La création de l'homme - chapitre 17

Page précédente

Sommaire

Page suivante


CHAPITRE XVII

LA CRÉATION SELON LE SEXE : QUE RÉPONDRE A CEUX QUI SONT EN DIFFICULTÉ DE SAVOIR COMMENT, SI LA PROCRÉATION EST UNE SUITE DE LA FAUTE, LES ÂMES SERAIENT VENUES A L'EXISTENCE DANS LE CAS OÙ LES PREMIERS HOMMES SE SERAIENT MAINTENUS HORS DU PÉCHÉ

 

Objection : sans division sexuelle, l'humanité ne pouvait se développer

Avant d'explorer l'objet de ce chapitre, peut-être vaut-il mieux chercher la solution d'une difficulté de nos adversaires. Ils disent qu'avant la faute, le récit ne parle ni d'enfantement, ni des douleurs qui l'accompagnent, ni d'instinct de procréation. Quand Dieu chasse Adam et Ève du paradis après leur faute et que la femme est condamnée aux douleurs de l'enfantement, alors seulement Adam vient connaître sa compagne en mariage et la première procréation a lieu. Si donc dans le Paradis il n'y avait ni mariage ni douleurs ni enfantement, il est, à leur avis, nécessaire d'en conclure que la multiplication de la vie humaine ne se serait pas faite, si le bienfait de l'immortalité ne nous avait été enlevé pour nous faire mortels et si le mariage, grâce aux naissances, n'avait préservé la nature, en amenant à la vie de nouveaux êtres à la place des disparus. Si bien que d'une certaine façon la faute qui s'introduit dans la vie humaine eut son utilité : sans elle, la race humaine en serait restée au couple primitif, puisque la crainte de la mort n'aurait pas été là pour pousser la nature à se reproduire.

Résurrection : retour au premier état

Sur ces points, une fois de plus, la vérité, quelle qu'elle soit, ne saurait apparaître dans son évidence qu'aux initiés, comme Paul, des mystères indicibles du paradis. Pour nous, voici notre avis : un jour où les Sadducéens faisaient objection à la doctrine de la Résurrection et où, pour confirmer leur thèse, ils mettaient en avant le cas de cette femme mariée successivement à sept frères, en demandant à qui après la Résurrection elle appartiendrait, le Seigneur, non seulement pour instruire les Sadducéens, mais aussi pour faire connaître aux âges à venir le mystère de la vie dans la Résurrection, dit : « A la résurrection ni les hommes ni les femmes ne se marieront ; car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux Anges et fils de Dieu, étant fils de la Résurrection [1] ». La grâce de la Résurrection ne nous est pas présentée autrement que comme le rétablissement dans le premier état de ceux qui sont tombés. En effet la grâce que nous attendons est le retour à la première vie, où sera ramené dans le paradis celui qui en avait été chassé.

 

Premier état : angélique

 

Si, une fois rétablie dans l'ordre, notre vie va de pair avec celle des Anges, c'est que la vie avant la faute était en quelque façon angélique [2]. Aussi notre retour au premier état nous rend-il semblables aux Anges. Or, comme on sait, bien que le mariage n'existe pas chez eux, leurs armées constituent des myriades infinies. Ainsi le décrit Daniel dans ses visions. Donc, comme eux, si le péché ne nous avait transformés et fait déchoir de l'état d'égalité où nous étions avec eux, nous n'aurions pas eu besoin du mariage pour nous multiplier.

Multiplication des Anges

Le mode de multiplication de la nature angélique peut être indicible et impensable aux conjectures humaines : ce qui est sûr, c'est qu'il y en a un. Ce mode de multiplication aurait été aussi celui des hommes dont la nature est si proche de celle des anges et il aurait porté l'humanité jusqu'au terme fixé par la volonté de son Créateur. Et si quelqu'un a du mal à concevoir ce mode de génération pour l'humanité, dans le cas où elle n'aurait pas eu besoin du concours du mariage, à notre tour, nous le prierons de nous dire comment les anges existent et comment leurs myriades constituent une espèce unique et en même temps peuvent être dénombrées. A celui donc qui met en avant l'impossibilité pour l'homme d'être sans le mariage, nous sommes fondés à donner cette réponse : l'homme serait sans le mariage comme les anges eux-mêmes, puisque notre ressemblance avec les anges avant la chute nous est prouvée par le rétablissement des choses dans leur premier état.

Raison de la création selon le sexe

Maintenant que nous avons élucidé cette question, revenons à notre premier propos : comment, après la constitution de l'image, Dieu a-t-il façonné dans son ouvrage la division en mâle et femelle ? Pour répondre à cette question, nos précédentes considérations vont nous être utiles.

Celui qui amène toutes choses à l'être et qui, dans son propre vouloir, forme tout l'homme selon l'image divine, répugne à voir se constituer la plénitude numérique des âmes humaines par les apports successifs de générations ; sa puissance presciente conçoit globalement dans son ensemble toute la nature humaine et l'élève au pied d'égalité avec les anges. Mais, comme sa puissance qui voit tout lui montre à l'avance la déviation de notre liberté hors de la route droite et la chute qui s'ensuit, loin de la vie des anges, afin de ne pas mutiler le total des âmes humaines qui ont perdu le mode d'accroissement de l'espèce angélique, Dieu, pour ces raisons, établit pour notre nature un moyen plus adapté à notre glissement dans le péché : au lieu de la noblesse des anges, il nous donne de nous transmettre la vie les uns aux autres, comme les brutes et les êtres sans intelligence. De là vient sans doute que le grand David, prenant en pitié la misère humaine, gémit sur nous en ces termes : « L'homme qui était en dignité n'a pas compris » [3], — en dignité, c'est-à-dire dans un état pareil à celui des anges. A cause de cela, continue-t-il, il a été rejeté dans la compagnie des bêtes sans raison et leur est devenu semblable. Il est réellement devenu bestial, celui qui a reçu ce genre de naissance qui le fait dé­choir, à cause de son penchant vers la matière.


1. Luc, XX, 35, 36.

2. Pour Grégoire, la vie sexuelle est étrangère à la vraie nature de l'homme, elle est une conséquence du péché. Voir XLVI, 381 A-B. On trouve déjà cette idée chez saint Athanase. In Psalm., L ; P. G. XXVII, 240 D. Elle se rattache à Philon, De mund. opif. 46. La virginité est ainsi un retour de l'homme à sa vraie nature, semblable à celle des anges. Mais cela ne veut pas dire que cette vraie nature ne comporte ni corps ni multiplication, mais seulement qu'elle exclut le corps animal et le mode animal de reproduction. C'est cela proprement qui est conséquence du péché.

3. PsaL XLVIII, 21.


Page précédente

Sommaire

Page suivante


Date de création : 21/11/01 - date de mise à jour : 3/7/02