La création de l'homme - chapitre 27

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CHAPITRE XXVII

MÊME APRÈS LE RETOUR DU CORPS HUMAIN AUX ÉLÉMENTS PREMIERS DU TOUT, CHAQUE ÊTRE PEUT TIRER A NOUVEAU DE LA MASSE COMMUNE CE QUI LUI APPARTIENT EN PROPRE

 

Connaturalité permanente du corps et de l'âme

Peut-être, si vous considérez les éléments de l'univers, il vous paraît difficile que, après le retour de l'air qui est en nous à ses éléments premiers et de même après le mélange du chaud, de l'humide et de la terre avec leurs éléments naturels, de nouveau, à partir de cette masse commune, ce qui appartient à chacun retourne à son propriétaire. N'avez-vous donc pas réfléchi, par des exemples tirés de la vie humaine, que cela même n'est pas au-dessus des bornes de la puissance divine ? Vous avez certainement vu, dans des lieux habités par des hommes, un seul troupeau formé de la réunion d'animaux appartenant à différents propriétaires : lorsque vient le moment de répartir à nouveau les bêtes entre leurs possesseurs, l'habitude des animaux de se rendre à l'étable ou certains signes qu'ils ont sur eux permettent à chaque maître de retrouver son bien. A votre propos, imaginez quelque chose de sem­blable et vous ne serez pas loin de la vérité. L'âme a naturellement en elle une inclination affectueuse pour le corps avec qui elle habite et, à cause de son union avec lui, elle possède une aptitude secrète à reconnaître son familier, comme si naturellement elle conservait quelques marques spéciales, lui permettant, dans cette masse commune, de discerner son bien demeuré sans mélange. Si l'âme tire de nouveau à elle ce qui lui appartient par un lien de parenté, pourquoi interdire à la puissance divine de rassembler les éléments de même famille qui, par une attraction spontanée, se portent d'eux-mêmes vers ce qui est à eux ?

Élément permanent dans le changement de notre corps : l’eidos

L'entretien du Christ sur l'Enfer [1] montre que dans l'âme, même après sa séparation, demeurent des marques distinctives du composé que nous étions : alors que les corps sont déposés dans le tombeau, les âmes conservent quelque signe corporel, qui permet de reconnaître Lazare et ne permet pas au riche de rester inconnu. Il n'est donc pas invraisemblable de croire que les corps qui ressuscitent laissent la masse commune pour retourner aux êtres particuliers. Celui qui examine avec plus d'attention notre nature n'aura aucun mal à l'admettre.

Notre être, en effet, n'est pas tout entier dans l'écoulement et la transformation. S'il n'avait aucune fixité naturelle, il serait absolument incompréhen­sible. En réalité, il est plus exact de dire qu'une partie de notre être demeure, tandis que l'autre est soumise à l'altération. Notre corps devient autre, quand il grandit ou diminue, et il revêt, comme des vêtements, des âges successifs. Mais à travers ce mouvement demeure inchangée la « forme » (eidos) propre de notre être : celle-ci ne perd pas les carac­tères une fois reçus de la nature, mais demeure visible avec ses caractéristiques particulières, malgré toutes les modifications corporelles. Sans doute il faut mettre à part le changement produit par la maladie, qui affecte 1' « aspect extérieur » (eidos) ; alors le masque de la maladie déforme cet « aspect » et prend sa place. Mais par la pensée on peut enlever ce masque et imaginer ce qui arriva pour Naaman le Syrien [2] et pour les lépreux dont l'Évangile [3] raconte l'histoire. Alors à nouveau, 1' « aspect » que nous voilait la maladie, la santé nous le rend avec ses caractères propres.

L'eidos du corps reste dans l'âme séparée comme une empreinte

Dans le composé que nous sommes, la partie de l'âme sem­blable à Dieu reste naturellement attachée, non à ce qui s'écoule dans l'altération et le changement, mais à ce qui reste permanent et identique à lui-même. Or les différences dans les combinaisons (de la matière) donnent à « l'aspect extérieur » (eidos) des formes différentes ; par ailleurs cette combinaison n'est autre que le mélange des éléments premiers (nous appelons ainsi les éléments qui sont les prin­cipes constitutifs du tout et par lesquels aussi est composé le corps humain). En conséquence, comme « l'aspect extérieur » du corps reste dans l'âme qui est comme l'empreinte par rapport au sceau, les ma­tériaux qui ont servi à former la figure sur le cachet ne demeurent pas ignorés de l'âme, mais, dans l'instant de la Résurrection, elle reçoit de nouveau en elle tout ce qui s'harmonise avec l'empreinte laissée en elle par « l'aspect extérieur » (eidos)  du  corps. Or s'harmonisent entièrement avec elle ces éléments qui dès l'origine ont formé cet « aspect extérieur ». Donc il n'est pas du tout invraisemblable que de la masse commune ce qui lui est propre retourne à chacun.

La résurrection n'est pas plus extraordinaire que le développement d'une semence

On dit que le « vif argent », versé du vase qui le contient sur un sol plat et poussiéreux, se répand à terre en minces paillettes. Si vous réunissez à nouveau ce qui est dispersé un peu partout, les éléments séparés se rassemblent spontanément et rien ne peut empêcher ce mélange naturel. Il se passe certainement, je pense, quelque chose d'identique en ce qui concerne le composé humain : que la possibilité lui en soit seulement donnée par Dieu et les parties se réunissent spontanément les unes aux autres, selon leurs rapports, sans que le res­taurateur de la nature ait à produire aucun travail. Considérez les produits du sol : la nature n'a aucune peine à transformer le grain de blé, de millet ou quelque autre semence de blé ou de légumes en paille et en épis. Sans mal et spontanément, chaque semence aspire en elle de la terre commune la nourriture appropriée : pour toutes ces productions, le suc nécessaire est donné sous forme globale, mais chaque plante qui se nourrit de ce suc tire à elle pour son développement particulier, ce qui lui revient spécialement. Quoi d'extraordinaire si, dans le cas de la Résurrection, comme dans celui des semences, chaque ressuscité attire à lui les éléments qui lui appartiennent ? [4]

La grande merveille : le développement de l'homme

De tout ceci vous pouvez conclure que notre enseignement sur la Résurrection n'est pas du domaine des faits qui sortent de notre expérience. Nous n'avons rien dit pourtant du fait qui nous est encore le plus connu, à savoir les débuts mêmes de la formation de notre être. Qui ne sait l'œuvre admirable de la nature, ce que reçoit en lui le sein maternel et ce qu'il produit ? Ne voyez-vous pas que la semence jetée dans le sein maternel pour servir d'origine à notre organisme corporel est simple d'une certaine façon et présente des parties toutes semblables ? Or qui pourrait exprimer la variété de l'ensemble qui en est formé ? Si vous ne connaissiez les œuvres ordinaires de la nature, pourriez-vous croire possible ce qui arrive, que le moindre petit élément soit l'origine d'une œuvre pareille ? Et quand je parle d'une grande œuvre, je ne regarde pas seulement la formation du corps, mais ce qui, plus que tout, est digne d'admiration, à savoir, notre âme et tous ses attributs.


1. Luc, XVI, 19 sq.

2. IV Reg. V, 1 sq.

3. Luc, XVII, 12.

4. Après les preuves scripturaires, prophéties et miracles, Grégoire aborde les preuves rationnelles de la résurrection ou du moins de sa possibilité. L'argument de la semence est un lieu classique de la catéchèse chrétienne. Voir Cyrille de Jérusalem, P. G., XXXIII, 492 A-B.


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Date de création : 21/11/01 - date de mise à jour : 3/7/02