La création de l'homme - chapitre 30

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CHAPITRE XXX

QUELQUES  CONSIDÉRATIONS  TIRÉES DE  LA MÉDECINE [1]
SUR  LA  CONSTITUTION DE NOTRE CORPS

 

Être instruit dans l'Église

Chacun n'a besoin d'autre maître que de lui-même pour apprendre, par ce qu'il voit, vit et sent, com­ment exactement se forme notre corps : sa propre nature l'en instruit. Sur ces matières, on peut aussi con­sulter les explications élaborées par les savants, pour tout savoir avec précision. L'anatomie a permis aux uns de connaître la position de chacune des parties de notre être ; l'étude a permis aux autres d'expliquer la fin de toutes ces mêmes parties [2] et de donner à ceux qui s'y intéressent une connaissance suffisante de la constitution humaine. Mais pour ceux qui pré­fèrent sur tous ces points être instruits par l'Église, afin de ne pas avoir à écouter des maîtres venus de l'extérieur (c'est la loi des brebis spirituelles, comme dit le Seigneur, de ne pas avoir d'oreilles pour les voix étrangères [3]), nous ajouterons quelques mots sur ce sujet [4].

Division des organes selon leur fin

Étudiant la nature de notre corps, nous considérerons la finalité de chaque partie de notre être sous trois aspects : la vie, son bien-être, sa transmission. Les organes, sans lesquels il est impossible que se soutienne la vie humaine, sont au nombre de trois : le cerveau, le cœur et le foie. Il faut ajouter tous les biens que la nature accorde à l'homme pour lui permettre de vivre aisément : ce sont les organes des sens. Ils ne constituent pas la vie de l'homme, puisque certains font souvent défaut, sans qu'elle en soit atteinte ; mais, sans leur activité, l'homme ne peut trouver de joie dans l'existence. Le troisième point concerne la continuité et la succession de la vie. En plus de ces organes, il y en a d'autres, présents chez tous, pour la conservation de son être et qui ont chacun leur utilité propre, comme l'estomac ou les poumons : l'un, par le souffle, ranime le feu du cœur, l'autre introduit la nourriture dans les viscères. Par cette division de notre organisme, on peut se rendre exactement compte que la vie ne nous est pas communiquée par un seul organe, mais que la nature a réparti en plusieurs ce qui contribue au maintien de notre être et qu'elle rend nécessaire au tout le concours de chaque élément. De là viennent le nombre et la grande variété des organes qu'elle a confectionnés pour assurer et embellir notre vie.

But : étude des parties de l'organisme

Avant d'aller plus loin, il ne sera pas mauvais, je crois, d'indiquer brièvement la répartition des par­ties qui contribuent en nous à la conservation de la vie. Nous laissons de côté, pour l'instant, la matière de tout le corps qui est commune à chacun des membres : nous nous proposons l'étude des parties de notre être ; celle de l'ensemble ne nous serait d'aucune utilité. Comme tout le monde est d'accord pour dire que nous avons en nous les mêmes éléments constitutifs que l'univers, le chaud, le froid et aussi le mélange qui se fait entre l'humide et le sec, nous allons étudier un à un ces éléments.

Trois forces : chaud, froid et mouvement

Nous constatons que trois forces gouvernent notre vie : l'une réchauffe tout de sa chaleur, l'autre rafraîchit par l'humidité ce qui est chaud, de sorte que l'égale fusion des qualités contraires maintient le vivant dans l'équilibre : ni l'excès de chaleur n'évapore l'humidité, ni la prédominance de celle-ci ne vient à éteindre celle-là. La troisième force établit une jonction harmonieuse entre les articulations séparées les unes des autres ; elle les réunit entre elles par des ligaments et communique à toutes le mouvement libre et spontané. Si elle abandonne une partie, celle-ci ne peut plus agir et meurt, ne recevant plus l'esprit (pneuma) qui la meut spontanément [5].

Équilibre d'éléments pour l'activité des sens

Plutôt que de nous arrêter à ce point, considérons l'art avec lequel la nature édifie notre corps. Une matière sèche et résistante n'offri­rait pas de prise à l'activité des sens. Ceci est évident, si nous considérons nos os ou les produits du sol : nous voyons bien en eux une certaine vie par le fait qu'ils se développent et se nourrissent, mais leur dureté n'admet pas la sensation. Aussi, pour permettre cette activité, il fallait imagi­ner un ensemble qui eût la malléabilité de la cire et put recevoir l'impression des objets qui se présentent, sans qu'un excès d'humidité amène leur confusion (dans un liquide, en effet, l'impression n'est pas du­rable) et sans que par ailleurs cette matière offre à l'image une trop grande résistance. L'ensemble doit tenir le milieu entre la mollesse et la dureté, pour ne pas priver le vivant de la plus belle des activités de la nature, c'est-à-dire du mouvement des sens [6]. Or une matière molle et sans résistance, si elle ne possède rien du fonctionnement des corps durs, n'a comme les mollusques ni mouvement ni articulations. Aussi la nature met dans les corps des os solides, qu'elle unit harmonieusement les uns aux autres et dont elle res­serre les emboîtements, grâce aux liens des nerfs (neura). Tout autour, pour recevoir les sens, elle étend la chair, dont la superficie offre moins de prise à la douleur et plus de tension.

Mouvement et articulation des membres

La nature fit donc porter tout le poids du corps sur cette ossature solide, qui ressemble à des colonnes soutenant un édifice ; mais elle eut soin de la répartir sur l'ensemble du corps. L'homme ne pourrait se remuer ni agir, s'il était bâti comme un arbre fixé au même endroit, sans que la succession régulière de ses jambes lui assurât le mouvement en avant et sans que le secours des mains lui soit accordé pour vivre. La nature par ce procédé permet à l'orga­nisme de se déplacer et d'agir, sous l'action de l'esprit qui se communique librement aux nerfs : dans cette fin, elle pousse le corps au mouvement et lui en donne la faculté. De là l'aide multiple apportée par les mains, qui vont en tous sens et sont aptes à exécu­ter tout dessein de l'esprit. De là les rotations du cou, les inclinations et les relèvements de la tête, l'activité de la mâchoire, l'élargissement des paupières accompagnant les mouvements de tête, les autres mouvements des membres, produits comme dans une machine par la tension ou le relâchement de certains nerfs. Cette force qui se répand dans les membres dépend de notre détermination et elle agit dans chacun d'eux sous l'action de la liberté, selon la disposi­tion de la nature. On a vu que la racine et le principe de ces mouvements nerveux sont dans la membrane nerveuse qui entoure le cerveau. Il n'est pas nécessaire, je pense, de nous étendre davantage sur les parties vivantes ; nous avons suffisamment indiqué l'origine du mouvement qui est en nous.

Rôle  : 1) du cerveau

Le rôle du cerveau dans le main­tien de la vie apparaît clairement lors des accidents qui lui surviennent. Une blessure ou une lésion de la membrane qui l'entoure cause la mort immédiate : pas même un instant, la nature ne résiste à cette blessure, comme, lorsque l'on enlève les fondements d'un édifice, celui-ci s'écroule tout entier avec ses parties. Or, ce dont le mal est la cause évidente de la mort du vivant doit être reconnu comme la cause principale de la vie [7].

2) du cœur

Comme après la mort la chaleur naturelle s'éteint et que le cadavre se refroidit, il nous faut ranger également la chaleur parmi les causes de la vie. Ce dont l'absence amène la mort est de toute nécessité ce dont la présence permet au vivant de subsister. De cette force, nous voyons que le cœur est comme la source et le prin­cipe, à partir duquel des conduits semblables à des flûtes se séparent les uns des autres pour répandre dans tout le corps le feu et la chaleur [8].

3) du foie

Comme la nature devait absolu­ment fournir à la chaleur une nour­riture (on ne conçoit pas un feu subsistant de lui-même ; il a besoin d'un élément approprié), les con­duits du sang, partis du foie comme d'une source [9], font route partout dans le corps avec l'esprit (pneuma) chaud pour éviter que l'isolement de l'un d'avec l'autre n'amène à sa suite la mort de la nature [10]. Cet exemple doit servir aux hommes qui pratiquent l'in­justice : la nature leur démontre que l'avarice est un mal porteur de mort [11].

La division du travail

Alors que seule, la Divinité n'a aucun besoin, la pauvreté de l'homme demande à l'extérieur les biens nécessaires à sa subsistance. A cette fin, les trois facultés, par lesquelles nous avons dit que tout le corps est administré, permettent à la nature d'ame­ner en nous la matière extérieure et par des entrées différentes, elles introduisent tout ce qui leur convient.

Force et sang

Au foie qui est la source du sang, la nature a confié la répartition de la nourriture. Ce qui y est introduit dans ce but lui permet de faire sourdre les sources du sang : le foie agit comme la neige sur les hauteurs, qui, par son humidité, grossit les sources du pied de la montagne et dont le poids fait infiltrer l'humidité jusqu'aux ruisseaux des vallées.

Le cœur et le poumon

L'air (pneuma) présent dans le cœur est introduit par le viscère voisin, dont le nom est le « poumon » et qui est le réceptacle de l'air. Grâce à l'artère qui est en lui et qui passe par la bouche, le poumon aspire l'air (pneuma) extérieur par le moyen de la res­piration. Le cœur, placé en son milieu, imite l'activité incessante du feu et lui-même, toujours en mouvement, comme les soufflets des forgerons, attire à lui l'air des poumons voisins ; sa dilatation fait se rem­plir les parties creuses et l'évacuation de l'air en combustion envoie celui-ci dans les artères attenantes. Le cœur ne s'arrête jamais dans ce double mouvement de dilatation pour attirer dans ses cavités l'air extérieur et de compression pour le renvoyer dans les artères. De là vient, je crois, l'automatisme de notre respiration ; souvent l'esprit est ailleurs ou même se repose tout à fait, tandis que le corps est dans le sommeil ; la respiration n'en continue pas moins, sans que notre volonté ait à s'en occuper.

Continuité de la respiration et le jeu du cœur

A mon avis, puisque le cœur, entouré du poumon, auquel il est uni en sa partie postérieure, lui imprime le mouvement par sa propre dilatation et par sa com­pression, il y détermine l'attirance de l'air et son expiration. Le poumon, en effet, a une structure fine, faite de nombreux conduits ; toutes ses cavités s'écoulent par une ouverture vers le fonds de l'artère : sa con­traction et sa compression chassent nécessairement au dehors l'air resté dans ses cavités. Au contraire sa dilatation et son ouverture, par cet écartement, at­tirent l'air dans le vide produit. Et maintenant la cause de cette respiration, indépendante de notre volonté, est l'impossibilité pour une substance ignée de demeurer dans le repos. Puisque le mouvement est un des caractères des activités calorifiques et que nous avons placé dans le cœur l'origine de la chaleur corporelle, la continuité des mouvements cardiaques produit la continuité de l'aspiration et de l'expiration. C'est pourquoi, si l'intensité du feu dépasse la normale, la respiration des gens ainsi brûlés par la fièvre se fait plus pressée, comme si le cœur se hâtait d'éteindre par un air renouvelé la brûlure qui est en lui.

Place centrale du cœur

La pauvreté de notre nature se fait sentir dans le besoin absolu où elle est de tout ce qui est néces­saire à son existence : non seulement elle manque d'un air qui lui appartienne et d'un souffle qui réveille sa chaleur, puisqu'elle ne cesse de l'introduire en elle de l'extérieur pour la conservation de la vie, mais aussi elle prend la nourriture au dehors pour entretenir la masse corporelle. C'est pourquoi elle satisfait à nos besoins par la nourriture et la boisson, mettant en nous le moyen d'attirer ce qui lui manque et de rejeter ce qui est de trop. En ce travail, d'ailleurs, la chaleur cardiaque fournit à la nature une aide pré­cieuse. Selon ce que nous avons admis, en effet, la partie principale du vivant est le cœur : par son souffle (pneuma) chaud, il réchauffe chaque partie une à une. Aussi il exerce son action de partout par la puissance efficace qu'il possède, selon la disposition du créateur voulant que chaque partie ait son activité et son emploi pour le bien de l'ensemble. De là vient que placé en dessous et en arrière du poumon, par la continuité de son mouvement, il assure d'un côté, en tirant vers lui le poumon, l'élargissement des conduits pour l'aspiration et de l'autre, en le soulevant à nou­veau, l'évacuation de l'air reçu. De là vient aussi que, réuni à la partie supérieure du ventre, il le réchauffe pour le rendre capable d'accomplir sa fonction : il ne l'excite pas pour aspirer l'air, mais pour qu'il reçoive sa nourriture. Les passages du souffle et de la nourri­ture sont en fait voisins ; sur toute leur longueur, ils viennent à la rencontre l'un de l'autre, puis ils se rejoignent vers le haut, au point de n'avoir qu'un même orifice et de terminer leurs conduits dans une seule bouche, d'où par l'un se fait l'introduction de la nourriture, par l'autre celle du souffle. Mais en profondeur, l'union entre ces conduits n'existe plus du tout : le cœur, tombant au milieu du siège de l'un et de l'autre, donne à l'un ce qu'il faut pour respirer, à l'autre ce qu'il faut pour se nourrir. La substance ignée en effet recherche naturellement une substance com­bustible et elle la trouve nécessairement dans le réceptacle de la nourriture. Plus ce réceptacle est chaud, à cause de la chaleur environnante, plus sont attirées en même temps les substances capables de nourrir la chaleur. Cette attirance, nous l'appelons « appétit ».

Répartition de la nourriture

Quand l'organe qui contient la nourriture a pris la matière suffi­sante, l'activité du feu n'en cesse pas pour autant. Mais comme dans une fonderie, le feu dissout la matière ; puis cette masse dissoute se renverse et se répand, comme d'un creuset de fondeur, dans les conduits voisins. La séparation se fait ensuite entre les éléments plus lourds et les plus purs : ceux-ci, plus minces, sont poussés par plusieurs canaux vers l'entrée du foie et les résidus matériels de la nourri­ture sont rejetés vers les conduits plus larges des intestins où, dans les nombreux replis de ceux-ci, ils tournent un certain temps, pour fournir un aliment aux viscères. Si le conduit était droit, les matières seraient facilement évacuées, mais le vivant serait immédiatement repris par l'appétit. L'homme devrait alors travailler sans arrêt à le satisfaire, comme font les animaux.

Le foie, plus que le reste, avait besoin de l'aide de la chaleur pour convertir en sang les substances humides ; mais, comme par position, il se trouve loin du cœur — (je ne crois pas possible qu'étant lui-même principe et source d'énergie, il se trouve à l'étroit par le voisinage d'un autre principe) —, pour que notre organisme n'ait cependant pas à souffrir de l'éloignement de la substance calorifique, un conduit semblable aux nerfs (que les savants en ces matières appellent « ar­tère ») reçoit du cœur le souffle chaud et l'apporte au foie ; il communique avec le cœur près de l'endroit où s'introduisent les substances humides et comme sa chaleur fait bouillir celles-ci, il leur fait part de sa parenté avec le feu, en donnant au sang une colora­tion de feu. Deux conduits jumelés prennent là nais­sance : l'un et l'autre, en forme de tuyau, contiennent le premier le souffle, le second le sang. Il en est ainsi pour faciliter le passage à la matière humide qui suit le mouvement de la chaleur et est par elle rendue plus légère. De là ils se répandent et se divisent sur tout le corps en mille conduits et ramifications qui at­teignent tous les organes. Cette union des deux prin­cipes des forces vitales — de celle qui envoie la cha­leur et de celle qui envoie l'humide à  travers le corps, — leur permet de communiquer à la puissance qui gouverne toute notre vie leurs propriétés comme un présent dont celle-ci ne pouvait se passer.

Je veux parler ici de la force qui est dans les méninges et le cerveau. Que l'on considère les mouvements des membres, les contractions des muscles, la réception en chacune des parties du souffle (pneuma) en­voyé par la volonté [12], cette force, comme par un des­sein prémédité, apparaît être la cause de l'activité et du mouvement dans cette statue faite de terre que nous sommes. Les éléments les plus purs de la substance calorifique et les plus légers de l'humide s'unissent très intimement en ces deux puissances pour nourrir et soutenir le cerveau par le moyen des vapeurs [13]. Ces vapeurs, pour se répartir, sont rendues excessive­ment minces et elles enduisent par en dessous la mem­brane qui entoure le cerveau ; celle-ci, allant de haut en bas, a la forme d'une flûte et, à travers les vertèbres successives, emmène avec elle la moelle qu'elle con­tient jusqu'à la dernière vertèbre dorsale où elle s'ar­rête. A toutes les jointures des os et des articulations, aux origines des muscles, comme un cocher, elle com­munique l'excitation et la puissance du mouvement et du repos. Cette constitution rendait, je crois, néces­saire une plus grande protection de cette membrane. Aussi dans la tête, celle-ci est encerclée de la double défense des os ; dans les vertèbres, elle est protégée à la fois par les défenses des épines et par les entrela­cements de toutes sortes qu'elles présentent. Ces défenses qui l'entourent la mettent à l'abri de toute atteinte.

De la même façon, on pourrait comparer le cœur à une maison inattaquable : les enveloppes des os l'entourent et le fortifient très solidement. En arrière, il y a l'épine dorsale bien défendue de chaque côté par les omoplates. Sur ses côtés, la position des côtes tout autour du cœur rend le milieu difficile à atteindre. Sur le devant, le sternum et l'attelage formé par la clavicule sont placés pour la défendre de partout contre toute attaque du dehors.

Transformation de la nourriture

Il se passe encore en nous un phé­nomène semblable à ce qui a lieu dans l'agriculture, quand de grosses pluies ou la crue des rivières rendent les champs tout humides. Supposons un champ nourrissant en lui mille espèces différentes d'arbres et toutes sortes de produits, dont la forme, la qualité et la couleur varient beaucoup des uns aux autres. Toutes ces plantes reçoivent l'humidité du même endroit et la force qui pénètre de ses sucs chacune d'elles est une par nature ; cependant chaque plante en particulier transforme cette humidité en des qualités différentes. La même humidité devient amère dans l'absinthe ; dans la ciguë, elle se change en un suc qui donne la mort ; dans une plante, elle devient une chose, autre chose dans une autre, par exemple, dans le crocus, le balsamier ou le pavot. Dans l'un elle devient chaleur, dans l'autre elle se refroidit, dans une autre elle garde une température moyenne. Dans le laurier, le jonc et autres plantes semblables, elle donne une odeur agréable ; dans le figuier et le poirier, elle devient douce au goût. Dans la vigne elle devient grappe et vin ; elle se change aussi dans le jus de la pomme, la rougeur de la rose, l'éclat du lys, le bleu de la violette, la couleur pourpre du hyacinthe, et dans tous les produits possibles de la terre, qui germent à partir d'une seule et même humidité et se diversifient en autant de plantes différentes par la forme, l'espèce et les qualités.

La nature ou mieux, la nature du Seigneur accomplit sur la terre animée que nous sommes une semblable merveille. Les os et les cartilages, les veines, les artères, les ligame­nts, les chairs, la peau, la graisse, les cheveux, les glandes, les ongles, les yeux, les narines, les oreilles et tout le reste et encore ces mille éléments différenciés les uns des autres par leurs propriétés trouvent leur nourriture dans un aliment unique, qui leur est approprié. On dirait que l'aliment placé auprès de chaque organe se transforme selon le genre de cet organe particulier et s'adapte à ses propriétés pour devenir de la même nature que lui. Si cet ali­ment est dans l’œil, il se mélange avec cette partie apte à la vision et il se divise en s'y adaptant en autant de tissus qu'il y a autour de l'œil. S'il se répand dans la région de l'oreille, il s'unit à l'appareil acoustique ; dans les lèvres il devient lèvres ; il se durcit dans les os, s'amollit dans la moelle, se tend avec les nerfs, se répand sur toute la surface du corps, passe dans les ongles, s'amincit en vapeurs pour donner nais­sance aux cheveux. S'il est amené en des conduits tortueux, il donne des cheveux épais et flexibles ; mais si ces vapeurs sortent directement, les cheveux sont tendus et droits.

Conclusion sur le mode de développement de notre être

Voici que nous nous égarons loin de notre sujet, tandis que nous nous appesantissons sur les œuvres de la nature et que nous essayons de décrire comment et de quels éléments est composé chaque partie de notre être, celles qui sont faites pour assurer la vie, celles qui sont faites pour son bien-être et tout ce qui peut encore figurer dans notre première division. Nous nous étions d'abord proposé de montrer que la cause apte à produire notre organisme n'est ni une âme incor­porelle, ni un corps inanimé, mais que dès l'origine, à partir des corps animés et vivants, est engendré un être vivant et animé. La nature humaine le recueille et comme une nourrice l'élève par ses moyens à elle. Elle donne sa nourriture à l'une et à l'autre partie de cet être et on les voit toutes deux suivre un développement adapté à ce qu'ils sont. Dès le début, en effet, tandis que le corps se forme suivant un plan savamment conçu, la nature fait paraître en lui la force de l'âme qui lui est liée : celle-ci apparaît d'abord obscurément, puis elle éclate peu à peu avec le perfectionnement de l'organisme corporel. Il se passe alors ce que l'on peut voir chez les sculpteurs. Un artiste conçoit l'idée d'un être vivant à tailler dans la pierre. Quand il l'a bien dans son esprit, il brise d'abord la pierre dans le bloc où elle appartient ; ensuite, taillant tout autour les matériaux inutiles, il arrive à une première ébauche qui présente déjà les grands traits du modèle : à cette vue, même un profane, peut deviner dès lors l'intention de l'artiste. Puis les progrès du travail l'approchent encore plus de l'idéal qu'il veut réaliser. Enfin, lorsqu'il a par­faitement exprimé dans le bloc tout le détail de son idée première, son œuvre est achevée : et alors la pierre, peu auparavant encore informe, est devenue un lion ou toute autre œuvre que l'artiste a conçue : le bloc n'a pas changé de substance en raison de l'idée, mais c'est l'idée qui, par le travail, a pénétré la masse.

Imaginez pour l'âme un pareil processus et vous ne serez pas loin de la vérité. La nature qui fait tout avec art prend en elle une matière de même espèce, à savoir, cet élément sorti de l'homme, et nous disons qu'avec lui, elle construit une statue. De même que dans le travail de la pierre, il y a un moment où l'idée se dégage, d'abord obscurément, puis d'une façon parfaite après l'achèvement de l'œuvre ; de la même façon aussi dans le modelage de notre être, l'idéal que l'âme doit réaliser ne se fait jour qu'avec le progrès du corps, imparfaitement dans le corps imparfait, parfaitement dans le corps parfait.

Motif de ce développement progressif

Dès l'origine, cet idéal eût at­teint sa perfection, si la nature n'eût été mutilée par le vice. Cet amoindrissement, qui nous a valu un mode de naissance soumis aux passions et semblable à celui des animaux, a empêché l'image divine de briller immédiatement en nous et c'est dans la suc­cession que l'homme trouve sa route vers son achève­ment, au travers des particularités matérielles et animales de son âme. Cette façon de penser est con­forme à l'enseignement du grand Apôtre dans son Épître aux Corinthiens : « Quand j'étais enfant, dit-il, je parlais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant [14]. » Ce n'est pas par l'introduction dans l'homme d'une âme différente de son âme d'enfant que les habitudes de pensée de l'enfance sont chassées et que celles de l'homme apparaissent ; mais la même âme montre dans l'un son état d'imperfection, dans l'autre son état de perfection. Les êtres, quand ils naissent et se développent, nous disons qu'ils vivent : puisqu'ils ont la vie et le mouvement naturel, on ne peut les dire inanimés ; on ne peut pourtant pas alors dire qu'ils ont une âme parfaite : l'activité des végétaux est toute « physique » et ne s'élève pas aux mouvements de la vie sensitive. Les irrationnels ajoutent bien à cette force une autre « psychique », mais celle-ci n'atteint pas encore la perfection, car elle ne contient pas en elle le don de la raison et de la pensée. Aussi nous disons que l'âme vraie et parfaite est celle de l'homme et qu'elle se fait connaître par son activité. Si d'autres êtres participent de la vie, c'est par un habituel abus de langage que nous leur attribuons une âme : car, si leur âme n'est pas par­faite, ils possèdent quelques caractères de cette activité « psychique » qui, comme nous l'apprenons par « l'anthropogenèse mystique » de Moïse, devint le partage de l'homme à la suite de sa parenté avec les êtres vivant dans les passions.

C'est pourquoi Paul, conseillant à ceux qui veulent l'écouter, de s'attacher à la perfection, établit ainsi le moyen par où ils atteindront le but de leurs efforts : il leur dit de se dépouiller du vieil homme et de se revêtir du nouveau, de cet homme renouvelé à l'image de Celui qui l'a créé. Revenons donc vers cette beauté de la ressemblance divine, dans laquelle Dieu, à l'origine, a créé l'homme, en disant : « Faisons l'homme à notre image et ressemblance. »

A Dieu, soient gloire et puissance dans les siècles des siècles. Amen.


1. Ce dernier chapitre est comme un appendice de l'œuvre de Grégoire. Il est purement descriptif. C'est un bref traité d'anatomie et de physiologie, où Grégoire met à la portée du lecteur chrétien cultivé les théories des savants (sophoi). Ce morceau est indépendant du reste de l'ouvrage et n'a pas les mêmes sources. Qui sont les médecins utilisés ici par Grégoire ? Je pense pouvoir répondre qu'il s'agit de Galien. Le terme même de théorie médicale (iatrikôtera) indique qu'il faut chercher plutôt chez les médecins que chez un naturaliste, comme Aristote. De plus nous allons voir que les idées exposées par Grégoire dépendent nettement de celles du grand médecin et penseur de Pergame.

2. C'est le titre même d'un des ouvrages de Galien : De usu partium, qui semble bien être la source principale de Grégoire.

3. Joan. X, 4, 5.

4. Le propos de Grégoire apparaît bien dans cette remarque. Il veut constituer une vue d'ensemble du monde, une Weltanschauung, en utilisant les travaux des savants de son temps. C'est là un point de vue nouveau et qui annonce le moyen âge. On retrouve la même préoccupation dans le De doctrina christiana, de saint Augustin.

5. Tout cet exposé reproduit les idées de Galien (voir Chauvet, La philosophie des médecins grecs, p. 322 sqq.). Galien distingue aussi trois organes principaux, le foie, le cœur et le cerveau, et deux organes secondaires, l'estomac qui est en rapport avec le foie, et les poumons, qui sont reliés au cœur. Mais surtout nous trouvons la distinction parallèle des trois forces vitales : l'humidité dont le principe est le foie, source du sang ; la chaleur, dont le principe est le cœur, et la motricité dont le principe est le cerveau.

6. Ces développements sur le mélange du mou, principe de la sensation, et du dur, principe du mouvement, rappellent la distinction des nerfs mous, sensibles, et des nerfs durs, moteurs, de Galien (De us. part., VII, 6 ; XVI, 2).

7. La distinction des trois organes comme principes des trois forces vitales se rattache à Platon. C'est de lui que Galien l'a reçue pour en faire une application médicale. Elle est contraire à la doctrine stoïcienne du cœur, siège unique de la vie (Chauvet, lac. cit., p. 326).

8. Le cœur est le principe de la chaleur, du souffle vital, qu'il répand dans le corps entier par les artères. Ceci est de Galien (De dogm. Hipp. et Plat., II, 3).

9. Galien — et ceci est le plus caractéristique — tient que le sang a son principe dans le foie, point de départ des veines. Or cette opinion est contraire à celle d'Aristote et de nombreux philosophes et médecins (Chauvet, foc. cit., p. 328).

10. Ce qui circule dans les artères issues du cœur n'est donc pas simple pneuma, comme le voulait Erasistrate, mais un mélange de souffle chaud et de sang humide, un sang « spiritualisé ». C'est la doctrine de Galien (De dogm. Hipp. et Plat., 1, 6).

11. Le rôle du foie dans l'élaboration des aliments est enseigné par Galien (De us. part., XII, 1 sqq.).

12. Comme le foie est principe du sang et le cœur principe du souffle vital, le cerveau est principe du souffle animal, qui donne le mouvement au corps. Voir Galien, De dogm. Hipp. et Plat., VII, 3. Il est notable que l'ordre suivi par Grégoire est le même que celui suivi par Galien.

13. Il y a relation réciproque entre les trois grands organes. Comme le cœur réchauffe le foie dont il reçoit sa nourriture, ainsi le cerveau meut le cœur et le foie, dont il reçoit aussi sa subsistance. Voir Galien, De us. part., XVI, 1 sqq.

14. I Cor. XIII, 11.


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Date de création : 21/11/01 - date de mise à jour : 3/7/02