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CHAPITRE XX
LA VIE DANS LE PARADIS ET
L'ARBRE DÉFENDU
L'origine du mal. Définition de mots
Quel est cet arbre, plein de plaisir pour
les sens, qui enferme la connaissance mélangée du bien et
du mal ? Je pense ne pas m'éloigner de la vérité, en partant,
sur cette question, d'un point évident. A mon avis, à cet
endroit de l'Écriture, « connaissance » n'équivaut pas à
«science » et, d'après l'usage scripturaire, je trouve une
différence entre « connaissance » et « discernement ».
L'apôtre dit bien, en effet, qu'un homme aux dispositions
d'esprit parfaites et aux sens purifiés peut « discerner
» le bien du mal [1]. Aussi il donne ce
conseil de « juger de tout », car, dit-il, le discernement
appartient à l'homme spirituel [2]. Le
mot « connaissance », lui, ne paraît pas désigner partout
la science et le pur savoir, mais plutôt une disposition
intérieure vis-à-vis de ce qui nous est agréable. Ainsi
« le Seigneur a, connu ceux qui lui appartiennent » [3].
Et il dit à Moïse : «Je t'ai connu de préférence aux autres.
» [4] Aux damnés, celui qui sait tout dit
ces mots : « Jamais je ne vous ai connus » [5].
Nature du mal : un mélange
Donc l'arbre qui produit cette connaissance
mélangée est parmi les choses interdites. Un mélange d'éléments
opposés compose ce fruit, dont le serpent est le défenseur.
Peut-être la raison en est-elle que le mal ne se présente
jamais dans sa nudité, tel qu'il est réellement. Le vice
serait sans efficacité, s'il ne se colorait de quelque beauté
excitant le désir chez celui qui se laisse tromper. En tout
cas, à nous, le mal se présente toujours sous forme de mélange
: dans ses profondeurs, il tient la mort comme un piège
caché ; mais par une apparence trompeuse, il fait paraître
une image du bien : la belle couleur de l'argent semble
un bien pour les avares, ce qui n'empêche pas l'avarice
d'être la racine de tous les maux. Glisserait-on vers le
bourbier infect de la licence, si le plaisir n'était un
bien désirable pour celui qui par cet appât se laisse entraîner
vers les passions [6] ? Ainsi des autres
fautes : leur action corruptrice est cachée. Dès l'abord
elles semblent désirables et sont recherchées comme un bien
à la suite d'une tromperie par ceux qui n'y regardent pas
de près.
Puis donc que la plupart mettent le bien
dans ce qui charme les sens et qu'un même mot désigne le
bien réel et le bien apparent, le désir qui se porte vers
le mal comme si c'était un bien, est appelé par l'Écriture
la « connaissance du bien et du mal », ce mot de connaissance
voulant exprimer cette disposition intérieure et ce mélange.
Ni mal absolu, ni bien absolu
Ni un mal absolu, puisque la bonté fleurit
tout autour, ni un bien sans mélange, puisque le mal s'y
cache, mais un mélange des deux, tel est le fruit de l'arbre
défendu, selon l'Écriture qui n'a d'autre but que de répéter
cette vérité que le bien réel est par nature sans composition,
que sa forme est simple et qu'il est étranger à toute duplicité
et à toute union avec son contraire, tandis que le mal est
bigarré et se présente de telle sorte qu'on le tient pour
une chose et qu'à l'expérience il se révèle tout autre :
sa connaissance, c'est-à-dire la prise de contact avec lui
dans l'expérience, est le commencement et le fondement
de la mort et de la corruption.
La tentation
C'est pourquoi le Serpent met en avant le
fruit mauvais du péché, mais sans mettre au grand jour le
mal tel qu'il est par nature : l'homme ne serait pas trompé
par le mal, s'il éclatait à ses yeux ; mais le démon, faisant
briller la grâce extérieure des apparences et, comme un
charlatan, charmant notre goût par quelque plaisir des sens,
apparaît à la femme digne de confiance, ainsi que dit l'Écriture
: « Et la femme vit que le fruit était bon à manger et agréable
à voir et agréable à contempler. Ayant pris du fruit, elle
en mangea » [7]. Cette nourriture est pour
les hommes la mère de la mort. Et cela est précisément le
mélange des fruits que porte l'arbre, l'Écriture voulant
indiquer clairement le sens selon lequel elle déclare ce
bois capable de faire connaître le bien et le mal : il a
la malice de ces poisons qui sont préparés avec du miel
: selon qu'ils flattent le sens, ils paraissent bons ; selon
qu'ils font périr celui qui les prend, ils sont le dernier
des maux.
Ses suites
Lors donc que ce poison funeste eut produit
ses effets sur la vie humaine, alors l'homme, dont la création
et le nom sont pleins de grandeur, cette image de la nature
divine, devint semblable, comme dit le Prophète [8],
aux créatures frivoles. Et ainsi l'image ne réside plus
que dans les parties les plus sublimes de notre être ; les
tristesses et les misères de la vie présente n'ont rien
à voir avec notre ressemblance divine.
1. Hebr. V, 14.
2. 1 Cor. II, 15.
3. II Tim. II, 19.
4. Exod. XXXIII, 17.
5. Matt. VII. 23. Exégèse
remarquable du sens du mot « connaissance »
en hébreu.
6. Le péché
représenté comme une erreur, l'image du bourbier
pour figurer le vice sont platoniciens (Phaedr.,
246 A).
7. Gen. III, 6.
8. ps. CXLIII, 4.
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Date de
création : 21/11/01 - date de mise à jour :
3/7/02
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