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CHAPITRE XIX
CONTRE CEUX QUI FONT DE
LA NOURRITURE ET DE LA BOISSON LES BIENS DONT NOUS ESPÉRONS
LA JOUISSANCE, SOUS PRÉTEXTE QUE L'ÉCRITURE FAIT CONSISTER
EN EUX LA VIE ORIGINELLE DANS LE PARADIS
Ce ne sera pas, dit-on peut-être, au même
genre de vie qu'à l'origine que l'homme reviendra alors,
si précisément dans le premier état nous étions dans la
nécessité de manger, tandis qu'après la résurrection nous
serons délivrés de cette charge. Pour ma part, quand je
lis l'Écriture [1], je ne puis admettre
qu'il s'agisse de nourriture corporelle pas plus que de
jouissance charnelle, mais d'un plaisir tout autre, présentant
bien une analogie avec le plaisir du corps, mais dont la
jouissance s'adresse à l'âme seule. « Mangez des pains qui
m'appartiennent », ordonne la Sagesse à ceux qui ont faim
; et le Seigneur béatifie ceux qui ont faim de cette nourriture,
à savoir : « Si quelqu'un a soif, dit-il, qu'il vienne à
moi et qu'il boive. » [2] Et le grand Isaïe
: «Buvez à la joie », ordonne-t-il à ceux qui sont capables
de comprendre la sublimité de sa doctrine. On trouve aussi
contre les coupables cette menace prophétique, qu'ils seront
punis par la faim [3]. La faim n'est pas
ici une disette de pain et d'eau, mais le manque de Parole
; car l'Écriture ne veut parler ni du pain ni de l'eau,
mais de la faim d'entendre les paroles du Seigneur.
Quand donc on parle de la plantation de
Dieu dans l'Eden (Eden signifie «jouissance»), il faut penser
à un fruit en rapport avec elle et ne pas hésiter à en faire
la nourriture de l'homme, sans songer pour cette vie du
paradis à notre nourriture passagère et fuyante : « Vous
mangerez, dit Dieu, de tout arbre qui est dans le Paradis.
» [4] Qui donnera à celui qui a la véritable
faim cet arbre-là, celui qui est dans le paradis, cet arbre
qui renferme tout bien, qui est désigné par ce mot « tout
», et dont l'Écriture accorde à l'homme la participation
? En ce mot qui désigne un ensemble et s'élève au-dessus
de tout, est contenu naturellement l'idée de tout bien et
par un seul arbre est signifié le tout. Qui m'écartera au
contraire de goûter à cet arbre mélangé et participant de
deux genres ? Ceux qui y regardent de près voient clairement
quel est ce « tout », dont le fruit est la vie et aussi
quel est cet arbre au fruit mélangé, dont le terme est la
mort ? Celui, en effet, qui remet sans réserve à l'homme
la jouissance du tout, le détourne absolument par ses paroles
et ses conseils de toucher à ces biens « mélangés » [5].
Pour interpréter cette parole, les meilleurs maîtres me
semblent être le grand David et le sage Salomon. Tous les
deux pensent que le bienfait unique de la jouissance qui
nous est accordée, c'est le vrai Bien lui-même, qui est
précisément « tout bien ». David dit : « Jouissez du Seigneur
» [6] et Salomon nomme « arbre de vie cette
Sagesse même » qui est le Seigneur[7].
Donc l'expression « tout arbre » désigne
la même chose que l'arbre de vie, celui dont l'Écriture
fait don pour sa nourriture à celui qui a été façonné selon
Dieu. Un autre arbre est entièrement distingué de celui-là
: c'est celui dont la manducation met en nous la connaissance
du bien et du mal : non que de sa nature, il produise en
partie l'un et l'autre de ces opposés, mais il fait fleurir
un fruit tout mélangé, composé des qualités contraires.
Le maître de la vie nous empêche d'en manger ; le serpent
nous le conseille, afin de donner ainsi une entrée à la
mort. Et son conseil est persuasif, car il entoure le fruit
de belles couleurs et de charme, afin qu'il paraisse agréable
et qu'il excite en nous le désir d'en goûter.
1. Grégoire écarte
l'interprétation matérialiste du récit
de la Genèse, mais il prétend bien s'en tenir
au sens exact des mots et se garder du sens purement allégorique
ou tropologique (XLIV, 121 D).
2. Jn. VII, 37.
3. Amos. VIII, 11.
4. Gen. II, 16.
5. L'arbre de vie signifie
pour Grégoire que l'homme au Paradis vivait de Dieu
(XLVI, 374 G) et ignorait à la fois la multiplicité
de la vie des sens et le mélange du bien et du mal.
La vie mystique comme retour à l'unité de
l'esprit est un retour au Paradis.
6. ps. XXXVI, 4.
7. Prov. III, 18.
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Date de
création : 21/11/01 - date de mise à jour :
3/7/02
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