La création de l'homme - chapitre 21

Page précédente

Sommaire

Page suivante


CHAPITRE  XXI

L'ESPÉRANCE DE LA RÉSURRECTION SE FONDE PLUS ENCORE  SUR LA NÉCESSITÉ DE  L'ORDRE DES CHOSES QUE SUR LES  PAROLES DE L'ÉCRITURE

 

Le terme du mal

Le vice n'est pas si fort qu'il puisse avoir le dessus sur la puissance du bien et l'inconstance de notre nature ne sau­rait avoir plus de force ou de stabilité que la sagesse de Dieu. Car l'être toujours mobile et changeant ne peut l'emporter en fixité sur celui qui, établi dans le bien, est toujours identique à lui-même. Tandis que le vouloir divin, partout et toujours, reste immuable, notre nature mobile ne s'arrête pas, même dans le mal.

Si c'est vers le bien que le mouvement perpétuel entraîne un être, jamais, à cause de l'infini de son objet, ce mouvement ne cessera de l'emporter plus avant, car jamais il n'atteindra la limite de celui qu'il cherche et dont la saisie lui permettrait un arrêt [1]. Mais s'il tend au terme opposé, lorsqu'il a accompli la course du vice et qu'il est parvenu à son sommet, alors l'élan qui l'emporte ne trouvant nulle part où s'arrêter, à la fin de tout ce parcours dans le vice, nécessairement tourne vers le bien. Car le vice ne peut aller jusqu'à l'illimité, mais contenu nécessairement dans des bornes, selon toute logique, à la limite, il passe au bien.

Le retour nécessaire au bien

Ainsi, comme j'ai dit, notre nature, dans son mouvement perpétuel, repart sur le chemin du bien, car le souvenir des erreurs passées lui a appris à ne plus se laisser prendre aux mêmes fautes. Et notre course reprendra dans le bien, parce que la nature du mal doit être enclose dans des limites.

Selon les astronomes, en ce monde tout rempli de lumière, l'ombre est formée par l'interposition du corps de la terre. Mais l'ombre, d'après la forme sphérique de celle-ci, est enfermée sur la partie arrière par les rayons du soleil et prend la forme d'un cône. Le soleil, lui, plusieurs fois plus grand que la terre, l'en­cercle de toutes parts de ses rayons et, à la limite du cône, réunit entre eux les points d'attache de la lumière. Supposons maintenant que l'on puisse franchir la limite de la zone obscure ; l'on se trouvera dans une lumière jamais interrompue par les ténèbres [2]. De la même façon, lorsqu'ayant franchi la limite du vice, nous serons parvenus au sommet de l'ombre formée par le péché, de nouveau nous établirons notre vie dans la lumière, car la nature du bien comparée à l'étendue du vice déborde infiniment toutes limites. De nouveau, nous connaîtrons le paradis, de nouveau nous connaîtrons cet arbre, qui est l'arbre de vie. De nouveau, la beauté de l'image et notre première dignité [3]. Ici je n'entends parler d'aucun de ces biens, dont Dieu a fait aux hommes un besoin pour leur vie, mais de l'espérance d'un autre royaume, dont la description demeure impossible.


1. Sur ce caractère indéfini du progrès de l'âme vers Dieu, conséquence de l'infinité divine, et qui explique le caractère dynamique de la vie spirituelle, voir Vie de Moïse, 301 A.

2. Pour les anciens, le cône d'ombre opposé au soleil était le séjour d'attente des âmes avant qu'elles s'élèvent vers l'éther. (Cumont, Recherches sur le symbolisme funéraire des Romains, Paris, Geuthner, 1942, p. 62.) Grégoire retient seulement l'image.

3. Le caractère nécessairement fini du mal qui entraîne sa nécessaire cessation fonde chez Grégoire l'espérance du salut universel. Sur cette question de l'apocatastase, voir J. Daniélou, Recherches de Science Religieuse, juillet 1940, pp. 328 et suiv.


Page précédente

Sommaire

Page suivante


Date de création : 21/11/01 - date de mise à jour : 3/7/02