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CHAPITRE XXII
CONTRE CEUX QUI DEMANDENT
POURQUOI, SI LA RÉSURRECTION EST UN TRÉS GRAND BIEN, ELLE
N'A PAS LIEU DÈS MAINTENANT, MAIS N'EST ESPÉRÉE QU'APRÉS
LA RÉVOLUTION DU TEMPS
Longueur de l'attente
Attachons-nous à suivre notre étude. Quelqu'un
à qui la douceur de notre espérance a peut-être donné des
ailes trouvera dur et pénible de ne pas obtenir plus tôt
ces biens dépassant tout sentiment et toute connaissance
humaine et ce laps de temps qui nous sépare de l'objet de
nos désirs lui sera intolérable. N'allons pas, comme des
enfants, resserrer nos curs et nous fâcher de ce court
délai apporté à la réalisation de notre joie [1].
Puisque l'intelligence et la sagesse règlent tout, il faut
bien penser qu'aucun événement particulier ne leur échappe.
Vous me demanderez la raison pour laquelle
cette existence douloureuse ne se change pas tout de suite
en celle que nous désirons, mais pourquoi elle se prolonge
dans la lourdeur charnelle jusqu'à des temps fixés et attend
le terme de l'accomplissement universel, pour délivrer
l'humanité du mors qu'elle porte et la faire enfin passer
dans la liberté absolue de la vie bienheureuse et impassible.
La vérité seule pourrait dire si la raison que nous invoquons
lui est conforme. En tout cas, voici ce qui nous est venu
à l'esprit.
Rappel de la double création : L'image.
Adam
Je reprends ce que j'ai dit au début : «
Faisons l'homme, dit Dieu, à notre image et ressemblance.
Et Dieu fit l'homme ; à l'image de Dieu, Il le fit. » Cette
image de Dieu, qui réside en la nature humaine prise dans
son ensemble, a atteint sa perfection. Adam, à ce moment,
n'existait pas encore. En effet, étymologiquement, d'après
ceux qui savent l'hébreu, Adam signifie « ce qui est formé
de terre ». Aussi l'Apôtre, qui connaît bien sa langue maternelle,
appelle l'homme fait de la terre « le terreux » [2],
traduisant en grec le nom d'Adam. Donc l'homme a été fait
selon l'image, c'est-à-dire la nature du tout, la créature
semblable à Dieu. La toute-puissance de sa sagesse n'a pas
produit une partie seulement de ce tout, mais en bloc tout
le « plérôme » de notre nature. Il savait bien, lui qui
a en ses mains les limites de toutes choses, selon le mot
de l'Écriture : « En sa main, sont les limites de la terre
» [3], il savait, lui qui connaît chaque
être avant même son apparition, et il tenait dans sa pensée
le nombre exact de tous les individus composant l'humanité.
Mode de procréation de l'humanité
Comme Dieu vit dans l'ouvrage que nous étions
notre inclination vers le mal et comme il vit que, par notre
déchéance spontanée de la dignité que nous partagions avec
les anges, nous chercherions à nous unir avec ce qui était
au-dessous de nous, pour ce motif il mêla à sa propre image
quelque chose de l'irrationnel. Car ce n'est pas à la nature
divine et bienheureuse que peut appartenir la division en
mâle et femelle. Dieu applique à l'homme un caractère du
règne animal, refusant à notre race le mode de propagation
en rapport avec la grandeur de notre création. Ce n'est
pas en effet lorsqu'il créa l'homme à son image qu'il y
adjoignit le pouvoir de se développer et de se multiplier,
mais lorsqu'il divisa l'homme en mâle et en femelle. Alors
il dit : « Croissez et multipliez-vous et remplissez la
terre. » [4] Ce genre d'accroissement n'est
pas un caractère de la nature divine, mais de l'animal,
comme le fait entendre le récit qui prête d'abord ces paroles
à Dieu quand il s'agit des animaux. Car si, avant la division
en mâle et femelle, il avait prononcé ces mots pour donner
à l'homme le pouvoir de se multiplier, nous n'aurions pas
besoin de ce mode de reproduction qui est celui des animaux.
Création du temps
Alors que la plénitude de l'humanité avait
été préméditée par l' « activité presciente » de Dieu et
que cette plénitude devait se réaliser par ce genre de naissance
animale, Dieu dont le gouvernement ordonne et délimite
exactement toutes choses, puisque ce mode de génération
était rendu nécessaire pour nous par ce glissement vers
en bas qu'il avait prévu, lui qui voit le futur comme le
présent, Dieu établit à l'avance le temps nécessaire à la
constitution de l'humanité, en sorte que la venue des âmes
dans leur nombre fixe règle la durée et que le courant du
temps s'arrêtera, lorsqu'il ne sera plus utile à la venue
de la race humaine [5].
La fin des temps
Avec l'achèvement de la génération humaine,
le temps cessera définitivement et alors toutes choses retourneront
à leurs éléments primitifs. Dans ce bouleversement universel,
l'humanité aussi sera transformée et de son état périssable
et terrestre, passera dans un état impassible et éternel.
C'est à quoi le divin Apôtre me semble avoir songé, lorsqu'il
prédit dans son Épître aux Corinthiens l'arrêt soudain du
temps et le renouvellement de tout ce qui est soumis au
mouvement : « Je vous annonce, dit-il, un mystère : tous,
nous ne nous endormirons pas dans la mort, mais tous nous
serons transformés, dans un instant indivisible, en un clin
dil, au son de la dernière trompette. » [6]
A mon sens, puisque le plérôme de l'humanité est parvenu
à son terme selon la mesure prévue, par le fait que le nombre
des âmes n'a plus désormais à s'accroître, l'Apôtre veut
dire qu'un instant suffira à la transformation de la création
et il exprime par cet instant indivisible et ce clin dil
cette limite du temps qui n'a ni partie ni extension. Aussi
celui qui est parvenu à cet ultime sommet du temps, après
lequel il n'y a plus de division temporelle, ne peut obtenir
cette révolution transformante de la mort que si la trompette
de la Résurrection a d'abord retenti pour réveiller tous
les morts et faire passer tous ensemble dans l'immortalité
ceux qui resteront en vie ; ceux-ci deviendront semblables
aux autres que la résurrection aura transformés, au point
de n'être plus entraînés vers le bas par le poids de leur
chair et de ne plus être retenus à terre par leur masse,
mais de vivre dans les espaces célestes. « Nous serons ravis,
en effet, dit l'Apôtre, dans les nuages, à la rencontre
du Seigneur, dans les airs, et ainsi pour toujours, nous
serons avec le Seigneur [7]. » Supportons
donc le temps qui s'étend nécessairement le long du développement
de l'humanité.
L'attente d'Abraham, des Patriarches, de
David
Tous les patriarches qui entourent Abraham
eurent le désir de voir la béatitude et ils ne cessèrent
d'espérer la patrie céleste, comme dit l'Apôtre. Cependant
ils demeurent encore dans l'espoir de ce bienfait, tandis
que Dieu dispose les choses pour notre bien, selon la parole
de l'Apôtre, afin, dit-il, qu'ils ne parviennent pas au
terme sans nous. Si donc ceux qui viennent de loin supportent
ce délai, si la seule vue de ces biens par la foi et l'espérance
n'a pas empêché leur amour, selon l'Apôtre, et s'ils se
reposent dans la certitude de la jouissance future sur la
foi de la promesse, que doivent faire beaucoup d'entre nous,
dont la vie ne manifeste guère l'espoir de ces biens supérieurs
? L'âme du prophète défaillait de désir et il avoue dans
les Psaumes [8] l'amour dont il est possédé,
disant qu'il ne se tient plus d'être dans la maison du Seigneur,
même si on doit le mettre à la dernière place. Car il préfère
sans comparaison y être le dernier, plutôt que d'être le
premier sous les tentes de ceux qui passent leur vie dans
le péché. Pourtant il supportait ce délai, alors qu'il n'avait
de bonheur que dans l'au-delà et aimait mieux quelques instants
avec Dieu que mille années sur terre. « Un seul jour dans
vos demeures vaut mieux que mille ans » [9],
dit-il. Il ne trouvait pas mauvais le gouvernement nécessaire
du monde et il lui paraissait suffisant au bonheur de l'humanité
de ne l'avoir vu qu'en espérance. C'est pourquoi, à la fin
de son Psaume, il dit : « Seigneur, Dieu des puissances,
bienheureux l'homme qui espère en toi. » Nous non plus,
nous ne devons pas resserrer nos curs, si la réalisation
de nos espérances tarde un peu ; nous devons plutôt mettre
tous nos soins à ne pas en être exclus.
Attente de la moisson
Qu'on prédise à un ignorant qu'à l'été la
moisson viendra, que les greniers seront pleins et qu'en
ce temps d'abondance, les tables seront chargées de mets,
vous traiteriez de fou celui qui aurait hâte d'avoir devant
lui la moisson, quand il faut d'abord semer et donner de
sa peine, si l'on veut voir les fruits. Alors, que vous
le vouliez ou non, la moisson viendra au temps fixé. Mais
ils ne la verront pas du même il, celui qui par ses
soins aura préparé pour lui la récolte et celui qui devant
la moisson sera resté sans la préparer. De la même façon,
je pense, alors que tous, nous savons par les oracles divins
que le temps viendra de la transformation, nous n'avons
pas à nous soucier du moment (le Christ a bien dit que ce
n'était pas à nous de savoir les circonstances et l'époque)
et à échafauder des raisonnements qui ne feront que gâter
notre espérance de la Résurrection [10]
. Mais appuyés solidement sur la foi de ce que nous attendons,
il faut nous assurer à l'avance le bienfait à venir par
l'excellence de notre vie.
1. La question du «
délai », du « retard » de la rédemption
qui est lié à l'aspect historique du
christianisme est une de celles que posaient les
adversaires du christianisme. Grégoire y répond
longuement dans la Grande Catéchèse. Voir
Labriolle, Histoire de l'Église, IV, p. 203.
2. I Cor. XV, 47.
3. ps. XCIV, 4.
4. Gen. I, 28.
5. Le temps est étroitement
lié à la condition biologique de l'humanité
présente. Comme elle, il est une déchéance,
mais comme elle aussi, il est un moyen providentiel de salut,
puisqu'il permet à l'homme de faire l'expérience
du péché, sans que celle-ci soit irrémédiable
et, en ayant éprouvé l'amertume, de revenir
librement vers Dieu (voir 201 G).
6. I Cor. XV, 51 sq.
7. I Thess. IV, 16.
8. ps. LXXXIII,- 2.
9. ps. LXXXIII, 11.
10. Le rôle de l'espérance,
comme vertu du temps, est important chez Grégoire.
Voir XLVI, 92 A-B.
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Date de
création : 21/11/01 - date de mise à jour :
3/7/02
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