La création de l'homme - chapitre 28

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CHAPITRE  XXVIII

CONTRE CEUX QUI TIENNENT LA PRÉEXISTENCE DES ÂMES PAR RAPPORT AUX CORPS OU A L'INVERSE, LA FORMATION DU CORPS AVANT LES ÂMES. RÉFUTATION DE CES FICTIONS QUI CONCERNENT LE PASSAGE DES ÂMES D'UN CORPS DANS UN AUTRE

 

Peut-être n'est-il pas hors de notre sujet d'examiner soigneusement les problèmes discutés dans les Églises à propos de l'âme et du corps.

Deux hypothèses : a) Préexistence

Certains de nos devanciers, auteurs du traité « des Principes », ont enseigné que les âmes préexistent et forment pour ainsi dire un peuple dans une cité à part. Là sont placés les modèles du vice et de la vertu. Tant que l'âme demeure dans le bien, elle reste sans l'expérience de liaison corporelle, mais si elle déchoit de la participation qu'elle a avec le bien, elle glisse vers la vie d'ici-bas et ainsi se trouve dans un corps [1].

b) L'âme : « souffle vital », postérieur au corps

Une autre catégorie d'auteurs, s'attachant à l'ordre suivi par Moïse dans le récit de la formation de l'homme [2], affirment que temporellement l'âme a été créée après le corps. Dieu, en effet, a d'abord pris de la poussière du sol pour en former l'homme ; ensuite il l'a animée de son souffle. Par cette façon de parler, ils établissent que la chair vaut mieux que l'âme, puisque celle-ci est introduite dans une chair formée antérieurement : ils disent en effet que l'âme existe en vue du corps, afin que le corps modelé ainsi ne reste pas sans souffle et sans mouvement. Or un objet qui existe en vue d'un autre a certainement moins de valeur que ce à cause de quoi il est fait. Ainsi, d'après les expressions de l'Évangile, l'âme vaut plus que la nourriture, le corps plus que le vêtement, car les seconds sont à cause des premiers. L'âme n'est pas faite pour la nourriture ni le corps pour le vêtement, mais, l'âme et le corps existant d'abord, les seconds ont été découverts après coup pour satisfaire aux besoins des premiers.

Critique

L'une et l'autre hypothèse méritent la critique, à la fois celle qui imagine que les âmes ont mené une existence anté­rieure dans quelque cité particulière et celle qui tient que les âmes ont été faites après les corps. Il faudrait examiner en détail chacune de leurs affirmations : mais leur critique exacte et la découverte de toutes les invraisemblances qu'elles contiennent exigeraient trop de pages et de temps. Autant que possible, nous examinerons brièvement chacune des deux, puis à nouveau nous reprendrons notre sujet.

La première hypothèse, inspirée de la philosophie grecque

Les tenants de la première opinion, qui soutiennent que la cité formée par les âmes est plus an­cienne que leur existence dans la chair, ne me paraissent pas s'être purifiés de ces doctrines imaginées par les Grecs sur la métempsycose. Un examen attentif ferait voir que cette façon de penser en vient, selon une pente nécessaire, à soutenir, comme on le prête à l'un de leurs sages, que le même être devient homme, se revêt d'un corps de femme, vole parmi les oiseaux, devient arbuste et finit par vivre dans les eaux. Ce sage, il me semble, n'est pas loin de la vérité, s'il parle de lui-même ; car toutes ces conceptions, tenant qu'une âme unique passe par ces divers états, sont dignes du bavardage des grenouilles ou des geais, de l'inintelligence des poissons ou de l'in­sensibilité des chênes.

Aucune raison de s'arrêter dans les transformations

La cause de cette absurdité est la croyance en la préexistence des âmes. Le principe à la base de cette opinion l'entraîne logiquement de proche en proche jusqu'à des con­clusions invraisemblables. Si l'âme, tirée, à cause du vice, de cet état plus élevé où elle est, après avoir goûté une fois, comme ils disent, à la vie corporelle, devient homme à son tour et si on doit reconnaître que cette vie charnelle est toute soumise aux passions en comparaison de la vie éternelle et incorporelle, il s'ensuit nécessairement que l'âme, dans cette vie où elle trouve en grand nombre les occasions de pécher, en vient à une malice plus grande et connaît de plus en plus l'esclavage des passions. Or, pour l'âme humaine, cet esclavage consiste à ressembler aux animaux. Comme donc elle s'est rapprochée d'eux par sa nature, elle tombe dans la nature bestiale et, une fois sur le chemin du vice, elle ne peut s'arrêter dans la voie qui l'emmène au mal, pas même dans l'irra­tionnel. L'arrêt dans ce mal est déjà une reprise du chemin vers la vertu. Or il n'est pas question de vertu parmi les animaux. Donc nécessairement l'âme ne cessera de passer dans un état pire, allant toujours à ce qui est plus méprisable et toujours en quête de ce qui est inférieur à la nature où elle est. Et de même que du rationnel, on passera au sensible, de même à partir de ce dernier la chute continue vers l'insensible.

Incohérences de la doctrine

Jusqu'ici leur façon de parler, dans son développement, même si elle s'emporte hors de la vérité, suit cependant un ordre logique d'invraisemblances en invraisemblances. Mais, du point où elle est par­venue, leur doctrine se perd dans des imaginations incohérentes et logiquement, on entrevoit la perte absolue de l'âme. Lorsque celle-ci glissera de l'état élevé où elle se trouve, elle ne pourra s'arrêter à aucune borne dans le vice, mais, soumise aux passions, de l'état rationnel, elle passera à l'irrationnel ; de celui-ci elle se transformera dans les végétaux insensibles ; l'état des inanimés n'est pas loin de celui qui n'a pas la sensation ; et après vient l'inexistant. En somme, selon ces auteurs, par une suite logique, l'âme s'en ira vers le néant.

Comme on le voit, le retour à un état meilleur est nécessairement impossible pour l'âme. Mais eux la font revenir de l'arbuste à l'état d'homme, sans voir que de la sorte ils donnent à penser que la vie dans l'arbuste a plus de prix que l'état de vie incorporel. Ila été admis en effet que l'âme, une fois engagée vers le mal, ne cesse naturellement de descendre. Or l'inanimé vient au-dessous des êtres insensibles et c'est vers l'inanimé que les principes admis au début entraînent l'âme. Comme ces gens ne veulent pas de cette conséquence, ou bien ils enferment l'âme dans un être privé de sensibilité, ou de là ils la font revenir vers la vie humaine ; mais alors, comme nous avons dit, ils donnent à penser que la vie de l'arbre a plus de prix que le premier état de l'âme, si précisément la chute vers le vice a commencé en cet état supérieur et si de l'état inférieur commence le retour vers la vertu.

La seconde hypothèse

On le voit, elle n'a ni queue ni tête, cette opinion cherchant à éta­blir que les âmes vivaient indépendantes avant leur existence corporelle et que le vice a été la cause de leur union à un corps. L'invraisemblance de l'opinion qui tient au contraire que l'âme est venue après le corps a été démontrée par ce qui précède. Aussi l'une et l'autre doctrine sont absolument à rejeter.

Notre façon de penser, il faut sans doute la situer entre ces deux hypothèses. Elle consiste à dire : nous ne croyons pas, selon l'erreur des Grecs, que les âmes emportées dans le mouvement universel, ne purent, à cause de la lourdeur contractée dans le vice, conserver l'allure du mouvement céleste et qu'elles tom­bèrent sur la terre ; nous n'admettons pas non plus que l'homme fut d'abord façonné par le Verbe comme une statue d'argile, puis que l'âme fut faite en vue du corps. La nature spirituelle paraîtrait ainsi inférieure à l'ouvrage d'argile.


1. Critique de la doctrine d'Origène, désigné directement comme auteur du De Principiis. Le point est d'autant plus notable que Grégoire est d'ailleurs nourri d'Origène. Voir la même critique de la préexistence dans le De An. et Res., XLVI, 113 B-C.

2. Gen. II, 7. Critique de la doctrine de Méthode. Ici encore Grégoire prend une position moyenne entre celui-ci et Origène.


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Date de création : 21/11/01 - date de mise à jour : 3/7/02