Eloge funèbre de Flacille
EPITAPHE POUR LA REINE FLACILLE
De Grégoire de
Nysse
1. Le dispensateur fidèle et prudent (je commence par les paroles mêmes qu'on nous a lues dans le saint Evangile),
le dispensateur que le Seigneur a établi à la tête
de cette famille pour donner la nourriture à ceux qui lui sont confiés
m'avait ordonné, et pour de justes motifs, de contenir ma voix et de
garder le silence, voulant dignement honorer par là le deuil d'une
si grande perte, aussi j'ignore pourquoi il rend aujourd'hui la parole à
l'Eglise, enfreignant lui-même la défense qu'il
avait faite de parler. Toutefois, si dans bien des circonstances j'ai béni
la sagesse de ce chef, je l'ai surtout admirée lorsque, sous
l'impression de la perte que nous déplorons, il nous a ordonné
le silence, car le silence me paraît être un remède
pour ceux qui pleurent. En effet, c'est par lui, c'est par le recueillement
profond, qu'après s'être quelque temps abandonnée
à sa douleur, l'âme sent diminuer les chagrins qui la déchiraient
et la rendaient inconsolable. Si vous parlez à l'âme
abattue par quelque malheur, sa douleur devient plus difficile à
calmer, aigrie qu'elle est par ses pénibles souvenirs, comme une
plaie qu'envenimeraient des épines. Aussi, excusez ma hardiesse ;
pardonnez-moi de m'écarter un peu de l'opinion de notre pasteur suprême,
je crois qu'il aurait mieux valu peut-être persévérer
encore quelques jours dans notre silence, de peur qu'en rappelant notre
malheur, ce discours n'augmente nos pénibles regrets. Car, dans ce
court intervalle, le coeur n'a pu s'accoutumer à ce douloureux
souvenir. Ce coup terrible est encore trop récent ; peut-être
le sera-t-il toujours ainsi pour nous ; notre âme est encore péniblement
agitée. Semblables à une mer troublée par la
tempête et bouleversée dans ses plus profonds abîmes,
nos pensées se raniment et s'aigrissent aux souvenirs du malheur.
Lorsque l'âme est ballottée, pour ainsi dire, par cette
tempête, comment la raison, devenue le jouet des flots, pourrait-elle
suivre le vrai chemin ?
2. Mais il faut obéir à la voix
qui m'a parlé, et je ne sais quelle forme donner à mon
discours ; j'ai beau méditer profondément, je ne puis pénétrer
le dessein de celui qui me commande. Veut-il que nous donnions quelque chose à
la douleur, et que, par des paroles pathétiques, nous arrachions des
larmes à l'assemblée ? Si un motif aussi louable le fait
agir, je partage son avis ; car si nous aimons à nous livrer à
la joie, si nous jouissons avec plaisir de la félicité,
nous devons nous aussi nous conformer aux événements
malheureux. C'est le conseil de l'Ecclésiaste : Il est, dit-il, un
temps pour la joie ; il en est aussi un autre pour les larmes. Ces paroles nous
apprennent qu'il faut toujours harmoniser notre âme avec notre
position. La prospérité nous sourit-elle, la joie est de
saison ; un malheur vient-il nous surprendre, il faut que la joie se
convertisse en larmes ; car si le rire et le signe certain du contentement qui
règne dans le coeur, la douleur ensevelie au fond de l'âme
se montre aussi par les pleurs et les lamentations, et les larmes sont comme le
sang des blessures de l'âme. C'est ce que nous apprend Salomon dans
les Proverbes : Le coeur plein de joie a un visage souriant ; mais l'âme
plongée dans la tristesse laisse empreint sur les traits un air de
deuil et de chagrin. Il faut donc imprimer aux discours l'épanchement
ou la contrainte suivant les affections du coeur.
3. Ah ! mes frères, si je pouvais trouver
quelques-unes de ces paroles dont se servait le grand Jérémie
pour déplorer les malheurs d'Israël, elles seraient plus justes dans
cette circonstance que dans tous les malheurs dont l'antiquité nous
a laissé le souvenir. Elles sont bien tristes et bien affligeantes,
les calamités qui, d'après l'Ecriture,
fondirent sur le malheureux Job. Mais faut-il comparer ces quelques revers
d'une famille avec la perte immense que nous venons de faire ? Opposez même
des désastres plus terribles et plus nombreux : des tremblements de
terre, des guerres, des inondations, des précipices entrouverts, et
tous ces fléaux seront peu de choses si nous les comparons aux
malheurs présents. Pourquoi, mes frères ? C'est qu'une
guerre n'est pas un fléau qui mette en danger tout l'univers, car,
tandis qu'un peuple en subit toutes les horreurs, l'autre jouit des douceurs de
la paix. Allons plus loin : supposez que la foudre est tombée,
qu'elle a occasionné un violent incendie ; que les eaux se sont débordées
et ont ravagé nos campagnes ; qu'un abîme s'est entrouvert
et a englouti une portion du globe ; pensez-vous que ces catastrophes seraient
plus terribles que le malheur qui vient de nous atteindre ; malheur qui afflige
tout l'univers ? Ce n'est plus une cité, ce n'est plus une nation
qui fait entendre ses gémissements, c'est l'univers entier ; aussi,
pour l'exprimer, permettez-moi de faire entendre ces paroles que Nabuchodonosor
emploie quand il appelle ses sujets : Je vous le dis donc, peuples, de quelque
tribu et de quelque langue que vous soyez, et si j'osais ajouter quelque chose
au langage du héraut assyrien pour donner plus de forme à
ma voix, pour raconter plus haut la nouvelle de notre malheur, je m'écrierais
comme sur un théâtre : cités, peuples, nations,
océans parcourus par les vaisseaux, terres habitées par
les hommes, et vous contrées soumises au sceptre de l'empire, et
vous, peuples accourus de toutes les parties du monde, gémissez et
pleurez de ce malheur, mêlez vos lamentations comme les voies d'un
concert, et déplorez tous ensemble la perte que nous faisons.
4. Voulez-vous que j'essaie, mes frères,
de vous faire voir la grandeur de notre infortune ? Dans le siècle
où nous vivons, la nature sortie de ses bornes et franchissant les limites
ordinaires, j'ai dit, la nature, il fallait dire le Maître de la
nature, plaça dans un corps de femme un souffle de vie, et de cette réunion
sont nés des exemples incomparables de vertus. Ce mélange
de toutes les beautés du corps et de l'âme a produit une
vie miraculeuse, incroyable, et tous les biens qui peuvent provenir d'une seule
âme unie à un seul corps ; et pour que le bonheur de notre
siècle fût plus exposé aux regards de toute la
terre, cette femme fut élevée sur le plus beau trône
du monde, afin que, semblable au soleil, elle éclairât
l'univers entier de l'éclat de ses vertus, afin que, compagne de la
vie et de l'autorité du prince placé par Dieu à
la tête de l'Empire, elle contribuât au bonheur de ses
sujets, et, comme le dit l'Ecriture, afin qu'elle l'aidât à
faire des bonnes oeuvres.
5. S'agissait-il d'humanité, elle
rivalisait avec lui, ou même le dépassait dans son
empressement. C'était un penchant naturel qui les portait à
faire le bonheur des hommes. Je puis citer à l'appui de mes paroles
une foule d'actions que je prendrais toutes parmi celles qu'on racontait, et
que répètent aujourd'hui les organes de la vérité.
Voulez-vous que ce soit la piété ? l'un et l'autre la
recherchaient avec la même ardeur. La prudence, la justice, ou
quelque autre de ces vertus qui sont l'apanage des gens de bien ? Ah ! mes frères,
toutes étaient l'objet de leur rivalité ! Chacun des deux
l'emportait sur l'autre en bienfaits et en bonnes oeuvres, et cependant jamais
l'un n'était inférieur à l'autre. Un amour
mutuel, une aimable sympathie étaient le gage de leur union. En récompense
de ses vertus, elle possédait un héros qui commande
l'univers, et à son tour le prince estimait bien moins l'Empire de
la terre et de la mer, et le souverain pouvoir, que le bonheur d'avoir trouvé
une telle compagne ; le bonheur réciproque qu'ils se donnaient éclatait
dans leurs regards toutes les fois qu'ils se rencontraient. L'un était
tel qu'il nous paraît ; et qui pourrait nous montrer une beauté
plus parfaite, beauté qui se serait perpétuée
aussi brillante dans tous ses neveux ; celle de l'autre, on ne saurait la
peindre avec des paroles, car il n'existe pas de portraits, il n'y a pas de
tableaux, quel que soit l'art avec lequel ils aient été
faits, qui ne soient au-dessous de ce modèle.
6. Voici ce qu'on en raconte partout ; mais écoutez
ce qui va suivre, et de nouveau je dois m'écrier ici (pardonnez si
je vais trop loin dans ma douleur) : O Thrace, nom que j'abhorre ! ô
terre fatale ! nation fameuse des pervers ! jadis ravagée par le feu
et l'invasion des barbares, et aujourd'hui devenue l'asile de celle dont la
perte cause nos malheurs ! C'est toi qui nous enlèves les jours
fortunés ; c'est toi dont la haine s'est déchaînée
contre l'Empire ! C'est de là qu'est venue fondre sur nous cette
catastrophe épouvantable ; c'est là qu'entraînés
par la tempête et brisés contre les rochers, nous avons été
précipités dans l'abîme de la tristesse et de
la douleur ! Voyage maudit, d'où la princesse n'a pu revenir ! Ruisseaux amers
! plût à dieu qu'elle n'eût pas désiré
vos ondes ! ô terre témoin de notre malheur, et qui pour
ce motif as reçu ton nom de l'obscurité de la nuit ! car dans leur
langue ils appellent cette contrée scotumin (ou ténèbres).
C'est là que cette lumière s'est couverte de ténèbres,
que cette splendeur s'est éteinte, et que l'éclat de ses
vertus s'est couvert d'un voile éternel ! C'est là
qu'elle a rendu son dernier soupir, cette femme, l'ornement de l'Empire et de
la justice, le guide du monde, l'image de l'humanité. Que dis-je ?
l'humanité en personne. Nous avons perdu en elle l'exemple et l'emblème
parfait de l'amour conjugal, celle qui avait reçu en partage le sublime don de
la continence, de la chasteté et de la pudeur ! Bien que son air fût
majestueux, son accueil était facile, et sa bonté et son
indulgence faisaient naître le respect ; la plus douce humilité,
la modestie la plus parfaite, la pudeur la plus réservée,
enfin un assemblage harmonieux de toutes les vertus, venaient encore rehausser
tant de grâces. Voilà la princesse que nous pleurons,
celle qui était si zélée pour la foi, celle
que nous regardions tous comme l'appui de l'Eglise, l'ornement des
autels, la richesse des pauvres, la main qui savait diriger toutes choses,
celle enfin qui était comme l'asile des naufragés et des
malheureux.
7. Pleurez, vierges ! veuves, lamentez-vous ; répandez
des larmes, vous qui avez tout perdu, et apprenez à connaître
ce que vous avez possédé maintenant qu'elle n'est plus.
Mais pourquoi diviserais-je les regrets et assignerais-je les pleurs à
telle ou telle portion du peuple ! Que tous les âges se lamentent et
fassent sortir des abîmes de leurs coeurs les gémissements
les plus profonds ! Et vous aussi, prêtres du Seigneur, répandez
des larmes ! puisque la mort nous a ravi celle dont la présence était
l'ornement du sanctuaire. Y aurait-il de la témérité
à rappeler ici les paroles du Prophète : Pourquoi nous
avez-vous repoussé, ô mon Dieu ? pourquoi votre fureur
s'est-elle allumée contre les brebis de votre troupeau ? De quel péché
portons-nous la peine pour recevoir ainsi désastres sur désastres
? C'est peut-être l'impiété et les nombreuses hérésies
qui nous ont valu ces calamités ; remarquez, en effet, que de
malheurs ont fondu sur nous dans un court espace de temps ? A peine échappés
à une première catastrophe, nous ne respirions pas
encore, nous n'avions pas encore essuyé nos larmes qu'un nouveau
revers est venu nous atteindre ! Nous déplorions alors la perte
d'une fleur, et maintenant c'est la branche qui l'a portée qui cause
nos regrets ! Nous pleurions cette fleur dont la splendeur naissante faisait
concevoir de si hautes espérances, et aujourd'hui nous pleurons
celle que nous avons vue dans tout son éclat. Alors une espérance
détruite nous arrachait des larmes ; maintenant le regret de celle
qui nous a montré toutes les perfections nous rend inconsolables.
8. N'aurez-vous pas quelque indulgence pour moi, mes
frères, si, au souvenir de cette grande perte, je m'égare
et divague ! Peut-être, comme dit l'Apôtre, la créature
elle-même a gémi à cause de ce malheur. Je vais
vous rappeler les circonstances du convoi funèbre, et plusieurs,
j'ose le croire, approuveront mes paroles. Revêtue d'un manteau d'or
et de pourpre, l'impératrice était portée par
la ville en litière ; autour d'elle s'empressait une foule composée
de personne de tout rang, de tout âge, accourues de toutes parts !
Tous, même les plus élevés en dignité,
suivaient à pied le convoi. Vous vous souvenez encore comment le
soleil voila ses rayons de nuages, comme pour ne point éclairer de
sa brillante lumière la princesse, ainsi portée, non sur
un char ou une voiture, parée des ornements royaux, escortée
de satellites, mais enfermées dans un cercueil. Beauté
cachée par de bien tristes vêtements ! spectacle déchirant
et déplorable ! surjet de larmes pour tous ceux qui accouraient !
Elle était accueillie dans sa marche, non par des acclamations
joyeuses, mais par les lamentations d'un peuple immense, tant d'étrangers
que de citoyens. Alors aussi l'air fut triste, comme s'il eût été
couvert d'un voile lugubre et enveloppé de ténèbres.
Que dis-je, les nuages eux-mêmes, autant qu'il fut en eux, répandirent
leurs pleurs, laissant tomber goutte à goutte sur ce deuil général
une pluie semblable à une douce rosée. Ces prodiges
sont-ils enfantés par la folie et par l'extravagance, et sont-ils
indignes d'être rapportés ? Bien qu'arrivés
pour une création, afin de signaler et de rendre à jamais
mémorable une calamité si grande, ils n'ont pas été
pour cela l'oeuvre d'une créature : c'est Dieu qui honorait ainsi la
mort d'une sainte. Il nous le dit lui-même dans les livres saints :
La mort des bien-aimés du Très-Haut est précieuse
devant le Seigneur.
9. Pour moi, j'ai vu un spectacle plus
extraordinaire, plus admirable ; j'ai vu deux espèces de pluies,
l'une tombant du ciel, l'autre coulant des yeux vers la terre ; et celle qui
tombait des yeux n'était pas moins abondante que celle des nuages.
Sur tant de spectateurs, pas un dont l'oeil n'arrosât la terre de ses
larmes. Mais ici nous allons contre la louable intention de notre chef, et nous
nous éloignons peut-être d'autant plus que nous nous arrêtons
trop longtemps sur un souvenir triste et déchirant ; peut-être
nous demande-t-il des paroles de consolations plutôt que des
souvenirs pénibles, et jusqu'à présent nous
avons fait le contraire de ce qu'il fallait faire. J'imite ce médecin
qui, s'engageant à traiter avec soin une blessure, non content de négliger
le malade, lui fait encore souffrir des douleurs plus cruelles par l'emploi de
certains remèdes dévorants. Aussi, puisque j'ai en
quelque sorte rouvert les plaies du coeur, donnons à ce discours une
autre forme, et que mes paroles soient comme un baume consolateur. C'est ainsi
que l'entend la médecine de l'Evangile, qui mêle
toujours l'huile à la nature excitante du vin. Je m'emparerai donc
de ce baume précieux de l'Ecriture sainte, et, renonçant
au langage que je vous ai fait entendre, j'essaierai de trouver des
consolations dans ces pénibles souvenirs. Ecoutez, je
vous en conjure, mes frères, écoutez avec recueillement
ce discours, quand même, ce qui est loin de ma pensée,
vous ne partageriez pas ma manière de voir.
10. Ce bien que nous regrettons vit encore ; il est
plein de vie, il n'a point péri. Je reste même au-dessous
de la vérité ; car non seulement il existe, mais il est
encore supérieur à ce qu'il était avant. Vous
cherchez l'impératrice ? sa demeure est un palais. Vous voulez,
dites-vous, la voir de vos propres yeux ? Mais vous feriez d'inutiles efforts
pour contempler votre reine. Autour d'elle veille une garde terrible, non point
de ces guerriers armés de fer, mais d'anges qui portent un glaive de
flamme dont nos yeux terrestres ne pourraient soutenir l'aspect. C'est dans ce
mystérieux séjour qu'elle habite, et vous ne pourrez la
voir que lorsque vous serez vous-mêmes resplendissants de beauté
; car il est impossible de pénétrer dans le sanctuaire de
ce royaume avec l'enveloppe de la chair. Pensez-vous, mes frères,
que cette vie charnelle soit préférable à
cette demeure ? Ecoutez les conseils du divin apôtre qui a
été initié aux sacrés mystères
de ce royaume de gloire. Que dit-il de cette vie, en écrivant ces
paroles que tout les monde devrait s'adresser : Misérable que je
suis ! qui me délivrera de ce corps destiné à
la mort ? Pourquoi ce langage ? Ah ! il sait que, dépouillés
de la vie, nous serons bien plus heureux avec le Christ. Que dit encore le
grand David, au milieu de toute sa splendeur ? Lui qui possédait en
abondance tous les biens destinés aux plaisirs des hommes, n'est-il
pas accablé de la vie ? n'appelle-t-il pas notre existence une
prison ? ne dit-il pas en s'adressant au Seigneur : Retirez mon âme
de sa prison ! N'est-il pas abattu sous ce fardeau ? Hélas,
continue-t-il, pourquoi mon séjour dans cette maison étrangère
est-il prolongé ? Ces saints personnages avaient appris à
discerner le bien du mal ; mais aussi combien était supérieure
à leurs yeux l'âme dépouillée de son
corps ! Et vous, je vous le demande, que voyez-vous de bon dans la vie ? quels
sont les biens qu'elle procure ? Je ne vous citerai point le prophète
qui compare la chair au foin ; car, par cette comparaison, les misères
de cette vie deviennent en quelque sorte belles et précieuses, le
foin valant mieux que la chair, puisqu'il n'a dans sa nature rien de désagréable,
tandis que notre chair est un réservoir d'odeur fétide,
exhalant en corruptions tout ce qu'elle reçoit. Quel supplice pour nous d'avoir
en tout temps à satisfaire aux besoins de notre existence matérielle
! Voyez cette constante et avide exigence de notre estomac, voyez quelles nécessités
elle engendre chaque jour ? Si nous lui donnons parfois plus qu'il ne lui faut,
plus même que nous ne lui destinions, vous le savez, mes frères,
nous ne retirerons aucun avantage pour les jours suivants de cet espèce
de surplus, il faudra encore recommencer. Semblables à ces animaux
qu'on emploie à moudre le blé, nous sommes attachés
à la roue de la vie, les yeux fermés, tournant toujours,
et revenant sans cesse vers les mêmes besoins et les mêmes
nécessités. Voulez-vous connaître ce mouvement
circulaire que nous avons à parcourir ? c'est l'appétit,
puis la satiété ; le sommeil, puis les veilles ; les
repas, puis la digestion ; et chacun de ces états succédant
forcément à l'autre, nous ne cessons jamais de tourner
dans le cercle que lorsque nous sommes jetés hors du moulin.
11. C'est avec raison que Salomon nomme cette vie un
tonneau percé, une maison étrangère ; car
c'est bien une habitation étrangère, et non la nôtre,
puisqu'il n'est point en notre pouvoir de l'habiter selon notre volonté
et notre désir ; nous ignorons même comme nous y avons été
introduits. Or vous comprendrez l'énigme du tonneau et notre
existence terrestre, si vous examinez nos passions insatiables et nos désirs
sans cesse renaissants. Voyez les hommes amasser avidement honneur, gloire,
pouvoir et autres biens de cette espèce. Et cependant tous ces trésors
se dissipent, ils ne restent point aux mains de celui qui les possède
; tourmenté sans cesse de la soif du pouvoir et des honneurs, c'est
le tonneau de la cupidité qui n'est jamais rempli. Que vous dirai-je
de la passion de l'or ? n'est-ce pas un véritable tonneau percé
et sans fond ? Y verseriez-vous toutes les eaux de la mer, que (telle est sa
nature) vous ne pourriez venir à bout de le remplir. Est-il donc si
triste et si désolant pour nous que cette princesse ait échappé
aux misères de ce monde, et que son âme, purifiée
des souillures matérielles, ait passé (des jours de cette
vie) à une vie immortelle et incorruptible ? Là point de
fraudes, point de calomnies, et la flatterie et le mensonge y sont inconnus. Là
point de passions ni d'inquiétudes, de craintes ni de confiance, de
pauvreté ni de richesse, d'esclavage ni de domination ; point de
cette inégalité d'ici-bas, et, comme le dit le prophète,
la douleur, la tristesse et les gémissements ont fui de cette
demeure. Et qu'y a-t-il pour remplacer ces misères ? Le bien-être,
l'absence des maux et des souffrances ; le bonheur éternel, la fin
de toutes les douleurs, la société des anges, les
contemplations des merveilles invisibles, la vue de Dieu et une joie qui durera
éternellement.
12. Pouvez-vous donc pleurer cette princesse, vous
qui savez contre quelle existence elle a échangé la
sienne ? Elle a laissé un royaume sur la terre pour en prendre un
dans le ciel ; elle a déposé une couronne ornée
de pierreries pour ceindre une couronne de gloire ; elle portait une robe de
pourpre, et aujourd'hui elle est revêtue du Christ. Or c'est là
un vêtement royal et vraiment précieux. La pourpre
terrestre vient, dit-on, du sang d'un coquillage marin ; la pourpre céleste
tire sa splendeur et son éclat du sang de Jésus-Christ.
Voilà pour la différence et la supériorité
des vêtements ? Voulez-vous savoir maintenant quelles sont ses
jouissances ? Lisez l'Evangile : Venez, vous qui êtes bénis
de mon Père (dit le souverain Juge à ceux qui sont à
sa droite); possédez le royaume qui vous a été
préparé. Ce royaume, qui vous l'a préparé
? C'est vous-mêmes, ajoute-t-il, et comment ? J'avais faim, j'avais
soif, j'étais voyageur, nu, infirme, dans une prison, et toutes les
fois que vous avez soulagé une de ces misères, vous
l'avez fait pour moi-même. Si l'on peut par ces moyens gagner le royaume
des cieux, comptez, si vous pouvez, que d'hommes elle a couverts de vêtements,
que de malheureux ont reçu des aliments de sa main ? que de prisonniers ont été,
non seulement visités par elle, mais encore mis en liberté
? Et si visiter un prisonnier mérite le ciel, le délivrer
de ses chaînes vaut bien une récompense plus grande, s'il
pouvait exister quelque chose au-dessus de la royauté céleste.
Et ce ne fut pas là son seul mérite dans ses oeuvres sur
la terre ; elle a dépassé les prescriptions de la loi.
Que d'hommes lui sont redevables du retour à la vie ! Je veux parler
de ceux qui étaient morts devant les lois, ou condamnés à
la peine capitale. Je lis dans vos regards le témoignage de mes
paroles. Vous avez vu aux pieds des autels ce jeune homme (qui ne comptait plus
sur la vie). Vous avez vu une femme désolée se lamenter
sur la condamnation d'un frère ; mais n'avez-vous pas appris de la
bouche de celui qui vous annonçait les grâces de l'Eglise
comment, en mémoire de cette princesse, une sentence de mort avait été
révoquée ? Et ce n'est pas tout : de quelle récompense
jugerons-nous digne son humilité, que l'Ecriture préfère
aux actions les plus éclatantes, même dans les hommes
vertueux ? Tandis que compagne d'un grand prince, et à la tête
d'un si vaste empire, elle voyait toutes les puissances s'abaisser devant elle,
tandis que tant de nations soumises et tributaires l'entouraient avec amour,
et la protégeaient de leurs troupes sur la terre et sur mer, elle
resta inaccessible à l'orgueil, toujours attentive aux soins de son
salut et étrangère aux biens de ce monde ; aussi
jouit-elle de la béatitude céleste, à cause de
l'abaissement de son coeur et de son humilité ; vertus devenues
aujourd'hui sa véritable grandeur.
13. Je ne veux pas vous laisser ignorer les preuves
qu'elle a données de son amour conjugal. Il lui fallait, quand les
liens conjugaux furent rompus pour elle, partager les richesses immenses
qu'elle possédait; Comment fit-elle le partage ? Il y avait trois
enfants mâles (les enfants sont les principaux biens), elle les
laissa auprès de leur père, pour que, sous sa tutelle,
ils fussent conservés à l'Empire. Pour sa part, elle ne
crut devoir garder qu'une fille. Voyez-vous de quelle candeur, de quelle équité,
de quelle indulgence elle usa ? comment, dans le partage de choses si précieuses,
elle accorda à son mari la plus forte portion ?
Je termine, je n'ai plus qu'un seul fait, le plus
important de tous, à vous faire connaître. La haine pour
les idoles est commune à tous les partisans de la foi ; mais un mérite
qui lui était propre, c'est qu'elle ne détestait pas
moins l'hérésie arienne que le culte des idoles ; dans
son jugement sain, dans sa piété bien entendue, elle
pensait que placer la nature divine dans une créature, c'est
abaisser son culte au niveau du culte de ceux qui adorent des idoles faites
avec la matière. Car celui qui adore une créature, bien
qu'au nom du Christ, est un idolâtre donnant le nom de Christ à
une idole. Sachant que Dieu n'est point d'hier ni d'aujourd'hui, elle adorait
une seule divinité représentée par le Père,
le Fils et le Saint Esprit. Elle a vécu dans cette croyance, elle
s'est fortifiée en elle, et c'est ainsi qu'elle l'a conservée
jusqu'à son dernier soupir ; et c'est ainsi qu'elle a été
présentée au sein d'Abraham, père de la foi,
près des sources célestes dont les ondes ne coulent pas
pour les infidèles, et à l'ombre de l'arbre de vie qui
borde leurs rives. Nous aussi, mes frères, rendons-nous dignes de
ces félicités par Jésus-Christ notre Seigneur.
Et gloire à lui dans les siècles. Amen.
Date de création : 30/09/2003 - date de mise à jour : 30/09/2003
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