De Grégoire, évêque de Nysse :
Les six jours de la Création
Traduction de Timothée LECAUDEY
complétée par la traduction de Jean ROUSSELET (Texte en Magenta)
Octobre 1999
Plan détaillé de l'Apologia in Hexaemeron :
Les titres en gras sont les parties traduites par T. Lecaudey
61A |
Prologue adressé à Pierre : Grégoire se propose de "lier par une pensée conséquente" les points qui lui semblent contradictoires dans le récit de la Genèse ; la tâche semble difficile après les Homélies de Basile. |
64A-B |
Comparé à l'œuvre de Basile, son projet est comme un épi de blé devant un tronc, ou une greffe fixée sur un arbre. |
64C |
Deux objections faites à Basile : comment y avait-il un matin et un soir avant l'apparition des luminaires ? Y a-t-il un troisième ciel ? |
65A |
Défense de Basile par une remise en contexte de ses Homélies : il s'adressait en effet à un auditoire nombreux et peu savant. |
65C-68B |
Exposé des problèmes et des objections qui vont être traités. |
68B |
Grégoire se défend contre des accusations qui pourraient être portées à son encontre et définit le propos de son ouvrage, qui est de "chercher une théorie liée et ordonnée de la création du monde." |
69A |
"Au commencement Dieu fit le ciel et la terre" : Dieu unit en lui puissance et savoir ; il peut donc amener ses pensées à l'existence. |
69B-D |
Création de la matière par le concours des qualités. |
72AB |
La création s'est faite toute ensemble en une seule fois, "en résumé", suivant la traduction d'Aquila. |
72C |
Puis, la création se développe d'elle-même dans le temps, selon un certain enchaînement. |
72C-D |
Le feu était masqué par la densité du substrat originel. |
73B |
La parole impérative de Dieu est créatrice |
73D |
La manifestation du feu est donc une parole divine, et son principe est inconnaissable. |
76B-C |
"Dieu sépara la lumière des ténèbres" : Moïse relate la manifestation du feu hors du substrat, résultat d'un ordre naturel nécessaire et prévu par Dieu. |
76C-77A |
La trajectoire du feu l'amène à la limite du monde sensible où il effectue une révolution. |
77B |
Création du jour et de la nuit. |
77C-D |
"le ciel et la terre" : en nommant les extrêmes, l'Écriture désigne l'ensemble de la création. |
77D-80C |
"la terre était invisible et informe" : elle était en puissance, non en acte ; examen des traductions de Symmaque, Théodotion et Aquila. |
80D-81A |
Le firmament est le nom de la limite du monde sensible, définie par la course du feu. |
81B |
L'Esprit de Dieu, porté au-dessus de l'eau, était lumière ; mais l'eau sur laquelleil était porté désigne le plérôme des puissances intelligibles, et non notre eau terrestre, qui est pesante et qui s'écoule. |
81C-D |
Le firmament : résumé de ce qui vient d'être exposé. |
84A |
Contre l'interprétation allégorique de "l'abîme", Grégoire pense qu'il s'agit de la masse des eaux. |
84B |
Le firmament sépare deux sortes d'eaux bien distinctes. |
84C |
L'eau d'en haut est hors de l'espace et de la sensibilité. |
84D-85A |
Même à l'origine, les deux sortes d'eaux étaient distinctes |
85A-C |
Apparition du nombre : un jour représente une révolution du feu. |
85D-88C |
L'air n'est pas mentionné par Moïse, car c'est la substance qui accueille tous les êtres, y compris la vie humaine. |
88C-89B |
Les autres éléments : l'eau et la terre. L'eau se sépare de la terre, et des réceptacles l'accueillent. Elle ne peut être identique à l'eau d'en haut. |
89B-113A |
Le cycle de la transmutation des éléments. |
|
89C |
Le feu est-il destructeur ? Grégoire s'excuse de devoir contredire Basile. |
|
89D |
Les qualité s'opposent symétriquement dans les éléments, mais ne se nourrissent pas de leur opposé. |
|
92B |
Preuve par l'expérimentation : le brandon enflammé |
|
92C-D |
Preuve par l'Écriture : les créatures sont "tout à fait" belles, c'est-à-dire existent selon leur principe propre. |
|
93A |
Preuve par l'absurde : l'immensité du soleil devrait rendre la diminution d'eau visible |
|
93B |
Cycle de l'eau ; comparaison avec les plantes. |
|
96B |
Objection : certains nuages disparaissent par forte chaleur ; la frontière supérieure du ciel ; les étoiles filantes. |
|
97B |
L'huile se change en sécheresse. |
|
97C |
Rien ne se perd : l'eau se change en sec, elle ne disparaît pas. |
|
100A |
La vapeur change deux de ses qualités, l'humide et le froid, mais conserve quantité et poids. |
|
100B |
La mer n'augmente pas, et l'évaporation a le même effet partout, de même que l'action des sels, en raison de sa continuité. |
|
101A-B |
Objection : si l'eau se change en terre, il devrait y avoir des réservoirs pour compenser la perte qui en découle. |
|
101C |
Réfutation à partir de l'Écriture (I Rois 17-18). |
|
104A |
D'après l'Écriture (Isaïe 40,12), chaque élément est circonscrit ; il y a nécessairement transmutation. |
|
104C |
Les particules sèches ainsi créées retombent sur la terre où elles sont assimilées par ce qui les accueille. |
|
108A |
Objection : cela n'empêche pas qu'il y ait diminution de l'eau. |
|
108B |
La loi de la transmutation des éléments. |
|
108C |
Cas d'humidification d'êtres secs : les sels, le miel. |
|
108D |
Compatibilités de qualités entre éléments ; mais qu'en est-il de la terre et de l'eau ? |
|
109D |
Les puisatiers : la transmutation de la terre en eau est un fait d'expérience. |
|
112C |
La logique interdit de penser à des réserves d'eau souterraines. |
|
113A |
Cohérence de la théorie de la transmutation. réexposition du cycle. |
113B |
Pourquoi la création des luminaires est-elle postérieure au quatrième jour ? résumé : le développement dans le temps.
|
113D |
La lumière apparaît en premier et se diversifie en groupes homogènes suivant son intensité. |
116A |
Le processus de diversification. |
116C |
Pourquoi trois jours ? |
117C |
Récapitulation. |
120B |
Comparaison avec les liquides |
121A |
Le troisième ciel : Paul a pénétré le monde intelligible ; le troisième ciel est le sommet du monde sensible. |
124A-C |
Grégoire a résolu les contradictions proposées ; mais son projet reste à améliorer. |
A Pierre de Sébaste
de l’obscure concision de Moïse à l’ampleur de Basile
[61A] Que fais-tu là, homme de
Dieu ? Que nous invites-tu à attaquer l’inattaquable, à entreprendre une
œuvre dans laquelle non seulement le succès est impossible mais dont
l’entreprise n’est pas, à mon sens du moins, irrépréhensible ? Parmi les
enseignements philosophiques donnés par le grand Moïse sous l’inspiration
divine dans la cosmogonie, certains points semblent contradictoires si l’on
s’en tient au sens immédiat de ce qui est écrit : tu nous as enjoint de
les mettre en liaison et de montrer que la sainte Écriture est cohérente, et
cela après cette étude inspirée de Dieu qu’a déjà donnée notre père sur ce
sujet et que tous les lecteurs admirent tout autant que les enseignements
philosophiques de Moïse lui-même, à juste titre je crois. [61B] Car le rapport
au grain de l’épi qui à la fois sort de lui et n’est pas lui, ou plutôt qui est
lui en puissance mais différent de lui en taille, en beauté, en variété, en
forme, on pourrait dire qu’il lie de même aux paroles du grand Moïse les
pensées élaborées avec tant de soin par le grand Basile : [64A] ce que le premier a dit brièvement et fermement, notre maître
l’a développé dans sa philosophie élevée pour en faire, non pas un épi, mais un
arbre, suivant la comparaison du grain de sénevé avec le Royaume, ce grain qui
pousse dans le cœur de celui qui le cultive[1],
qui devient un arbre déployant en tous sens des pensées, poussant en guise de
branches des points de doctrine, et qui se dresse si haut dans sa visée
religieuse que même les âmes élevées évoluant dans les hauteurs, les oiseaux du
ciel, dit l’Évangile[2], peuvent faire leur nid dans l’ampleur d’un tel branchage ;
car c’est comme un refuge pour l’âme qu’un exposé conséquent sur l’objet de sa
recherche : l’activité débordante et inquiète de l’esprit, semblable à un
vol errant, y trouve son repos.
Grégoire, élève de Basile
[64B]Comment serait-il donc possible
de planter face à l’arbre si beau et si grand de ses paroles le chétif rejet de
notre pensée ? Tu ne me demandes pas, n’est-ce pas, et je ne saurais
accepter de le placer en regard du labeur soutenu de notre père et maître notre
propre labeur. Imitons plutôt la pratique merveilleuse des jardiniers, qui
peuvent faire qu’un seul plant porte des fruits variés. Voici leur méthode
d’arboriculture : ils tranchent sur un premier arbre une petite feuille
avec l’écorce sur laquelle elle s’appuie, et sur un point d’un autre plan plus
fort adaptent l’écorce à l’incision, afin que la greffe ainsi appliquée,
nourrie par la sève du plus fort, se développe en branche. Pour moi, insérant
de la même façon ma pensée, comme une petite pousse dans la sève du grand arbre,
dans la sagesse de notre maître, [64C]je tenterai d’en devenir une
branche, tirant vie autant que je le pourrai de sa réflexion, en étant irrigué
et soutenu par le secours qui nous en viendra.
Deux objections faites à Basile
Je pense en effet que certains n'ont pas bien compris le but des travaux
qu'il a menés sur les Six Jours ; c'est pour cela qu'ils lui reprochent de
ne pas même leur avoir donné de connaissance sûre sur le soleil :
"comment ce luminaire peut-il avoir été créé après trois jours[3],
en même temps que les autres astres, puisqu'il est impossible que la durée du
jour soit déterminée par un matin et
par un soir[4],
si le soleil ne fait vraiment pas le soir en se couchant, ni le matin en se
levant ?". De même ils n’admettent pas non plus la fabrication des
deux ciels, car ils disent que, si l'Apôtre en mentionne aussi un troisième, la
difficulté n’en subsiste pas moins sur ce point : parce qu'au commencement[5]
un seul ciel vint à l'être, puis le firmament[6],
et que Moïse n'a pas rapporté par écrit la création d'un autre ciel, il est
impossible de prouver qu'il pensait qu'il y avait un troisième ciel au-dessus
de ces deux-là, puisque aucun autre ciel n'est venu à l'être après le
firmament, et que le mot de commencement
ne permet pas d'en imaginer un plus ancien, apparu antérieurement. Si en effet
le ciel est venu à l'être au commencement,
il est clair que c'est à partir de ce moment que la création a commencé. Le commencement ne serait en effet pas
nommé par ce mot s'il y avait avant lui un autre commencement ; car ce qui
vient en deuxième dans l'ordre n'est pas le commencement ni ne peut être appelé
tel. [65A] Mais, certes, Paul
fait mention du troisième ciel[7],
que ne comporte pas la création ; mais dans ce cas-là, c'est la mention du
deuxième qui est à chercher...
Basile s'adressait à un auditoire nombreux et peu savant
Ceux qui font ces critiques et d’autres du même genre me
semblent n’avoir pas examiné le but de l’enseignement de notre père : il
parlait dans une église comble, devant un peuple si nombreux qu’il devait
nécessairement adapter ses propos à son auditoire. Parmi tant d’auditeurs en
effet, un grand nombre sans doute était à même de suivre des propos élevés,
mais en bien plus grand nombre ceux qui ne pouvaient se hausser à la
compréhension d’un exposé subtil de ses pensées, hommes simples et artisans
dont toute l’application va aux travaux de leur atelier, peuple des femmes qui
n’ont pas la pratique de telles sciences [65B], jeune troupe des enfants,
hommes d’âge avancé, tous ces gens avaient besoin des discours que nous
connaissons, conduisant par la main, avec un attrait facile, par l’exploitation
de la création visible et des beautés qu’elle contient, à la connaissance du
créateur de toutes choses, si bien que, si l’on se réfère au but de l’enseignement
du grand Basile pour juger ses discours, ce qu’il a dit est sans défaut ;
car il n’a pas choisi de composer un traité polémique où il se serait engagé
hardiment contre les objections liées aux problèmes soulevés, mais il se
donnait entièrement à une explication fort simple des Écritures où il
accommodait ses propos à la simplicité de son auditoire en même temps que son
exégèse s’élevait avec les auditeurs capables de mieux, en faisant référence
aux divers apports scientifiques de la philosophie païenne. En conséquence, la
majorité comprenait, les esprits supérieurs admiraient.
Exposé des problèmes et des objections
[65C] Mais
supposons que, comme sur le mont Sinaï, laissant en bas la foule nombreuse et
élevant ta pensée au-dessus des autres[8],
tu rivalises avec Moïse pour entrer dans la ténèbre[9]
de la contemplation des mystères, où lui s'est trouvé, a vu l'invisible et
écouté l'indicible, et que tu cherches à connaître l'ordre nécessaire de la
création, et à savoir comment, une fois le ciel et la terre venus à l'être[10],
la lumière[11] attend
le commandement divin pour devenir lumière, tandis que la ténèbre existait[12],
même sans commandement. Et, si la lumière n'avait besoin de rien pour éclairer
l'air en dessous d'elle et diviser le temps en nuit et en jour[13],
quel besoin y avait-il de former le soleil ?
Et si, au
commencement, la terre est venue à l'être en même temps que le ciel, comment ce
qui est venu à l'être peut-il être informe[14] ?
Car donner une forme et créer ne semblent pas différer en ce qui
concerne l'idée exprimée ; si donc créer est équivalent à donner
une forme, comment ce qui est créé peut-il être informe ?
Et il y a les
questions embarrassantes sur la substance humide[15],
à savoir qu'il n'est pas possible, au sommet de la voûte céleste, que ce qui
s'écoule repose sur la forme sphérique. Comment en effet l'humidité
pourrait-elle se stabiliser sur le courbe, alors que de toute nécessité,
puisque la sphère a toujours une pente, l'eau s'écoule suivant la courbure de
la figure ? et comment, si son support n'est pas stable, pourrait-elle
trouver en elle-même la stabilité, alors qu'elle tombe sans cesse de sa propre
base ? Comment ne sera-t-elle pas répandue de part et d'autre, quand le
rapide mouvement circulaire de l'axe la rejette complètement ?
[68A]De plus, la consommation de nature
humide paraît également incroyable à ses contradicteurs, car on voit en tout
temps l'ensemble des eaux rester dans la même mesure, dans les sources, les
fleuves, l'océan et les lacs, sauf dans certaines sources, qui sont alimentées
par l'apport des eaux de surface et jaillissent de l'épanchement brusque des
pluies d'orage ou des neiges, et, à la manière d'un torrent, soit montent, soit
baissent, selon l'écoulement qui leur parvient d'en haut. mais celles à partir desquelles le
courant s'épanche sans tarir, sans aucunement diminuer ou augmenter, amènent
nécessairement à convenir qu'il n'y a aucune déperdition de substance
humide : il est en effet impossible que ce qui est consommé demeure dans
la même mesure continûment. Mais le feu non plus, si toutefois il consumait
l'eau par essence, ne resterait pas sans augmenter par rapport à sa propre
mesure, sans être nourri ; il est en effet impossible que la nature du feu
ne s'accroisse pas en proportion de la matière consumée.
[68B] Si donc tu
t'occupes de ces questions et des questions de ce genre, toi qui te tends vers
toutes les hauteurs, si par toi-même, tu désires voir même ce qui se trouve
dans les ténèbres de la vision de Moïse et le rendre visible au plus grand nombre,
je te conseillerai alors de ne pas tourner ta pensée vers quelqu'un d'autre,
mais vers la grâce qui est en toi, et, à l'aide de l'esprit de révélation qui
t'apparaît dans la prière, d'explorer les profondeurs divines.
Grégoire définit le propos de son ouvrage
Mais
puisque la loi apostolique nous fait un devoir d’être par amour les serviteurs
les uns des autres[16]
et que le service digne de louange consiste à accomplir la tâche qu’on nous
donne, brièvement, dans la mesure du possible, je tenterai d’exposer mes idées
sur ce sujet en trouvant dans ta prière une alliée pour mon traité. Mais avant
que je me mette à l’ouvrage, qu’on me laisse affirmer solennellement que nous
ne professons rien de contraire au saint Basile sur la philosophie qu’il a
développée à propos de la création du monde, pas même si le traité aboutit par
un certain enchaînement à une exégèse différente de la sienne. [68C] Ce qu’il a
dit doit prévaloir et occuper la deuxième place après le seul testament inspiré
de Dieu. Pour notre ouvrage, que les lecteurs considèrent qu’il est une
entreprise toute de conjectures, comme on en fait dans les écoles : cela
ne doit troubler personne si on trouvait dans mes propos quelque chose qui ne
soit pas conforme à l’opinion commune, car nous ne prétendons pas que notre
traité soit une règle de vérité et donner ainsi matière aux accusateurs, mais
nous convenons que nous exerçons seulement notre réflexion sur les pensées qui
nous sont soumises, loin que nous livrions un enseignement exégétique dans ce
qui va suivre. Que personne n’attende de mon traité qu’il engage le débat
contre les objections qu’on nous fait à partir de la Sainte Ecriture [68D] ni
contre ce qui, dans les interprétations excellentes données par notre maître,
semble être en désaccord avec les opinions communes. Car mon propos n’est pas
d’imaginer une défense pour les contradictions qu’on croit distinguer à
première vue, mais qu’on accepte que j’étudie librement, dans le but que je
choisis, le sens de ce qui est écrit : peut-être nous sera-t-il possible,
avec l’aide de Dieu, tout en conservant à l’expression son sens propre, de
concevoir une théorie liée et ordonnée de la création du monde.
Dieu peut amener ses pensées à l'existence
Il est dit : Au commencement, Dieu
fit le ciel et la terre[17]
et tout ce que comporte à la suite le texte de la cosmogonie. Voilà ce qui fut
fait au cours des six jours de la création. Mais il faut, je crois, avant
d’examiner ce qui est écrit, [69A] qu’on
se mette d’accord sur ceci : dans la nature divine, la puissance
accompagne l’intention, et la mesure de la puissance de Dieu est son
vouloir ; son vouloir est savoir ; le propre du savoir est de ne rien
ignorer pour que chaque créature puisse être faite ; à la connaissance est
naturellement liée aussi la puissance ; si bien que tout ensemble il a
connu ce qui devait être et la force réalisatrice des êtres, qui amène l’objet
pensé en existence en acte, a accompagné cette connaissance, sans aucun retard
sur elle, mais l’œuvre est manifestée en liaison avec le projet et sans retard
sur lui ; car le projet est puissance : en même temps, le projet
décide la création des êtres et il procure les moyens pour l’existence des
objets pensés. Aussi doit-on concevoir ensemble tout ce qui concerne l’action
créatrice de Dieu : le vouloir, le savoir, la puissance, l’appel des êtres
à l’existence. [69 B] Cela étant, personne ne saurait plus se laisser
tourmenter dans sa recherche sur la matière, par les questions sur son mode de
création et son origine – car on peut entendre des gens dire par exemple :
« si Dieu est immatériel, d’où vient la matière ? Comment la quantité
vient-elle de ce qui n’a pas de quantité, de l’invisible le visible, de ce qui
est sans grandeur et sans limite ce qui est limité absolument dans un volume et
une mesure ? Et tout ce qui se voit encore dans la matière, comment et à
partir de quoi les a produits celui qui ne possède rien de tel dans sa propre
nature ? » – En effet nous avons une solution unique pour les
objections à propos de la matière : poser comme base de raisonnement que
le savoir de Dieu n’est pas sans puissance, ni sa puissance sans savoir, mais
que ces attributs sont liés l’un à l’autre et que l’un et l’autre sont
manifestés dans l’unité, si bien que simultanément et en même temps l’un est
reconnu avec l’autre. [69C] En effet sa volonté savante a trouvé sa manifestation dans
la puissance des objets actualisés, et sa puissance actualisante a trouvé son
accomplissement dans sa volonté savante ; si donc dans le même être et
dans le même cas se trouvent le savoir et la puissance, cet être n’ignore pas
comment peut être trouvée une matière pour l’organisation des êtres et n’est
pas impuissant pour amener à l’existence en acte ce qui est pensé.
Création de la matière par le concours des qualités
Comme il
peut tout, il a, par sa volonté connaissante et puissante, fondé ensemble, en
vue de la réalisation des êtres, tout ce dont la matière est constituée :
le léger, le lourd, le dense, le rare, le mou, le résistant, l'humide, le sec,
le froid, le chaud, la couleur, la forme, le contour, la durée ; toutes
ces choses, prises en soi, sont de simples notions et pensées. En effet, la
matière n'est en soi aucune d'entre elles, mais devient matière lorsqu'elles se
rassemblent les unes avec les autres.
[69D] Si donc dans l’éminence de son savoir et
de sa puissance il connaît tout et peut tout, nous ne sommes peut-être pas loin
de la parole sublime de Moïse qui dit que en résumé – c’est la
traduction qu’a donnée Aquila au lieu de au commencement – le ciel et la
terre ont été créés par Dieu.
Puisqu’en effet le prophète a rédigé le livre
de la Genèse pour introduire à la connaissance de Dieu et que le but de Moïse
est de conduire par la main les humains soumis à l’esclavage des sens, par
l’intermédiaire des phénomènes, à ce qui est au-dessus de la perception
sensible, que d’autre part le ciel et la terre imposent leur limite à notre
connaissance par la vue, le texte a nommé comme englobant l’universalité des
êtres les derniers de ceux que nous connaissons par la sensation afin
d’embrasser, en disant que ce qui constitue l’enveloppe a été fait par Dieu,
tout ce qui est enveloppé à l’intérieur des extrêmes, [72A] et au lieu de dire
que Dieu créa les êtres globalement, il a dit que en résumé, ou au
commencement Dieu créa le ciel et la terre. Les deux termes, commencement
et résumé, ont la même signification : l’un et l’autre expriment
également le caractère global de la création ; dans résumé l’auteur
montre que tout a été fait en un seul acte et commencement exprime
l’acte instantané et sans espacement, car le commencement est étranger à
toute pensée d’espacement ; comme le point constitue le commencement pour
la ligne, et l’atome pour le volume, ainsi l’instant pour tout l’espacement
temporel.
Donc l’institution globale des êtres par
l’indicible puissance de Dieu a été nommée par Moïse commencement ou résumé,
terme par lequel il affirme que le tout se tient rassemblé, en citant les êtres
extrêmes et en désignant par les extrêmes ce qui est entre eux sans en
parler ; [72B] je dis les extrêmes par référence à la sensibilité
humaine qui ne peut s’insinuer jusqu’à ce qui est sous terre ni franchir le
ciel.
La création se développe selon un certain enchaînement
Le commencement de la cosmogonie nous donne donc à penser que Dieu a placé
globalement, en un instant, les principes, les causes et les puissances de
toutes choses, et que dans la première impulsion de sa volonté, la substance de
chacun des êtres s'est constituée : ciel, éther, astres, feu, air, terre,
êtres vivants, plantes. Tous ces êtres, le regard divin les contemplait,
révélés par une parole de puissance, de par (ainsi que le dit la prophétie) la connaissance qu'il avait de tous avant
leur création[18], et, de
l'utilisation conjointe de sa puissance et de sa sagesse s'est ensuivi un
enchaînement nécessaire, suivant un certain ordre, [72C] dans l'achèvement de
chacune des parties du monde : c'est ainsi que tel être s'est présenté et
révélé avant les autres êtres observables dans le tout, et après lui, de la
même façon, celui qui suivait nécessairement le premier, puis un troisième,
suivant ce qu'a ordonné la nature industrieuse, puis un quatrième, puis un
cinquième, et ainsi de suite, suivant un enchaînement successif, non qu'ils se
manifestent ainsi par quelque rencontre automatique, selon quelque impulsion
sans ordre et liée au hasard, mais parce que l'ordre nécessaire de la nature
recherche un enchaînement dans les faits ; voilà comment Moïse dit que
toutes choses sont venues à l'être, lorsqu'il a, sous forme de récit, livré son
enseignement sur les questions de la physique et a retranscrit certains mots de
Dieu qui ordonnent chacune des choses venues à l'être, donnant une nouvelle
marque de son intelligence et de son sens de Dieu. Car
tout ce qui se produit dans une savante succession est une parole directe de
Dieu car nous ne pouvons savoir ce qu’est l’essence de Dieu mais lorsque nous
saisissons en esprit le savoir en soi, la puissance en soi, nous pouvons croire
que nous avons saisi Dieu en pensée.
Le feu était masqué par la densité du substrat originel
Voilà pourquoi, lorsque tout est venu à l'être, avant que chacun des
êtres qui remplissent le tout fût révélé en lui-même, la ténèbre était répandue sur le tout : en effet [72D] l'éclat
du feu n'était pas encore visible, caché qu'il était sous les parties de la
matière ; et de même que les cailloux aussi restent invisibles dans
l'obscurité, bien qu'ils possèdent en eux-mêmes, par nature, un pouvoir
luminescent - lorsque de leur rencontre mutuelle le feu naît, que l'étincelle en
jaillit et que chacun apparaît à la lumière de celle-ci - de même, tout était
invisible et caché, avant que la substance éclairante n'advienne pour le rendre
visible. En effet, comme tout était venu à l'existence justement d'un seul
coup, en une seule impulsion de la volonté divine, le tout subsistant sans
distinction, et que tous les éléments étaient mêlés les uns aux autres, le feu,
dispersé dans toutes les directions, était maintenu à l'ombre, masqué par
l'excès de la matière. Mais puisque sa puissance est d'une certaine vivacité et
mobilité, en même temps que fut donné à la nature le signal de la création du
monde par Dieu, elle s'élança en avant de toute la nature plus lourde, et
aussitôt tout rayonna de lumière.
La parole impérative de dieu est créatrice
Ce qui fut fait en raison du savoir par la
puissance du créateur a été transmis par Moïse sous la forme d’une parole
impérative de Dieu : Dieu dit :
« que la lumière soit » et la lumière fut[19]. Pour Dieu en effet, à notre idée,
l’action est raison, puisque tout ce qui est fait, est fait par raison et, de
ce qui a Dieu pour auteur, on ne peut rien penser qui soit sans raison, ni de
hasard ni spontané, mais il faut [73B] croire qu’en chaque être réside une
raison savante et industrieuse, même si elle surpasse notre vue. Dieu dit : puisque cette locution exprime une raison, nous en aurons, je pense,
une idée recevable pour la théologie si nous rapportons ces mots à la raison
qui réside dans la création. C’est en effet l’exégèse que le grand David aussi
a donnée de ces locutions lorsqu’il dit : tu as tout créé dans la sagesse [20] ; aux
paroles impératives qui créent les êtres, que la rédaction de Moïse fait sortir
de la voix de Dieu, David a donné le nom de sagesse contemplée dans
les œuvres produites ; à partir de quoi il dit aussi que les cieux proclament la gloire de Dieu[21] évidemment parce que le chef d’œuvre dont
ils développent le spectacle dans leur révolution harmonieuse est parlant pour
ceux qui possèdent la connaissance ; en effet, après avoir dit que les cieux proclament et que le firmament annonce[22], il remet sur la voie ceux qui entendent
trop grossièrement ces expressions et attendent peut-être de la proclamation des cieux un son de voix et une parole
articulée : il dit que ce ne
sont pas des discours ni des paroles, on n’entend pas leurs voix[23], pour montrer que la sagesse qui se voit
dans la création est une parole, même si elle n’est pas articulée. Et ailleurs,
le passage où Moïse dit que des paroles de Dieu lui ont été adressées lors des
signes miraculeux opérés en Égypte, a reçu du psalmiste une exégèse qui dépasse
le niveau commun de compréhension ; celui-ci dit en effet : il a placé en eux les paroles de ses signes
et de ses prodiges dans la terre de Cham[24]. Qu’une certaine parole conduise à l’acte
réel la puissance de réalisation de chacun des êtres, voilà bien ce que le
psalmiste a laissé entendre par cette expression, en tant que cette parole ne
consiste pas en mots prononcés mais qu’est ainsi dénommée la puissance capable
de prodiges.
La manifestation du feu est une parole divine
[73D]Donc, dans ce cas
aussi, par la promptitude et la mobilité de sa nature, la puissance lumineuse
jaillit la première en se séparant des êtres d’une autre nature, et tout ce qui
reçut à la ronde son éclairement fut illuminé par sa puissance resplendissante.
Et la parole par laquelle la substance du feu réalisa cela, seul Dieu peut la
prononcer, Dieu qui a déposé le principe lumineux dans la nature ; et le
grand Moïse aussi en apporte le témoignage dans son style propre [76A]
lorsqu’il dit : Et Dieu dit : que la lumière soit[25], enseignant par ces mots, je crois, que la
réalisation de la lumière est une parole divine qui passe toute pensée humaine.
Car pour nous, nous contemplons seulement ce qui se produit et notre sensibilité
nous fait connaître l’événement merveilleux ; mais nous ne pouvons voir ni
penser aucunement où le feu séjournait avant d’être produit d’un seul coup,
qu’il bondisse du choc de deux pierres ou de fragments de quelque autre matière
en frottement les uns contre les autres, ni ce qu’est la puissance qui dévore
ce dont elle se saisit et fait resplendir l’air de sa flamme, mais nous
déclarons qu’en Dieu seul réside le principe de cette action merveilleuse qui
nous étonne, en Dieu qui a fait, selon le principe indicible de sa puissance,
que la lumière soit produite par le feu, [76B] comme Moïse en porte témoignage dans son propre langage lorsqu’il
dit : et Dieu dit : que la lumière soit, et la lumière fut,
et Dieu vit que la lumière était belle[26]. Car c’est en vérité le fait de Dieu seul
de voir comment créer quelque chose d’aussi beau tandis que la misère de notre
nature considère le fait mais n’est capable, ni de voir le principe suivant
lequel il est fait, ni de le louer ; car pour la louange il faut pouvoir
comprendre, non pas être dans l’ignorance.
"Dieu sépara la lumière des ténèbres"
Dieu, est-il dit, vit donc que la lumière était bonne, et Dieu
sépara d'un côté la lumière et de l'autre l'obscurité. [76C] A
nouveau, Moïse rapporte à l'action divine ce qui est venu à l'être suivant
l'enchaînement naturel, dans un certain ordre et dans l'harmonie, nous
apprenant, je pense, par ses paroles, qu'a été compris d'avance par le savoir
de Dieu tout ce qui va se produire suivant quelque ordre nécessaire, par
enchaînement. En effet, comme la substance lumineuse était dispersée
auparavant, avait concouru avec ce qui lui était apparenté et s’était
rassemblée toute entière avec elle-même, il est nécessaire que ce qui était
masqué par la matière restante des éléments restât obscur, et que l'ombre
projetée fût obscure. Donc, pour que personne ne se réfère à une rencontre de
hasard, Moïse dit que ce qui vient à l'être par enchaînement est l’œuvre de
Dieu, qui a placé cette puissance dans les créatures.
La trajectoire du feu l'amène à la limite du monde sensible
Mais que la nature du feu soit vive, portée à s'élever et toujours en
mouvement, les phénomènes le montrent de façon tout à fait claire ; et
[76D] Moïse a rapporté par écrit la conséquence logique de ce principe,
sur le mode historique, sous forme de récit : et le soir fut créé, ainsi que le matin.
Qui en effet ne sait pas que, comme la création peut être conçue en deux
parties, en intelligible et en sensible, tout le zèle consiste donc pour le
Législateur non pas à expliquer les choses intelligibles, mais à nous montrer
par l'intermédiaire des phénomènes l'ordre à l’œuvre dans
les choses sensibles. Ainsi, lorsque le feu, en même temps que le tout se
constituait, projeté comme une flèche hors des éléments de nature différente,
s'est élancé, dans son mouvement ascendant et léger par nature, avant tout le
reste, et a, pareil à une pensée, parcouru la substance sensible, il n'a pu
prolonger en droite ligne son mouvement, car la partie intelligible de la
création n'a rien de commun avec les êtres sensibles qui puisse permettre leurs
relations réciproques ; or le feu est sensible. [77A] Voilà pourquoi le
feu, parvenu aux limites extrêmes de la création, a pris nécessairement un
mouvement circulaire, parce qu'il était poussé par la force inhérente à sa
nature à être entraîné avec le monde entier, et que, n'ayant pas la place de se
mouvoir en ligne droite - car la partie sensible de la création est déterminée
par ses propres limites - il avance jusqu'à la limite extrême de la nature
sensible, où il accomplit son mouvement sans difficulté, tandis que la nature
intelligible, comme nous le disions auparavant, n'a pas reçu en elle la course
du feu. C'est pour cette raison que Moïse, suivant par la pensée le mouvement
du feu, ne dit pas que la lumière, après être apparue, est demeurée dans les
mêmes parties du monde, mais qu'elle a, contournant le substrat plus épais des
êtres dans la vivacité de son mouvement, apporté dans sa révolution [77B] la
lumière aux choses qui n'étaient pas éclairées, les ténèbres à ceux qui
l'étaient.
Création du jour et de la nuit.
Cette succession, je veux dire celle du jour et de la nuit, se déroule
durant des intervalles de temps égaux, dans les régions inférieures ;
Moïse attribue encore à Dieu la création des noms de jour et de nuit, afin de
ne pas laisser à penser qu'aucune des choses qui se succèdent suivant
l'enchaînement pourrait avoir un principe hasardeux ou dû à quelque autre
cause. C'est pourquoi il dit : "Dieu
appela la lumière jour et l'obscurité, il l'appela nuit." En effet,
comme la puissance lumineuse est incapable de rester immobile de par sa nature,
lorsque son éclat eut parcouru toute son orbite dans la région supérieure et
comme son mouvement la portait vers la région inférieure, il était nécessaire
que, la course du feu menant celui-ci en dessous, la zone qui était au-dessus
fut obscurcie, sa nature opaque interceptant normalement la lumière ; il a
donc appelé [77C]soir le retrait de la lumière. Et au
contraire, lorsque le feu courait autour de l'orbite inférieure, et qu'il
faisait remonter la lumière vers les régions supérieures, il nomma cet
événement le matin, appelant ainsi l'aurore.
"le ciel et la terre" : par les extrêmes, l'Écriture désigne l'ensemble de la création
Mais reprenons
notre propos un peu plus haut pour que les citations que nous ferons de
l’Ecriture nous confirment l’ordre du commentaire que nous avons proposé. Les
premiers mots du récit de la création sont : Au commencement, Dieu créa le ciel et la
terre. Notre
interprétation a été que ce passage exprime le caractère global de
l’institution des êtres en désignant par l’enveloppe également
l’intérieur : le milieu est toujours contenu dans les extrêmes et les
extrêmes sont, pour la connaissance sensible, le ciel et la terre, puisqu’ils
arrêtent dans les deux sens la vue des hommes. [77D] De même que celui qui a
dit dans
sa main les limites de la terre[27] a compris également le contenu
que les limites enveloppent, de même que Moïse a décrit l’acte qui fondait la
matière du monde entier en citant ses limites.
"la
terre était invisible et informe" : elle était en puissance, non en
acte
Nous disons que la phrase qui fait transition
confirme une telle interprétation. Il est écrit en effet que la terre était invisible et informe ;
aussi apparaît-il clairement d'après ceci que, d'une part, tout était en
puissance dans la première impulsion de Dieu pour la création, comme si quelque
puissance séminale avait été répandue en vue de la naissance de toute chose, et
que d'autre part chaque être en lui-même n'était pas encore en acte.
La terre, est-il dit, était invisible et informe ; cela
revient précisément à dire qu'elle était et qu'elle n'était pas, car ses
qualités ne s'étaient pas encore rassemblées autour d'elle ; et, preuve de
cette pensée, le récit dit qu'elle était invisible :
en effet la couleur est visible ; or la couleur est quelque chose qui
émane de la forme à sa surface ; et il n'y a pas de forme sans
corps ; si donc elle était invisible, elle était entièrement dépourvue de
couleur ; d'où s'ensuit l'absence de forme ; et de là la
non-corporéité ; donc, dans la globalité de la fondation de l'univers, la
terre faisait partie des êtres, au même titre que tous les autres, mais elle
attendait de devenir ce qu'elle est par la mise en forme des qualités. Car en
disant qu'elle était invisible, le
récit montre qu'aucune autre qualité n'était visible en elle, et en l'appelant informe, il donne à comprendre qu'elle
n'avait pas été encore modelée avec ses propriétés corporelles.
80B : Les traductions de Symmaque, Théodotion, et Aquila.
Cette pensée est plus clairement encore exprimée par l'Écriture d'après
Symmaque, Théodotion et Aquila ; chez le premier, quand il dit que la
terre était inactive et confuse, chez
le second un vide et un rien, chez le
dernier quelque rien. Il apparaît en
effet chez ces auteurs, à mon avis, dans l'emploi de « inactive », que la terre n'était pas encore en acte, mais qu'elle
possédait l'être seulement en puissance ; dans l'emploi du confuse, il apparaît que chacune des
qualités ne s'était pas encore séparée des autres ni n'était connue en
elle-même distinctement, mais que le tout apparaissait dans la confusion et
l'indistinction, et qu'il n'y avait ni couleur, ni forme, ni volume, ni poids,
ni quantité, ni rien d'autre du même ordre, qui fût visible en soi, possédant
son principe propre, dans le substrat ; c'est la même pensée qu'exprime le
un vide et un rien : en effet,
la puissance capable de contenir les qualités a été donnée à entendre par le
mot vide, de sorte que l'on apprend
par là que la création de toutes choses a produit la puissance capable de
recevoir les qualités, qui est vide
et ne contient rien en elle avant d'être remplie par les qualités. Quant à la
troisième expression, je pense qu'il convient de l'abandonner sans examen,
comme trouvée dans la philosophie d'Epicure, car celui-ci dit quelque chose de
semblable à propos du premier principe des êtres, disant là une parole vide de
sens et montrant par ces mots que la nature absurde des atomes est un néant, ce
qui est semblable à quelque rien.
Le firmament est le nom de la limite du monde sensible
Mais revenons à ce qui concerne notre étude : comment, quand le feu
eut fait une fois le tour de la limite extrême de la nature sensible, il
s'ensuivit la venue à l'être du [80D] firmament, lui dont le texte dit
précisément qu'il est la ligne de partage entre les eaux d'en haut et celles
d'en bas. Car pour ma part, je crois qu'on ne peut aucunement voir dans le firmament
un corps solide et résistant, que ce soit l'un des quatre éléments ou quelque
autre différent, comme l'imagine la philosophie, mais que c'est la limite de la
substance sensible, que précisément la nature du feu parcourt dans sa puissance
toujours mobile, que l'Écriture dit être le firmament,
par comparaison avec la propriété d'être perpétuel, incorporel et intangible.
Qui en effet ne sait pas que tout ce qui est solide a été rendu tout à
fait dense par quelque résistance ? et que ce qui est dense et résistant
n'est pas sans prendre aussi la qualité du poids ? et que ce qui est
pesant par nature ne peut être porté à s'élever ? Or le firmament est
assurément situé au-dessus de toute la nature sensible ; aussi
l'enchaînement de notre discours ne donne-t-il pas à comprendre dans le
firmament quelque chose de dense et de corporel, mais, comme on l'a dit, par
distinction avec ce qui est seulement intelligible et incorporel, on peut dire
de tout ce qui est de l'espèce du sensible qu'il est solide, même s'il échappe
à la compréhension de par sa nature très subtile. Il s'ensuit donc que toute la
séparation effectuée par la course du feu - et c'est ainsi que la limite du
monde matériel a été distinguée, déterminée une fois pour toutes par une borne
propre - d'une part a été appelée firmament
à cause de la nature matérielle, par comparaison avec ce qui est au-dessus, et
d'autre part a reçu le nom de ciel,
de même que l'on a donné le nom de jour
à la lumière et de nuit à
l'obscurité.
81B : Le firmament sépare des eaux
La séparation des eaux opérée par l’interposition
du firmament, d’une part n’est pas incompatible avec cette façon de voir,
d’autre part s’enchaîne logiquement si l’on considère l’Ecriture. Le texte de
l’Ecriture enchaîne en effet, après avoir parlé de la terre : une
ténèbre était au-dessus de l’abîme et l’Esprit de Dieu était porté au-dessus de
l’eau. Nous pouvons conjecturer que l’Esprit de Dieu est
aussi loin d’être ténèbre qu’il est étranger à tout mal et on peut
citer à ce propos mille paroles de la Sainte Ecriture : Dieu est lumière
véritable et habite une lumière inaccessible ;
l’Esprit de Dieu est par sa nature ce qu’est Dieu lui-même ; si Dieu et
l’Esprit ont une seule et même nature et si Dieu est lumière, il faut bien
conclure que l’Esprit de Dieu aussi est lumière ; d’autre part la lumière
met immanquablement dans la lumière ce sur quoi elle est portée. Donc l’eau
sur laquelle l’Esprit de Dieu était porté était
immanquablement dans la lumière et à l’abri de l’ombre, et ce qui n’était pas
dans la ténèbre n’avait absolument pas besoin d’un être qui l’illuminât.
L’eau : un nom, deux substances
Si ces idées sont recevables, l’eau sur
laquelle l’Esprit de Dieu était porté
est autre chose que la nature portée à descendre des eaux qui coulent
ici-bas ; elle est séparée par le firmament de l’eau pesante et portée à
descendre. Si est également nommée eau par l’Ecriture cette substance dons nous
conjecturons, en élevant le niveau de notre étude, qu’elle désigne le plérôme
des puissances intelligibles, il ne faut pas qu’on se laisse abuser par
l’homonymie. Car aussi bien Dieu est un feu dévorant, mais le
terme est exempt de la signification matérielle du mot feu. Donc, comme quand
tu entends dire que Dieu est un feu, tu penses qu’il est autre chose que le feu
d’ici-bas, de même quand tu reçois l’enseignement d’une eau soumise à l’Esprit
de Dieu, tu ne dois pas penser qu’il s’agit d’un élément porté à descendre à
descendre qui vient s’écouler sur la terre ; car l’Esprit de Dieu n’est
pas porté sur les êtres terrestres et instables.
81C : Le firmament : résumé de ce qui vient d'être exposé
Donc, afin d'éclairer cette pensée et de la rendre plus claire, nous
reprendrons avec concision le sens de ce que l’Ecriture a dit : le
firmament, qui a été appelé ciel, est
la limite de la partie sensible de la création. Ce qui la remplace au-delà de
cette limite, c'est la création intelligible, dans laquelle il n'y ni forme,
[81D] ni grandeur, ni position en un lieu, ni mesure par intervalles, ni
couleur, ni figure, ni quantité, ni aucune autre des choses visibles sous le
ciel.
84A : Grégoire pense que l’abîme représente la masse des eaux
Que personne ne me soupçonne,
parce que je prends les mots dans un sens figuré, d’introduire de la confusion
dans l’interprétation du texte, de soutenir ainsi les opinions de ceux qui ont
avant nous donné de telles interprétations et de dire que les puissances
rebelles sont appelées abîme et que le prince de la ténèbre est conçu comme la ténèbre qui
est au-dessus de l’abîme. Je ne saurais commettre le crime de penser que le mal soit une
création de Dieu, quand le livre divin dit clairement dans une formule de
résumé : et Dieu vit tout ce qu’il avait fait et il vit que tout était
très beau. Si
tout ce qu’a fait Dieu est beau et si l’abîme et ce qui s’y rapporte n’est pas
exclu du nombre des œuvres de Dieu, ces œuvres aussi sont belles dans leur
ordre, quoique abîme et quoique n’ait pas encore brillé sur elles la lumière
qui réside dans les êtres. Donc, lorsque j’entends le mot abîme dans
l’Ecriture, je dis qu’est désignée la masse des eaux, car c’est ainsi que le
définit aussi le psaume : les abîmes furent troublés, masse du retentissement des
eaux ; et
lorsque j’entends la ténèbre qui l’accompagne, je pense que c’est que la puissance
lumineuse qui réside dans la nature des êtres n’est pas encore apparue.
Le firmament sépare deux sortes d'eaux bien distinctes
Pour l’enseignement que nous
donne l’Ecriture lorsqu’elle parle d’une séparation d’eaux opérée au moyen du
firmament, je ne crois pas que je propose quelque chose d’inadmissible ni que
je trahisse le sens des mots que j’ai d’une séparation de l’eau une [84B]
conception qui me fait penser et être convaincu que la nature de chacun, de
part et d’autre, est différente : l’une est ascensionnelle et légère et
plus agile que la légèreté du feu, au point que, demeurant au-dessus de la
substance chaude, elle ne se laisse pas entraîner par le mouvement de ce
qu’elle a sous elle et n’est pas mise par la chaleur à un rang égal mais demeure
la même sans perte et ne laisse au feu qui court sous elle aucune possibilité
de la traverser – comment en effet l’immatériel pourrait-il constituer un lieu
pour ce qui est matériel ? – l’autre eau est celle dont nous connaissons
la nature par la vue, le toucher, le goût : pour ce qui est porté à
descendre, se voit distinctement, se reconnaît au goût grâce à la qualité qui y
réside, la nature de ce qui est ainsi reconnu ne nous oblige pas à l’appliquer
à un autre concept.
L'eau d'en haut est hors de l'espace et de la sensibilité
[84C] Ce qui porte ainsi
le nom d’eau, qui ne se voit pas, ne coule pas, n’est enfermée par absolument rien
de ce par quoi la substance liquide exige par nature d’être maintenue, mais qui
est hors de l’espace et ne partage aucunement la qualité connue par la
sensibilité, je pense que personne, si on a tout bien pesé pour en juger,
considérant que cette substance est placée sous l’esprit de Dieu, convaincu
qu’elle est au-dessus des cieux, considérant qu’elle demeure étrangère à tout
ce qui peut connaître la sensibilité, que personne ne saurait refuser d’y voir
autre chose que l’eau commune, car on est conduit par ce qu’on a ainsi admis, à
penser à la substance intelligible. Notre examen en effet nous a fait admettre
que tout ce qui est en mouvement [84D] est enfermé à l’intérieur de la nature
intelligible et accomplit sa révolution sur lui-même ; que pour les êtres
en mouvement la limite de la nature étendue constitue une frontière au-delà de
laquelle on trouve la puissance intelligible et inétendue, sans caractérisation
par localisation ni distanciation.
Même à l'origine, les deux sortes d'eaux étaient distinctes
Nous déclarons donc que la
limite extrême de l’être sensible au-delà de laquelle existe quelque chose qui
n’a rien de semblable à ce que nous connaissons dans les phénomènes, est
désignée de façon suggestive par le terme de firmament, et l’Ecriture confirme ce que nous admettons
ainsi, quand elle dit : Dieu mit une séparation entre l’eau qui était
au-dessus du firmament et l’eau qui était au-dessous du firmament. Ces formules montrent en
effet que pas même à l’origine l’une et l’autre eau ne se sont trouvées
mélangées, [85A] mais que, malgré l’identité de leur nom, leurs natures
n’étaient pas confondues, puisque l’expression n’est pas qu’elles
passèrent au-dessous ou au-dessus du firmament, mais celle qui était
au-dessous du firmament et celle qui était au-dessus du firmament. Si l’une s’est
trouvée aussitôt projetée dans la ténèbre pour occuper la position inférieure,
tandis que l’autre n’était pas dans la ténèbre – car ce qui est dans l’Esprit
est totalement dans la lumière et sans contact avec la ténèbre – et était en
même temps au-dessus du firmament qui est décrit entre les deux, que l’auditeur
intelligent juge si notre raison a émis, dans nos propos, des conjectures qui
soient en désaccord avec la façon convenable de concevoir les choses.
Apparition du nombre : un jour représente une révolution du feu
Voilà donc ce que nous avons compris sur l'organisation des êtres, et sur
la manière dont la lumière n'accéda pas après les autres êtres dans l’état de
puissance de la substance, même si l'Écriture dit que l'obscurité était
observable avant la lumière. Voilà aussi tout ce que [85B] nous avons pensé par
conjectures sur le firmament et sur la diversité des eaux, dont la nature,
divisée en eau tombant vers le bas et en eau légère, nous a inspiré des pensées
nuancées sur chacune des deux eaux mises sous le même nom.
Après que les eaux, la mesurable et l'intelligible, ont été séparées
l'une de l'autre, et que le ciel a
montré la limite séparant les deux natures d'eau, lui qui, dit-on, est apparu
au commencement après la terre et tout ce qui avait été déposé pour la création
de l'univers, et a été alors achevé, nommé sous la désignation de firmament et délimité par la course
circulaire du feu, la seconde révolution de la lumière assombrit et éclaira
[85C] à nouveau le substrat par parties, fait qui, nommé aussi selon la même
logique que précédemment, fut appelé jour,
et par un enchaînement nécessaire, la nature du nombre advint aussi à la
création. En effet le nombre n'est rien d'autre que la combinaison d'unités, et
tout ce qu'on observe dans une limite déterminée, est appelé unité. Puisque
donc le cercle est en tout point continu, limité en lui-même, c'est avec raison
que la parole appelle un le premier
parcours du cercle, en disant il y eut un
soir et il y eut un matin, premier jour, et encore le suivant, de la même
manière, un ; en les
additionnant l'un et l'autre, elle créa le deux.
Et c'est ainsi que la parole introduit en même temps que les parties de la
création l'apparition du nombre, lorsqu'elle signifie l'enchaînement de l'ordre
par des noms de nombre ; en effet, elle dit il y eut un soir, il y eut un matin, deuxième jour.
85D : L'air n'est pas mentionné par Moïse
Ainsi, après ces évènements, la nature des êtres suivant de nouveau son
enchaînement, ce qui devait nécessairement suivre les premiers événements
s'accomplit ; l'ordre divin précède aussi cette réalisation, Moïse nous
fortifiant là complètement dans la pensée qu'aucun être que ce soit n'a été mis
en place sans l'aide de Dieu, pour que l'émerveillement, suscité par chacun des
êtres créés, revienne à leur créateur. En effet, après que toute la substance
lumineuse et brûlante a été distinguée des autres par ses qualités propres, il
passe sous silence la formation de l'air. Il était cependant vraisemblable que
celui-ci fût cité en seconde place dans son histoire de la nature, après la
révolution du feu, parce qu'il y a une certaine parenté, sous le rapport du
léger, entre lui et la très grande légèreté que l'on constate dans le feu, et
qu'ensuite on décrive de même la nature pesante ; Moïse parle de cette
dernière, mais il néglige dans son exposé l'air, non pas comme ne contribuant
nullement à l'achèvement de tout l'univers, ni comme distinct de la puissance
des éléments, mais vraisemblablement parce que, de par sa mollesse et l'absence
de résistance de sa nature, l'air est destiné à recevoir chacun des êtres,
laissant voir en lui les êtres, n'ayant quant à lui ni couleur propre, ni
forme, ni surface, mais se modifiant autour de couleurs ou de formes
étrangères ; en effet, il devient lumineux sous l'action de l'éclat de la
lumière, et s'obscurcit en revanche quand il est à l'ombre, mais il n'est en
soi ni lumineux ni sombre. Il s'attache à toute forme, et est contaminé par
tout type de couleur et s'approprie tout mouvement de ce qu'il porte en lui,
car il s'écarte facilement de chaque côté de ce qu'il porte, et lorsqu'il [88B]
s'est divisé spontanément de part et d'autre de la masse du corps en mouvement,
il se rassemble ensuite à l'identique. De même, quand l'eau se répand d'une
amphore dans laquelle elle se trouvait, il est divisé par son écoulement et
revient de lui-même en place à l'intérieur du vase, à la place laissée vide. Et
mille exemples analogues font apparaître la mollesse et l'absence de résistance
de la nature de l'air ; Par suite c'est en lui que prend place la vie des
hommes, puisque presque toute la puissance de vie ainsi que le fonctionnement
des sens trouvent leur force dans l'air, car nous voyons et nous entendons à
travers lui, et avons de même en lui la perception des odeurs - or
l'inspiration du souffle est la chose la plus importante parmi celles qui
contribuent à la vie, car lorsque nous cessons de respirer, nous cessons aussi
de vivre. [88C]C'est
pour cette raison que le sage Moïse a laissé sans mention dans son récit de la
création l'élément qui nous est familier et qui fait partie de notre nature,
dont nous nous nourrissons dès après notre naissance, parce qu'il a pensé que
suffisait pour cette partie l'apprentissage que nous faisons du lien qui
rapproche naturellement notre nature et l'air ; mais les êtres qui
apparaissent dans l'air pendant la création sont détaillés par son récit comme
il convient à chacun d'eux.
Les autres éléments : l'eau et la terre
En effet, passé le deuxième jour, de nouveau, l'ordre sage et tout à fait
heureux des événements, qui sépare l'eau de la terre, est rapporté sous forme
d'une parole impérative de Dieu. Car en vérité, tout ce qui advient dans la
sagesse est une parole de Dieu, parole qui n'est pas articulée par des organes
vocaux, mais prononcée à travers les merveilles visibles dans les
phénomènes ; car alors, lorsque la qualité terrestre était mêlée à la
nature humide, qui d'autre que lui était à même de rendre dense la terre dans
ses propres qualités, de sorte que, toutes ses parties comprimées suivant leur
nature commune, elle exprimât hors d'elle, par pression et condensation,
l'humidité qu'elle contenait, et que l'eau qui était mêlée à la terre s'en
distinguât et se rassemblât sur elle-même en emplissant les creux de la
terre ? Un tel événement est bien en vérité du domaine d'une puissance et
d'une sagesse divines ; c'est pourquoi Moïse dit que c'est la sagesse de
Dieu, lorsqu'elle prononce quelque parole impérative, qui explique cette
merveille. Mon avis, à ce sujet, est qu'il donne à voir la raison inhérente à
la nature de la création par l'intermédiaire de cette parolequi ordonne de sortir ; Moïse dit en
effet : "Dieu dit : que
les eaux se réunissent dans leur lieu de rassemblement, [89A] et que le sec soit visible." Tu vois l'ordre nécessaire de la
nature : comment, lorsque l'eau a été retirée de la terre, ce qui a été
séparé de l'humidité devient sec, et comment, l'humide n'étant plus mélangé
avec la terre comme dans l'argile, l'eau est nécessairement enveloppée dans des
réceptacles, afin qu'elle ne vienne pas à disparaître à cause de la fluidité de
sa nature, si rien ne fait autour d'elle obstacle à son épanchement.
L'eau ne peut être identique à l'eau d'en haut
Mais il me semble que le moment n'est pas mal choisi de faire à nouveau
mention des eaux hypercélestes. Si en effet ici-bas il est nécessaire que la
terre prenne forme pour recevoir les eaux, enfermant leur écoulement dans des
sortes de replis, et procure la stabilité, par sa propre fixité, à la nature
instable des eaux, comment l'eau d'en haut, si toutefois elle est par essence
de l'eau, resterait-elle sur ce qui est instable, et demeurerait-elle sur ce
qui est courbe sans se répandre ? [89B] Car si nous supposons une seule et
même nature aux deux sortes d'eaux, il faut de toute nécessité croire que tout
ce que nous voyons en l'une est identique en l'autre aussi ; eh bien donc,
la voûte du ciel est fendue en ravins, formant des trous par l'ouverture de
précipices, afin que l'eau soit retenue dans les creux... qu'ira-t-on dire,
pour les moments où la révolution circulaire du pôle incline vers le bas ce qui
est maintenant au-dessus ? N'ira-t-on pas imaginer que les creux ont des
couvercles, pour que l'eau maintenant suspendue ne s'écoule pas hors des
cavités ?
Les rapports du feu et de l'eau : la transmutation des éléments
Le feu est-il destructeur ? Grégoire s'excuse de devoir contredire Basile.
Mais on dit que le feu consume, et qu'il a besoin que quelque matière
entretienne toujours sa flamme, afin qu'il ne soit pas affaibli par le manque
de combustible, [89C] en se consumant lui-même ; mais pour moi, même si la
grande voix de notre maître soutient une telle pensée, je demande aux lecteurs
de ne pas m'en vouloir si, veillant à l'enchaînement logique, je ne me soumets
pas absolument à ceux qui se sont consacrés avant moi à l'observation des
êtres. Car aussi bien, le but de notre maître était non pas de présenter à ses
auditeurs ses propres pensées comme des lois, mais de faire apparaître pour ses
disciples, par son enseignement, une voie d'accès à la vérité ; pour nous
donc, après avoir été formés par les enseignements qu'il a laissés, nous
veillons à l'enchaînement logique : et si cet exposé avait par hasard
quelque vraisemblance, ce devrait être aussi rapporté à la sagesse de notre
maître.
Les qualités s'opposent mais ne se nourrissent pas de leur
opposé
Quel raisonnement tenons nous donc devant l'objection soulevée ? Ce
n'est pas seulement dans le feu et l'eau que nous observons [89D] des
qualités opposées symétriquement, mais on peut également trouver dans chacun
des éléments, d'une façon générale, un conflit de ses particularités avec
celles qui leur sont opposées. En effet de même que, dans les éléments dont
nous avons fait mention, la chaleur lutte contre le froid, la sécheresse contre
l'humidité, de même encore dans l'autre opposition, celle de la terre et de
l'air, il existe en chaque élément des qualités opposées les unes aux autres,
la solidité et la mollesse, la compacité et la porosité, le poids et la
légèreté, et toutes les autres que l'on peut découvrir par opposition, dans
leur originalité, en chacun d'eux. De même donc qu'on ne peut pas dire qu'en
eux l'un se nourrisse de son contraire, car ni la légèreté de l'air ne
s'augmente en consumant ce qui est lourd, ni la densité de la terre n'agit sur
la porosité de l'élément opposé, [92A] ni le reste des particularités de la
terre ne nourrit par sa propre destruction les qualités aériennes, de même, on
pourrait dire que l'humide et le froid sont opposés à la chaleur et au sec,
mais pas cependant que les premiers sont nourris par la destruction des
seconds, ni que chacun d'eux trouve sa puissance d'exister dans le fait que
l'autre n'est pas. En effet, ni l'un ni l'autre n'existeraient, si vraiment la
permanence de l'un et de l'autre trouvait sa puissance dans la destruction des
deux ; car en chacun il y a la même puissance de détruire l'autre, et
l'élimination du vaincu dépend toujours de la supériorité du vainqueur.
Preuve par l'expérimentation : le brandon enflammé
Nous pouvons
vérifier que ce raisonnement est vrai à partir de cette expérience : chaque
fois en effet que le feu s'empare de quelque matière, puis qu'on y jette de
l'eau, on peut clairement constater la destruction mutuelle des deux
éléments : car celui des deux qui l'emporte fait disparaître l'autre,
chacun cédant pareillement sous [92B]la domination de celui qui est en surabondance. Mais aussi longtemps
que la puissance est équilibrée de part et d'autre, l'élimination mutuelle agit
à égalité chez les deux, et l'un ne se nourrit pas de l'autre, mais les deux
s'éliminent mutuellement.
Donc, de même que chez les animaux qui se mangent les uns les autres, il
n'est pas dans l'ordre naturel que les uns vivent par les autres, puisqu'ils se
détruisent les uns les autres, de même aussi l'opposition de l'humide et du sec
ne saurait conserver l'existence d'aucun des deux, si vraiment la déperdition
de l'un nourrissait l'autre.
Preuve
par l'Écriture : les créatures sont "tout à fait"[28]
belles
Mais il me semble qu'il serait bon que nous reprenions ainsi le récit en
suivant plutôt son enchaînement :
puisque toutes les créatures que Dieu a faites sont tout à fait belles, j'affirme qu'il faut voir en chacun des êtres
la perfection du beau ; en effet l'ajout du tout à fait montre clairement [92C] par son sens intensif le fait
qu'il ne manque rien pour aboutir à la perfection. Car on peut voir par exemple
dans la genèse des animaux mille différences d'espèces, mais nous affirmons que
le fait qu'elles sont tout à fait
belles se réfère pour chacune d'elles, dans une égale mesure, à ce que
recouvrent pour le langage commun ces êtres, et ce qu'ils recouvrent ne se
rapporte certainement pas à l'apparence, car la scolopendre et la grenouille
terrestre et les bêtes qui tirent vie de la putréfaction des boues seraient tout à fait belles. Mais l'œil divin, qui ne regarde pas la surface des
créatures, ne définit pas le beau par la beauté des couleurs et de la forme,
mais par le fait que chacune possède en elle-même une nature parfaite en son
genre. En effet, ce n’est pas dans la non-existence du bœuf que réside l’existence
du cheval, mais en chacun d'eux la nature se conserve elle-même, possédant ses
propres principes en vue de sa propre permanence, mais ne trouvant pas la
puissance d'exister dans la destruction d'une autre nature.
De la même manière, même si les éléments sont différents les uns des
autres, chacun est cependant en lui-même tout
à fait beau ; car en lui-même, suivant son principe propre, il a reçu
l'achèvement de la beauté ; la terre est belle, car elle n'a pas besoin de
la destruction de l'air pour être terre, [92D] mais demeure dans ses propres
qualités, se conservant elle-même grâce à la puissance naturelle placée en elle
par Dieu. L'air est beau, non pas en ce que la terre n'existe pas, mais en ce
qu'il est, suffisant à sa permanence par les capacités qui lui ont été fournies
par la nature. De même, et l'eau est tout
à fait belle, et le feu est tout à
fait beau, car chacun des deux est entièrement achevé dans ses qualités
propres et demeure pour toujours, par la puissance de la volonté divine, dans les
mesures de sa création première ; la terre, dit-on, est fixée
pour tous les temps[29],
sans diminuer, sans augmenter. L'air est conservé dans ses limites
propres ; le feu ne diminue pas. Comment, seule entre tous, l'eau
peut-elle être un élément consumable ?
Preuve par l'absurde
[93A] De
plus nous constatons à ce propos l'importance, en comparaison avec les autres
êtres, de la substance et de la puissance ignées, et il est clairement démontré
par ceux qui font la description physique des météores que le soleil est
plusieurs fois aussi grand que la terre, de sorte que l'ombre de celle-ci ne
s'étend pas loin dans l'air, resserrée en forme de cône dans la projection des
rayons lumineux par la supériorité de la taille du soleil. Si donc l'eau et
toute la terre représentent si peu quand on les compare avec lui qu'ils sont
une part minime de la grandeur du soleil, en combien de temps cette petite
quantité serait-elle suffisante à la combustion opérée par un feu si
grand ? Mais nous voyons la mer fluctuer toujours d'une manière égale, et
le cours des fleuves rester dans les mêmes mesures. [93B] Aussi le fait que
l'eau ne subit aucune déperdition du tout est-il attesté par ce fait
d'expérience ; mais de même qu'au commencement ce n'est pas de la
destruction de l'humidité que le feu est né, mais qu'il a été institué lui
aussi selon la même puissance qu'elle, de même, en vertu de la constitution
première de l'élément, sa persistance aussi sera assurée pour toujours, sans
que la nature humide soit troublée par la permanence du feu.
Cycle de l'eau ; comparaison avec les plantes
Mais nous constatons, dit-on, que souvent la terre,
rendue humide par une forte pluie, puis placée sous le fort échauffement du
soleil, devient sèche alors qu'elle était, il y a peu, imprégnée d'eau ;
où est donc, demande-t-on, l'humidité qu'elle contenait, si vraiment ce n'est
pas la chaleur des rayons du soleil qui la consume entièrement ? Est-ce
donc aussi que si l'on transférait l'eau qui se trouve dans un vase dans un
autre et que celui qui était plein soit entièrement vide, on pourrait dire,
parce qu'elle n'est pas dans le premier, qu'elle n'est pas non plus du tout
dans le second ? [93C] Le fait est que si quelqu'un trouve ce qui se passe
dans ce cas semblable à notre question, il ne se trompera pas ; en effet,
il revient au même qu'il y ait écoulement de liquide d'un premier récipient à
un second, et que l'humidité de la terre, chassée de celle-ci, monte vers le
ciel, car l'humidité, par nature, lorsque la chaleur de ce qui est au-dessus
d'elle l'attire vers elle, est filtrée de façon microscopique hors de la terre,
vers le haut. Preuve de ce qui arrive là, le fait que souvent, quand des
vapeurs denses sont produites par les profondeurs de la terre, il semble qu'une
masse nuageuse en jaillisse, et la densité des vapeurs devient telle qu'elle
est même perceptible par les yeux ; mais il se pourrait aussi qu'il y ait
quelque exhalaison de l'humidité en de plus subtiles particules, de sorte
qu'elle se montre [93D] d'une certaine façon semblable à l'air par sa
subtilité, et que cette exhalaison de telles humeurs ne soit d'abord pas
visible aux yeux avant qu'elle se réunisse sur elle-même et devienne ainsi, par
condensation, un nuage ; c'est pourquoi les substances humides subtiles et
semblables aux vapeurs, s'élèvent d'abord dans l'air, à cause de leur légèreté,
et sont mues par les vents, mais si l'ensemble de l'humidité est rendue plus
lourde par un mouvement de confluence, alors, tombant des airs sur la terre,
elle devient goutte. La chaleur ne détruit donc pas ce qu'elle a précisément
tiré de la terre et façonné : mais à partir de ces exhalaisons, le nuage
se forme ; puis le nuage comprimé devient de l'eau ; celle-ci, mêlée
à nouveau à la terre, s'élève en vapeur, et la vapeur formant un nuage, devient
de la pluie ; à partir de celle-ci la terre produit à nouveau des
vapeurs ; celles-ci, lorsqu'elle se condensent dans la [96A] constitution
des nuages, s'écoulent ; et l'écoulement est à nouveau rendu vers le haut
sous forme de vapeurs, et ainsi il se produit un cycle fermé sur lui-même, etdont les phases toujours se succèdent
et restent les mêmes.
Mais si on parle des plantes, et des pousses, tout se passe suivant ce
même cycle : en effet la substance humide parcourt les plantes et les
semences jusqu'aux bourgeons ; puis quand elle a introduit dans la masse
de ce qu'elle nourrit toute la part terrestre qui l'accompagne, lorsque son
support est asséché par l'air qui l'entoure, elle s'évapore à nouveau pour
rejoindre ce qui est de même nature qu'elle ; l'air étant peu dense dans
ses parties, et ayant une plus grande subtilité que celle des vapeurs, il
laisse aller tout ce qui vient à être en lui vers ce qui est de même espèce.
Ainsi en effet la poussière, même si elle a été dispersée loin dans l'air, est
à nouveau rendue à la terre, et la substance humide n'est pas détruite, mais
rencontre quelque chose qui est tout à fait de même espèce et de même nature
qu'elle [96B] et qui erre dans l'air, à quoi elle s'unit, s'accroît de la
rencontre avec ce qui lui est semblable, et s'enfle à nouveau en constituant un
nuage ; et elle revient ainsi, sous forme de gouttes, à sa propre nature,
de sorte que partout les parties du cosmos, que l'on observe dans le tout sous
forme d'éléments, sont conservées dans la même proportion que celle que la
sagesse du Démiurge a fixée à l'origine pour chacun des êtres en vue de la
belle harmonie du tout.
Objection :
disparition de nuages ; la frontière supérieure du ciel ; les étoiles
filantes
Mais je connais l'argument contradictoire : souvent en effet on peut
voir, par très forte chaleur, des nuages se dissoudre dans l'air, phénomène
dont l'observation plus attentive permettra de réfuter en quelque manière
l'affirmation qui dit que rien ne se perd de la substance humide ; en
effet les portions floconneuses des nuages, maintes fois dispersées dans l'air,
d'abord diminuent de volume, consumées par l'extrême importance du rayonnement,
puis disparaissent complètement, desséchées par la chaleur, [96C] de sorte
qu'il n'en subsiste pas même un reste peu important, quand le rayonnement a
desséché l'humidité.
On ne peut pas répondre à cela en parlant encore des vapeurs : en
effet la constitution de ce qui est au-dessus des vapeurs, de ce qui surplombe
cet air troublé et venteux, n'admet, dans la légèreté de sa propre nature, rien
de plus lourd, mais toutes les vapeurs et toutes les exhalaisons ont pour
limite à leur ascension l'épaisseur de l'air qui entoure la terre dans ces
parages, au-dessus desquels leur nature ne leur permet pas de s'infiltrer, car
rien de plus épais ne saurait être accueilli dans ce qui est subtil et éthéré.
C'est ainsi que les savants disent que les
sommets de certaines montagnes très élevées sont toujours au-dessus
des nuages et hors d'atteinte du vent, et qu'il est impossible aux oiseaux de
voler au-dessus d'eux, [96D] tout autant qu'il est impossible aux habitants des
eaux de vivre dans l'air.
Tout cela
montre clairement qu'il y a dans l'air une frontière avec la région supérieure,
qui délimite la place assignée à celles des exhalaisons de la terre qui sont
trop épaisses ; c'est pourquoi, même jusqu'à la saison d'été, la neige
reste sans fondre sur les sommets, car la condensation des vapeurs refroidit
sans cesse l'air dans cette région. Quant aux traînées de feu que certains
appellent étoiles filantes, ceux qui sont savants dans cette matière disent
dans leur physique qu'elles adviennent de la même cause : lorsque, de par
la violence de certains vents, de l'air plus épais et chargé de matière est
poussé vers le lieu éthéré, il s'enflamme aussitôt arrivé en haut, et suivant
l'impulsion donnée par le vent, la flamme est emportée en glissant ; [97A]
lorsque le vent s'est apaisé, la flamme aussi dépérit avec lui. S'il n'est donc
plus possible de dire que des vapeurs se reforment dans la disparition d'un
nuage, par similitude avec ce que l'on observe ici-bas - le retour de
l'humidité enlevée - il est nécessaire de nous accorder avec ceux qui
soutiennent que l'humidité est détruite par le feu et devient néant. Mais quant
à moi, d'une part, je crois que l'humidité contenue dans les vapeurs disparaît
à cause de la supériorité du feu, car je considère que c'est une controverse
stérile que de résister aux faits évidents, d'autre part, puisqu'il convient
que ceux qui recherchent la vérité de tous côtés ne peinent pas, je n'en
affirme pas moins malgré tout que la quantité de la nature liquide est
conservée sans diminution, et que ce qui en a été consommé retourne toujours
complètement à ce qui en subsiste.
L'huile se change en sécheresse
Voici ce qui rend, à mon avis, [97B] cette conjecture forte : dans
l'action du feu qui nous intéresse, nous apprenons par expérience que le feu ne
dévore pas toutes les qualités de la matière qu'il saisit. Par exemple, pour la
nature de l'huile, puisque l'humidité, dans cette matière, est distincte de la
qualité de froid, elle se laisse facilement extraire par la chaleur du feu, et
une flamme apparaît. Mais non seulement l'huile est changée en flamme par le
feu, mais l'humidité issue de l'huile aussi, une fois que le feu est survenu,
devient une poussière sèche, ce que montre clairement la fumée qui sort de la
lampe et noircit ce qui est au-dessus de la flamme ; et si cela dure plus
longtemps, un certain volume se développe même à l'endroit noirci par la fumée.
Ceci montre de façon sûre que l'huile asséchée par le feu est changée en
particules subtiles et invisibles et, de cette matière, passe dans l'air, et de
là se condense sur la terre. On peut montrer qu'il y a dispersion dans l'air de
la fumée en particules subtiles, à partir du fait que les narines de ceux qui
respirent cet air noircissent, et que souvent, ce que l'on crache de
l'intérieur de la poitrine apparaît noir, parce que teinté aussi par la couleur
de la fumée, qui se dépose là par l'intermédiaire de l'air inspiré. [97C] Il
est donc clair d'après ces faits que d'une part l'humidité de l'huile a été
changée en sécheresse, et que d'autre part la masse propre à la matière n'a pas
disparu dans le néant, puisqu'elle est dispersée dans l'air sous forme de
particules subtiles et invisibles.
Rien ne se perd : l'eau se change en sec, elle ne disparaît pas
Celui qui
applique au tout ce que nous avons appris sur le liquide en observant les
faits, à savoir que seule l'humidité est changée en sécheresse, que ce qui est
matériel ne subit pas une disparition complète, celui-là ne s'écartera pas du
vraisemblable. Car il est clair que le tout est constitué de parties ; et
ce que nous apprenons pour une partie nous donne un enseignement à propos du
tout. Que l'humidité soit une par le genre, aucun des amateurs de controverses
ne le contredirait. Or l'humidité, brûlée par le feu, est devenue une poussière
subtile. [97D] Par suite, tout corps humide mis dans le feu change la qualité
présente en ses parties, passant de l'humide au sec, et ne subit pas une
disparition complète. Donc, puisque le nuage est une concentration de vapeur,
que la vapeur est une exhalaison en particules subtiles de l'humidité, de toute
nécessité, lorsque le nuage est asséché par la flamme, cette masse subtile et
indivise de la vapeur, même si elle ne conserve pas sa qualité humide, ne va
certainement pas jusqu'à disparaître dans son principe même en se dissolvant
dans le néant.
La vapeur change l'humide et le froid, mais conserve
quantité et poids
On peut observer en effet quatre qualités dans la vapeur,[100A] l'humide,
le froid, le lourd, la quantité ; parmi elles, celles qui sont opposées au
feu disparaissent sous l'effet de la domination de l'élément qui
l'emporte ; en effet, ni l'humide, ni le froid, ne demeurent inchangés
lorsqu'ils sont mis au feu. Cependant la quantité aussi est liée à la substance
du feu. Car le feu aussi est observable dans une certaine quantité ; et la
quantité ne s'oppose pas à une mesure de quantité ; si donc la quantité de
la vapeur, distincte des qualités d'humide et de froid, est conservée, et si la
qualité de poids, qui est par essence présente dans la nature de la vapeur, est
conservée avec la quantité, car le poids se trouve par nature à égalité dans
l'humide et dans le sec, notre esprit ne saurait plus avoir de peine à suivre
l'enchaînement des faits, pour connaître comment l'eau, [100B] devenue terre
par le changement de qualité de la vapeur, prend la nature qui lui ressemble.
En effet, le sec et le poids sont propres au domaine qualitatif qu'on observe
dans la terre, en quoi la vapeur, quand elle est brûlée, est changée.
La
continuité de la mer, l'évaporation et l'action des sels
Et il me semble qu'il est bon, après avoir saisi ce principe, de ne pas
laisser échapper l'enchaînement logique de notre recherche, auquel parvient
notre étude en nous conduisant par la main à la vérité. En effet il apparaît,
d'après cette conclusion, que l'océan aussi reste continuellement dans ses
limites propres, parce qu'insensiblement, le prélèvement de ce qui lui est
constamment apporté par les eaux se produit, sous forme de vapeurs, en
direction de la région supérieure, quand la chaleur en la réchauffant tire vers
le haut à la manière d'une ventouse la part subtile de la nature des substances
humides. Dans les lieux situés à l'intérieur des terres et plus au nord,
cependant, le froid de l'environnement semble contredire notre exposé, puisque
comme le réchauffement de l'océan dans ces régions n'est pas intense,
l'évaporation des vapeurs ne se produit pas.
[100C] Il est possible, au moyen de deux arguments, d'écarter cette
objection : d'abord parce que l'océan est un et entièrement continu par
rapport à lui-même, même s'il est divisé en de nombreuses mers, jamais séparé
de sa réunion avec lui-même, de sorte que s'il est davantage brûlé par la
présence constante de la chaleur au sud, dans les régions refroidies, la
diminution qui s'y produit est imperceptible, car le déplacement des eaux les
fait refluer spontanément, de par le caractère descendant de leur nature, vers
l'endroit qui subit sans cesse une diminution. D'autre part, le fait que tout
l'océan soit salé témoigne de ce que la production de vapeur s'effectue à
partir de toute l'eau dans la même mesure ; car la sécheresse est propre à
la nature des sels, et si cette qualité est mêlée dans la même mesure à tout
l'océan, alors le sel en lui agira dans toute partie de la même façon. En
effet, toute nature agit conformément à [100D] sa propre puissance de façon
universelle : comme le feu brûle, la neige refroidit, le miel adoucit,
ainsi aussi les sels assèchent, puisque la nature asséchante des sels est mêlée
partout aux mers ; le savoir divin a prévu cela pour faciliter la
production des vapeurs, car le sel expulse et chasse en quelque manière de
l'océan tout ce que l'eau comporte de subtil, dominant sur l'eau à cause de la
sécheresse présente en sa nature ; il n'est nullement invraisemblable de
penser que la déperdition en eau a lieu partout dans la même mesure, [101A]
l'air puisant dans l'océan par l'intermédiaire des vapeurs. Mais certes, que
toute l'humidité qui est dans l'air devienne nuage et que de là les pluies se
répandent sur la terre, ce que notre exposé a montré précédemment, la prophétie
l'enseigne aussi, en rapportant cette action à Dieu, quand elle dit : lui qui appelle à lui l'eau de la mer et la
déverse à la face de la terre[30] ;
et il y a de nombreux autres exemples. Et que tous les nuages sont consumés par
la chaleur qui les domine, et complètement brûlés, nous l'avons appris aussi de
leur activité.
Objection :
si l'eau se change en terre, il devrait y avoir des réservoirs pour compenser
la perte qui en découle
Il reste
donc à ne pas passer outre à l'objection qui ressort logiquement pour nous de
ce qui vient d'être dit : en effet on dira, en suivant ce que nous avons
précédemment examiné avec attention, que, d'après ce que nous avons appris de
l'exemple de l'huile, la matérialité du support [101B] n'est pas détruite, même
après la combustion, mais passe dans l'air, changée en terre sous l'action du
feu ; mais, puisque l'humidité disparaît sous l'effet de la qualité
contraire, comment est-il possible que la nature humide demeure toujours sans
diminution, alors que de tous temps la substance chaude assèche l'humidité contenue
dans les vapeurs et la change en qualité de sécheresse, comme notre étude l'a
montré par des recherches attentives, en suivant la logique ? Si donc
l'humide s'évapore, et que l'humidité se laisse facilement prendre par la
chaleur, fractionnée en de subtils et indivisibles fragments par
l'intermédiaire des vapeurs, de toute nécessité, l'humide se changeant en
qualité de sécheresse, il faut croire plus vrai le raisonnement selon lequel il
y a une réserve d'eau qui toujours compense ce qui est consumé par le feu.
Réfutation à partir de l'Écriture (I Rois 17-18)
Peut-être aussi pourrait-on tirer de l'Écriture quelque témoignage en
faveur de cette conjecture :[101C] l'ouverture des cataractes du ciel[31],
lorsqu'il fallait que la terre fût submergée, l'eau dominant sur une très
grande profondeur tout sommet de montagne. Mais pour ma part j'affirme qu'il
est possible d'écarter cette objection fondée sur l'Écriture à partir d'un
autre passage de l'Écriture : je sais en effet ce que la catachrèse des paroles divines, suivant
l'habitude scripturaire, signifie par ouvrir et ce qu'elle montre par fermer ;
car il est évident que ce qui est fermé s'ouvre, et que ce qui est ouvert se
ferme ; puisque donc, lorsqu'un jour, au temps d'Elie, la sécheresse
régna, l'Écriture dit que le ciel fut
fermé pendant trois ans et six mois, je pense que cette parole, les cataractes du ciel furent ouvertes,
parle de ce ciel, qui fut fermé à l'occasion de la sécheresse ; mais, à ce
moment, grâce à la prière d'Elie, un nuage apparut, montant de la mer, et ouvrit pour eux le ciel par
l'intermédiaire de la pluie ; cela montre alors clairement que même alors
le firmament du ciel ne fut pas divisé [101D] pour laisser se répandre la pluie
des eaux qu'on dit au-dessus de lui. Mais on appelle ciel l'air environnant la terre, qui délimite l'espace propre aux
vapeurs, espace qui est précisément la limite de la nature très subtile de ce
qui se trouve au-dessus, au-delà de laquelle rien de ce qui a une pesanteur n'a
la puissance de s'élever, ni nuage, ni vent, ni vapeur, ni exhalaison, ni
l'espèce des oiseaux. Ainsi, l'Écriture dit habituellement du ciel pour qui est
au-dessus de notre tête, parlant d'oiseaux
du ciel[32]
pour les animaux qui volent dans cet air.
D'après l'Écriture (Isaïe 40,12), chaque élément est
circonscrit ; il y a nécessairement transmutation
Mais même s'il en est ainsi, notre exposé n'a pas encore résolu l'autre
question, celle de savoir [104A] comment le changement des vapeurs en sec ne diminue pas
l'humide alors qu'il est consumé par la domination de la substance chaude. A ce
sujet, il serait bon de trouver un autre enchaînement logique qui s'accorde
avec l'étude de la Parole. Peut-être en effet que, par une assiduité
laborieuse, il nous deviendrait possible de ne pas nous tromper sur la
conception qui convient le mieux à ce sujet d'examen. Tu as entendu la
prophétie qui expose la magnificence de la puissance divine à travers les
miracles de la création, dans laquelle il est dit : Qui a mesuré l'eau de la main, et le ciel d'un empan, et toute la terre
du poing ? Qui a placé les montagnes sur une balance et les vallées sur le
fléau[33]?
C'est par ces mots, je crois, que le prophète enseigne clairement que
chacun des éléments a été délimité dans ses propres mesures, car la puissance
universelle de Dieu, qu'il appelle main,
poing et empan, [104B] enferme chacun des êtres dans la mesure qui lui
correspond en propre. Si donc le ciel a été mesuré par la puissance divine, et
l'eau par sa main, et toute la terre par son poing, si les vallées sont placées
sur le fléau de la balance, et si un poids précis est déterminé pour les
montagnes, de toute nécessité, chacun demeure dans sa mesure et son poids
propre, car ni augmentation ni diminution ne sont possibles dans ce qui a été
mesuré par Dieu et protégé par lui. Si donc la prophétie atteste que ni ajout
ni retrait ne peuvent arriver aux êtres, chacun demeure pour toujours
absolument dans ses mesures propres, car la nature variable que l'on observe
dans les êtres, transforme tout en autre chose et change chaque être en un
autre, et de nouveau, par transformation et changement, [104C] le ramène aussitôt de celui-ci
vers celui d'origine.
Les
particules sèches retombent sur la terre où elles sont assimilées
Mais si le fait que telle vapeur humide, mise au contact du feu, se
change en qualité de terre, se transformant en sec sous l'effet de la
combustion, a été suffisamment examiné dans les raisonnements précédents, dans
l'exemple qui concernait l'huile, il convient ensuite d'examiner ce qui en
découle, c'est-à-dire si, quand la matière de la vapeur a été changée en la
qualité opposée, il est possible que ce résidu de vapeur, que notre exposé
comprend alors comme ce qui a accédé par la combustion à un état plus subtil et
invisible, demeure en haut. Mais je crois bien qu'il est possible de faire une
conjecture, dans ce cas aussi, à partir des exemples que nous
connaissons : en effet, ici-bas, la part subtile de la fumée ne demeure
pas toujours en suspens dans l'air, mais le manque de densité de l'air la laisse
aller vers ce qui lui est semblable, en colorant à l'entour la terre, les murs
et les boiseries de la toiture ; il s'ensuit donc que dans notre cas
aussi, [104D] nous pouvons comprendre de même que la vapeur, lorsqu'elle est
élevée par les vents vers la région supérieure et brûlante, malgré la
transformation de sa qualité humide, conserve sa matérialité, et devenue sèche,
est attirée vers le bas, vers ce qui lui est semblable, et se dépose sur la
terre ; car la puissance d'attraction des êtres apparentés se trouve en
chacun des êtres par nature, en sorte que cette conception, qui veut que la
vapeur, devenue quelque chose de sec et de terrestre, est mêlée à la sécheresse
de la terre, n'est en rien illogique. Si donc toute la nature de la substance
humide était semblable à l'huile, en général, dans le caractère dense de sa
qualité, la combustion ferait virer au noir la teinte de ces vapeurs ; et
ce fait serait tout à fait clair pour tous, parce qu'on percevrait l'apparence
qu'elles offriraient. [105A] Lorsque la part la plus subtile et la plus
diaphane de la nature des eaux passe dans les vapeurs, et que celles-ci, selon
le raisonnement donné plus haut, laissent dans le feu leur qualité humide, et
se changent en sec, il faut de toute nécessité croire que ce sec, dont la
réflexion conçoit aussi l'existence, bien qu'à cause de sa subtilité, il
échappe à la perception, est pur et semblable à l'air.
Si quelqu'un
croit que la perception est plus digne de confiance que la compréhension du
raisonnement et cherche à observer de ses yeux les atomes indivisibles et
invisibles, il est possible à celui qui le veut de voir l'air rempli de ces
particules, chaque fois qu'un rayon lumineux se répand à travers une ouverture,
et permet de rendre plus claire la partie de l'air que son éclat
illumine ; car ce qui est inaccessible aux yeux dans le reste de l'air,
[105B] on le voit, grâce au rayon lumineux, tourbillonner dans l'air en une
multitude infinie. Celui qui dirig |