur par le chœur des
apôtres et des prophètes, crions de joie pour le don de l’Esprit et
réjouissons-nous de ce jour qu’a fait le Seigneur, dans Jésus-Christ notre
Seigneur à qui appartient toute gloire pour l’éternité. Amen.
Date de création : 03/06/2003 - date de mise à jour : 03/06/2003
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