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CHAPITRE XXIX
PREUVES ÉTABLISSANT QUE
LE COMMENCEMENT DANS L'EXISTENCE EST UNIQUE ET LE
MÊME POUR L'ÂME ET LE CORPS
Puisque l'homme est un, dans sa composition
d'âme et de corps, son être ne doit avoir qu'une seule et
commune origine : autrement dit, si le corps venait d'abord
et l'âme ensuite, il faudrait dire l'homme à la fois plus
ancien et plus jeune que lui-même. Comme nous l'avons expliqué
un peu plus haut, nous tenons que la puissance presciente
de Dieu établit d'abord le genre humain en sa totalité,
selon le témoignage du Prophète [1], disant
que Dieu connaît toutes choses avant qu'elles viennent au
monde. Quant à la création des êtres particuliers, un principe
ne précède pas l'autre dans l'existence : ni l'âme ne vient
avant le corps, ni l'inverse : l'homme ainsi partagé par
une différence temporelle serait comme en conflit avec lui-même.
La semence et la moisson
Si, dans notre nature qui, selon l'enseignement
de l'Apôtre, est double, comprenant l'homme visible
et l'homme caché, l'un était premier et l'autre ne
venait qu'ensuite, la puissance du Créateur serait convaincue
d'imperfection : dans ce cas, elle ne suffirait pas à créer
le tout dans son ensemble, mais elle diviserait son travail
et s'occuperait une à une de chacune de ces deux parties.
Dans le grain de blé ou dans n'importe quelle autre semence,
sont déjà contenus en puissance tous les traits de l'épi,
avec l'herbe, la paille, les fruits et les épis ; dans l'ordre
suivi par la nature, aucun de ces éléments n'existe ou ne
vient avant la semence, mais, selon une succession naturelle,
la force intérieure à la semence se manifeste peu à peu,
sans qu'une autre substance ait à s'y introduire. De la
même façon, pensons-nous, dès le premier moment de sa formation,
la semence humaine contient répandue en elle la puissance
de la nature.
Développement intérieur
Celle-ci se développe et se manifeste selon
l'ordre fixé, jusqu'à son achèvement, sans avoir à s'adjoindre,
pour y parvenir, quoi que ce soit de l'extérieur ; d'elle-même,
elle progresse régulièrement vers son état de perfection.
Il est donc vrai de dire que ni l'âme n'existe avant le
corps ni le corps n'existe à part de l'âme, mais pour tous
les deux, il n'y a qu'une seule origine : à considérer
les choses sur un plan supérieur, cette origine se fonde
sur le premier vouloir de Dieu ; d'un point de vue moins
élevé, elle a lieu dans les premiers moments de notre venue
au monde.
Tout l'être : âme et corps dans l'embryon
Comme dans l'embryon déposé en vue de la
conception du corps, on ne peut encore distinguer, avant
leur formation, les articulations des membres, on ne peut
pas davantage y constater les propriétés de l'âme, avant
que celle-ci n'en vienne à exercer son activité. Mais comme
il ne fait de doute pour personne que l'embryon ne contienne
les grands traits de la différenciation en membres et en
viscères, sans qu'il faille y introduire une force étrangère,
puisque la force inhérente à l'embryon amène naturellement
cette transformation par l'activité qu'elle possède, nous
pouvons raisonner de même au sujet de l'âme : même si elle
ne se manifeste pas au grand jour par certaines activités,
elle n'en est pas moins présente dans l'embryon. En effet
la configuration de l'homme à venir y est déjà en puissance,
mais l'âme est encore cachée, puisqu'elle ne peut se manifester
que selon l'ordre nécessaire. Ainsi elle est présente,
mais invisible ; elle ne paraîtra que grâce à l'exercice
de son activité naturelle, en accompagnant le développement
du corps.
Ensemble vivant
Étant donné que la force nécessaire à l'enfantement
ne vient pas d'un corps mort, mais d'un corps animé et vivant,
nous en tirons logiquement la conséquence que ce qui sort
d'un vivant pour être l'origine de la vie ne peut être
mort et sans âme : car toute chair, si elle n'a pas d'âme,
est morte, la mort étant la privation d'âme. Or personne
n'ira jusqu'à dire que la privation est antérieure à la
possession, en voulant établir que le corps inanimé, qui
n'est qu'un mort, apparaît avant l'âme.
Si vous cherchez une preuve plus claire
de la vie qui est dans l'embryon du vivant en voie de formation,
vous pouvez examiner d'autres signes de différenciation
entre l'animé et le mort. Pour constater que les hommes
sont en vie, nous avons la chaleur, l'activité et le mouvement,
tandis que le refroidissement et l'immobilité d'un corps
ne sont rien autre que sa mort. Or l'embryon dont il s'agit
est source de chaleur et d'énergie : c'est la preuve qu'il
n'est pas inanimé.
Développement progressif
Mais nous ne parlons pas encore, à propos
de l'élément corporel de cet embryon, de chair, d'os, de
cheveux et de tout ce que nous voyons en l'homme fait :
chacune de ces parties n'est qu'en puissance et ne paraît
pas encore au grand jour ; de même en ce qui concerne l'âme,
nous disons que la « raison », 1' « appétit », le « cur
» et tous ses attributs n'ont pas encore dans l'embryon
la place qui leur revient : les activités de l'âme se développent
en corrélation avec la formation et le perfectionnement
du corps qui la reçoit. De même qu'un homme arrivé à maturité
fait paraître au dehors l'activité de l'âme, ainsi dès sa
formation, l'action que l'âme exerce est adaptée et mesurée
au besoin présent et elle se traduit par ce fait que l'âme
se construit pour elle-même, à travers la matière déposée
dans le sein maternel, la demeure qui lui convient. Car,
selon nous, il est impossible qu'elle s'ajuste à des demeures
étrangères, comme il ne peut arriver qu'une empreinte faite
dans une cire corresponde ensuite à un autre sceau. En effet,
de même que le corps passe progressivement de la petitesse
à sa perfection, ainsi l'activité de l'âme se développe
et s'accroît en connexion avec le corps. Au temps de la
première formation, comme dans une racine cachée en terre,
seule apparaît la force d'accroissement et de nutrition.
La petitesse du corps qui reçoit cette activité n'en supporte
pas davantage. Ensuite, quand la plante vient à la lumière
et produit un germe au soleil, fleurit la vie sensitive.
Enfin, quand le corps vient à maturité et s'élève à sa taille
propre, commence à briller comme un fruit la force de la
raison ; mais cela ne se fait pas d'un coup : elle suit
avec soin le perfectionnement de l'instrument et elle porte
du fruit dans la mesure où le permet la force du corps qui
la reçoit.
Si vous recherchez dans la formation du
corps les activités de l'âme, étudiez-vous personnellement,
comme dit Moïse, et vous lirez comme en un livre l'histoire
des travaux de l'âme. Plus clairement que tout raisonnement,
la nature elle-même vous raconte les occupations variées
de l'âme dans le corps, lorsqu'elle dispose le tout aussi
bien que les parties. Mais il est superflu d'énumérer ce
qui nous concerne, comme si nous avions à raconter une merveille
qui nous dépasse. Qui donc, s'il se regarde lui-même, a
besoin qu'on lui apprenne sa propre nature ? S'il examine
sa manière de vivre, s'il apprend comment le corps est adapté
à toutes les fonctions de la vie, il peut connaître à quoi
travaille la partie « physique » de l'âme, lors de
la première formation de notre être.
Conclusion
Aussi, de toute évidence, si vous y regardez
de près, vous trouverez que l'embryon tiré d'un corps vivant
et déposé dans l'atelier de la nature pour la production
d'un être n'est pas mort et sans âme. Les graines et les
bourgeons, nous ne les plantons pas en terre s'ils ont perdu
la force vitale qu'ils tiennent de la nature ; nous ne plantons
que ceux qui conservent, cachées sans doute, mais bien réelles,
les propriétés du prototype. Cette force intérieure, ce
n'est pas la terre environnante qui la leur donne en la
leur communiquant du dehors ; la terre ne fait que mettre
au jour la force intérieure du germe, en le nourrissant
de ses sucs et en l'amenant à devenir racine, écorce, tronc,
bourgeons. Cette transformation ne pourrait se faire, si
dans le germe il n'y avait aucune force naturelle capable
de tirer à soi, dans le milieu qui l'entoure, la nourriture
qui lui convient, pour devenir arbuste, grand arbre, épine
ou toute autre broussaille que vous voudrez [2].
1. Dan. XIII, 42.
2. Sur la doctrine de la
création simultanée de l'âme et du corps
chez Grégoire, voir Stephanou, "La coexistence
initiale du corps et de l'âme chez saint Grégoire
de Nysse et saint Maxime l'homologète", Ech.
d'Or., 1932, p. 304-315.
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Date de
création : 21/11/01 - date de mise à jour :
3/7/02
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