La création de l'homme - chapitre 18

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CHAPITRE XVIII

LES DISPOSITIONS ANIMALES QUI SONT EN NOUS VIENNENT DE NOTRE PARENTÉ AVEC LA NATURE IRRATIONNELLE

 

Vie présente de l'humanité. Origine des « pathè »

Tel est, selon moi, le principe de chacune des « dispositions pas­sionnelles », qui, jaillissant comme d'une source, ont débordé sur la vie humaine [1]. La preuve en est en ce que ces mouvements qui se manifestent chez nous nous sont communs avec les animaux. En effet on ne peut strictement attribuer à la nature humaine, qui porte les traits de la forme même de Dieu, l'origine de ces dispositions. Mais comme les animaux sont venus dans le monde avant l'homme et que, pour la raison dite plus haut, ils lui ont communiqué quelque chose de leur nature, à savoir ce qui concerne la naissance, l'homme a aussi en commun avec eux leurs autres particularités.

La colère ne peut être un point de ressemblance entre Dieu et l'homme ; le plaisir ne saurait non plus définir la nature supérieure et la lâcheté, l'audace, le désir des grands biens, la haine de toute condition inférieure et tous les sentiments semblables ne sont guère des notes qui conviennent à la Divinité. Ces caractères, c'est de la nature irrationnelle que la nature humaine les tire. Toutes les protections qui servent à la conservation de la vie animale, transportées dans la vie humaine, donnent ces mouvements des « passions ». Ainsi le courage préserve les carnivores ; la recherche de la volupté est la sauvegarde des plus féconds. Ceux qui n'ont pas de forces, la lâcheté les protège et la crainte ceux qui sont d'une prise facile aux forts ; la gloutonnerie garde ceux qui sont d'un grand embonpoint. Et quand ils ne peuvent contenter leurs plaisirs, les animaux connaissent aussi le chagrin. Dans la constitution de l'homme, toutes ces dispositions et autres semblables se sont introduites à la suite de notre naissance animale. Qu'on me permette une comparaison entre l'image de l'homme et l'une de ces curieuses créations des sculpteurs. De même que dans certains modelages, l'on voit sculp­tée une double forme, que les artistes ont imaginée pour la stupeur des passants, représentant dans une seule tête deux visages d'aspect différent, de même, semble-t-il, l'homme porte la ressemblance de deux objets opposés. Par son esprit déiforme, il porte les traits de la beauté de Dieu ; par les poussées en lui de ces « mouvements », la similitude de la brute.

Vie humaine dans ces pathè ; leur prolifération

Souvent aussi son raisonnement s'abrutit, par son penchant et son comportement animal et la plus mauvaise partie de notre être re­couvre la meilleure. Lorsqu'en ef­fet quelqu'un ramène toute son activité spirituelle à ces « mouvements » et force son raisonnement à se faire leur serviteur, il se produit un renversement de l'em­preinte de Dieu en nous vers l'image de la brute ; toute notre nature est reconstruite à ce modèle, comme si notre raisonnement ne cultivait plus que les prin­cipes des passions et les faisait proliférer en abondance. Mettant son activité particulière à leur service, il donne naissance à un véritable amas d'absurdités, Ainsi le désir de la volupté dont le principe en nous est notre ressemblance avec les animaux prend dans les péchés des hommes une telle extension et donne naissance à de telles variétés de fautes de plaisir qu'on n'en trouve pas de pareilles chez les animaux. L'excitation à la colère est de même famille que l'instinct des bêtes, mais chez nous elle se développe par l'aide que lui apportent nos raisonnements. De là viennent le ressentiment, l'envie, le mensonge, les embûches, l'hypocrisie. Tous ces sentiments sont le produit de la mauvaise culture de l'esprit. Si en effet ces mouvements sont privés de l'aide de nos raison­nements, la colère n'a ni durée ni vigueur : comme une bulle d'eau, à peine née, elle crève. Ainsi ce qui est gloutonnerie chez les porcs devient chez nous cupi­dité et la hauteur du cheval devient de l'orgueil. Tous les instincts qui venaient chacun de la nature irrationnelle de la bête, chez nous sont transformés en vices par le mauvais usage de l'esprit.

Domination de ces mouvements

À l'inverse, si le raisonnement impose sa domination à ces mou­vements, il donne à chacun d'eux la forme de la vertu [2]. La colère devient de la force, la timidité de la prudence, la crainte de la facilité à se soumettre ; la haine devient le détournement du vice, la force de l'amour donne le désir de la vraie beauté. Un tempérament hautain se met au-dessus de ses passions et garde son âme de la servitude du mal. Le grand Apôtre loue cette sorte de redressement de l'âme, quand il nous invite sans cesse à avoir des pensées élevées [3]. Ainsi l'on comprend sans mal que tous ces mouvements, dirigés en haut par l'activité supérieure de l'esprit, deviennent conformes à la beauté de l'image divine.

Image obscurcie

Mais comme l'inclination pro­duite en nous par le péché nous alourdit et nous porte vers le bas, la plupart du temps, c'est le contraire qui a lieu. La partie supérieure de l'âme est bien plus tirée vers le bas par la lourdeur de la nature irrationnelle qu'elle n'aspire vers les hau­teurs notre lourdeur matérielle. Aussi fréquemment notre misère fait méconnaître le don divin et, comme un masque hideux, les mouvements de la chair re­couvrent les beautés de l'image. C'est l'excuse de ceux qui, s'attachant à ces constatations, font dif­ficulté d'admettre qu'il y ait en nous la forme divine.

Les âmes d'élite

Mais grâce à ceux dont la vie s'est redressée, on peut encore voir parmi les hommes l'image divine. Si en effet une vie toute aux passions et à la chair nous dissuade d'admettre en l'homme la parure de la beauté de Dieu, la vie de celui qui par la vertu s'est élevé loin des souillures consolidera en nous une meilleure idée de l'homme. Il est plus simple de prendre un exemple : la souillure du péché a effacé la beauté de leur nature en certains hommes dont les fautes sont connues, comme Jéchonias ou quelque autre célèbre par ses vices. Mais si vous regardez Moïse ou ceux qui lui ont ressemblé, ils ont gardé dans sa pureté la forme de l'image. Et la vue de ceux en qui l'image n'a pas été obscurcie confirme notre foi en la création de l'homme comme image de Dieu.

Espoir de délivrance

Malgré tout, quelqu'un rougit peut-être de la nécessité où nous sommes de manger comme les animaux pour entretenir notre vie et il en conclut qu'il est indigne de croire l'homme à l'image de Dieu. Eh bien ! qu'il espère que cette charge sera un jour enle­vée à la nature dans la vie que nous attendons : « Le royaume de Dieu, comme dit l'Apôtre, n'est pas manger et boire » [4] et le Seigneur a affirmé que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu [5]. La résurrection fera paraître en nous une vie semblable à celle des anges. Or pour les anges, il n'est pas question de manger. Nous avons donc tout ce qu'il faut pour croire qu'un jour l'homme sera débarrassé de cette charge, lui qui vivra comme les anges.


1. Les pathè, dont l'importance est capitale pour la théologie ascétique de Grégoire, sont liées étroitement à la nature animale. Elles sont de deux sortes. Il y a d'une part les tendances animales, qui sont une déchéance, mais non peccamineuses par elles-mêmes et il y a les pathè kata kakian qui sont proprement les péchés capitaux. C'est aux premiers que Grégoire ici fait allusion, c'est ce qu'il appelle « les tuniques de peau », dont Adam fut revêtu après le péché (XLVI, 148 D).

2. Les pathè animales sont susceptibles ainsi d'un bon et d'un mauvais usage. C'est le mauvais usage qui en fait des vices — et le bon usage en fait des vertus. Cette conception des passions, comme étrangères de soi à l'homme véritable, mais susceptibles cependant d'être utilisées pour le bien, se trouve déjà chez Platon, Phaedr., 254 A-D.

3. Coloss. III, 1.

4. Rom. XIV, 17.

5. Matt. IV, 4.


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Date de création : 21/11/01 - date de mise à jour : 8/7/02