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CHAPITRE XVI
CONSIDÉRATIONS SUR LA PAROLE
DIVINE :
« FAISONS L'HOMME A NOTRE IMAGE ET
À NOTRE RESSEMBLANCE ».
RECHERCHES SUR LA SIGNIFICATION DE L' « IMAGE ».
CE QUI EST SOUMIS À LA PASSION ET À LA MORT PEUT-IL RESSEMBLER
À L'ÊTRE QUI EST DANS LA BÉATITUDE ET LA LIBERTÉ ?
COMMENT DANS L'IMAGE PEUT-IL Y AVOIR DISTINCTION EN MÂLE
ET FEMELLE, DISTINCTION QUI NE SE TROUVE PAS DANS LE MODÈLE
?
Deux définitions de l'homme : 1° Celle
de la philosophie
Revenons à la parole de Dieu : « Faisons
l'homme à notre image et ressemblance » [1].
Certains « philosophes de l'extérieur » ont eu sur l'homme
des idées vraiment mesquines et indignes de sa noblesse.
Ils ont cru glorifier l'humanité en la comparant à ce monde-ci.
Ils appellent l'homme un « microcosme », composé des mêmes
éléments que l'univers [2]. Par ce nom
pompeux, ils ont voulu faire l'éloge de notre nature, mais
ils n'ont pas vu que ce qui faisait pour eux la grandeur
de l'homme appartenait aussi bien aux cousins et aux souris.
Ceux-ci sont composés des quatre éléments, comme absolument
tous les êtres animés, à un degré plus ou moins grand, en
sont formés, car sans eux aucun être sensible ne peut subsister.
Quelle grandeur y a-t-il pour l'homme a être l'empreinte
et la ressemblance de l'univers ? Ce ciel qui tourne, cette
terre qui change, ces êtres qui y sont enfermés passent
avec ce qui les entoure.
2° Celle de l'Église
Selon l'Église, en quoi consiste la grandeur
de l'homme? Non à porter la ressemblance de l'univers créé,
mais à être à l'image de la nature de celui qui l'a fait.
Quel est le sens de cette attribution d'« image » ? Comment,
dira-t-on, l'incorporel est-il semblable au corps ? Comment
ce qui est soumis au temps est-il semblable à l'éternel
? Ce qui se modifie à ce qui ne change pas ? À ce qui est
libre et incorruptible ce qui est soumis aux passions et
à la mort ? À ce qui ne connaît pas le vice ce qui en tout
temps habite et grandit avec lui ? Il y a une grande différence
entre le modèle et celui qui est « à l'image ». Or l'image
ne mérite parfaitement son nom que si elle ressemble au
modèle. Si l'imitation n'est pas exacte, on a affaire à
quelque chose d'autre, mais non à une image. Comment donc
l'homme, cet être mortel, soumis aux passions et qui passe
vite, est-il image de la nature incorruptible, pure et éternelle
? Seul celui qui est la vérité sait clairement ce qu'il
en est. Pour nous, selon notre capacité, par des conjectures
et des suppositions, nous suivrons la vérité à la trace.
Voici donc sur ces points ce que nous supposons :
Le dilemme
D'un côté, la parole divine ne ment pas,
lorsqu'elle fait de l'homme l'image de Dieu ; de l'autre,
la pitoyable misère de notre nature n'a pas de commune mesure
avec la béatitude de la vie impassible. Il faut choisir
: quand nous mettons en comparaison Dieu et notre nature,
ou la divinité est soumise aux passions, ou l'humanité est
établie dans la liberté de l'esprit, si l'on veut chez les
deux à la fois parler de ressemblance. Mais si ni la divinité
ne connaît les passions ni notre nature ne les exclut, avons-nous
un moyen de vérifier l'exactitude de la parole divine :
« L'homme a été fait à l'image de Dieu » ? Revenons à la
divine Écriture elle-même pour voir si la suite du récit
ne donnera pas à nos recherches quelque fil conducteur.
Après la parole : « Faisons l'homme à notre image » et après
avoir indiqué la fin de cette création, elle poursuit :
« Dieu fit l'homme et Il le fit à son image. Il les fit
mâle et femelle...». Déjà précédemment, on a vu que cette
parole a été proférée à l'avance contre l'impiété des hérétiques,
afin de nous apprendre que, si Dieu le Fils unique fit l'homme
« à l'image de Dieu », il n'y a pas de différence à mettre
entre la divinité du Père et celle du Fils, puisque la Sainte
Écriture les appelle Dieu l'un et l'autre, celui qui a fait
l'homme et celui à l'image de qui il a été fait. Mais laissons
ce point pour revenir à notre sujet : Comment, si la divinité
est heureuse et l'humanité malheureuse, se peut-il que l'Écriture
dise celle-ci « à l'image » de celle-là [3]?
Double création : l'image, le sexe.
Examinons soigneusement les expressions.
Nous découvrirons ceci : autre chose est ce qui est à l'image,
autre chose ce que nous voyons maintenant dans le malheur.
« Dieu fit l'homme », dit l'Écriture. « II le fit à l'image
de Dieu. » [4]La création de celui qui
est selon l'image a dès lors atteint sa perfection. Puis
l'Écriture reprend le récit de la création et dit : « Dieu
les fit mâle et femelle ». Tous savent, je pense, que cet
aspect est exclu du prototype : « Dans le Christ Jésus,
en effet, comme dit l'Apôtre, il n'y a ni mâle ni femelle.
» [5] Et pourtant l'Écriture affirme que
l'homme a été divisé selon le sexe. Donc double est en quelque
sorte la création de notre nature : celle qui nous rend
semblable à la Divinité, celle qui établit la division des
sexes. C'est bien une pareille interprétation que suggère
l'ordre même du récit : l'Écriture dit en premier lieu :
« Dieu fit l'homme ; à l'image de Dieu, Il le fit. » Dans
la suite seulement, elle ajoute : « Il les fit mâle et femelle
», division étrangère aux attributs divins [6].
L'homme, milieu entre Dieu et le monde
L'Écriture nous donne ici, je crois, un
enseignement d'une grande élévation. Voici quel il est :
entre deux extrêmes opposés l'un à l'autre, la nature humaine
tient le milieu, entre la nature divine et incorporelle
et la vie de l'irrationnel et de la brute. En effet, comme
il est facile de le constater, le composé humain participe
de deux ordres : de la Divinité, il a la raison et l'intelligence
qui n'admettent pas en elles la division en mâle et femelle
; de l'irrationnel, il tient sa constitution corporelle
et la division du sexe. Tout être qui participe de la vie
humaine possède l'un et l'autre caractère dans leur intégralité.
Priorité de l'esprit sur le sexe
Mais l'esprit tient le premier rang, comme
nous l'apprenons par l'ordre que suit le narrateur de la
Genèse de l'homme. Ce n'est que secondairement que vient
pour celui-ci son union et sa parenté avec l'irrationnel.
II est dit d'abord en effet : « Dieu fit l'homme à l'image
de Dieu », montrant par ces mots que, comme dit l'Apôtre
[7], dans un tel être, « il n'y a ni mâle
ni femelle ». Ensuite le récit ajoute les particularités
de la nature humaine, à savoir, « il les fit mâle et femelle
».
En définitive, que tirer de ces paroles
? Que personne ne m'en veuille, si je reprends le raisonnement
d'un peu haut pour résoudre ce problème.
Principe de solution : Perfection divine
dans l'image
Dieu est par sa nature tout ce que notre
pensée peut saisir de bon. Bien plus il dépasse toutes les
conceptions et toutes les expériences que nous avons du
bien et, s'il crée la vie humaine, il n'a d'autre raison
que sa bonté.
Ceci posé, quand pour ce motif il s'élance
à la création de notre nature, il ne manifeste pas à demi
sa bonté toute puissante, donnant d'un côté de ses biens,
pour se montrer jaloux par ailleurs de la participation
qu'il en fait. Mais la perfection de sa bonté consiste à
faire passer l'homme du non-être à l'être et à ne le priver
d'aucun bien.
La parfaite Image : Vertu et Liberté.
La recension de ces bienfaits un à un serait
longue : aussi n'est-il pas possible d'en parler en détail.
L'Écriture, les résumant d'un mot qui englobe tout, les
a désignés de la sorte : « C'est à l'image de Dieu que l'homme
a été fait. » Ce qui équivaut à dire : il a rendu la nature
humaine participante de tout bien. En effet, si la Divinité
est la plénitude de tout bien et si l'homme est à son image,
est-ce que ce n'est pas dans cette plénitude que l'image
aura sa ressemblance avec l'archétype ? Donc, en nous, sont
toutes les sortes de bien, toute vertu, toute sagesse et
tout ce que l'on peut penser de mieux. Un de ces biens consiste
à être libre de tout déterminisme, à n'être soumis à aucun
pouvoir physique, mais à avoir, dans ses décisions, une
volonté indépendante. La vertu, en effet, est sans maître
[8] et spontanée ; tout ce qui se fait
par contrainte ou violence n'en est pas.
L'image et le modèle : 1° Création
L'image porte en tout l'impression de la
beauté prototype ; mais si elle n'avait aucune différence
avec elle, elle ne serait plus du tout un objet à la ressemblance
d'un autre, mais exactement semblable au modèle dont rien
absolument ne la séparerait. Quelle différence y a-t-il
donc entre la Divinité et celui qui est à sa ressemblance
? Ceci exactement : l'une est sans création, l'autre reçoit
l'existence par une création [9].
2° Inclination au changement
La différence qui tient à cette particularité
entraîne après elle d'autres particularités. Universellement
on admet le caractère immuable et toujours identique à lui-même
de la nature incréée, tandis que la nature créée ne peut
avoir de consistance que dans le changement. Le passage
même du non-être à l'être est un mouvement et une modification
pour celui que la volonté divine fait passera l'existence.
Lorsque l'Évangile [10]nous présente les
traits empreints sur le bronze comme l'image de César, il
nous fait entendre que si intérieurement il y a une ressemblance
entre la représentation et César, il y a de la différence
dans le sujet ; de la même manière, dans le raisonnement
qui nous occupe, si, au lieu de nous attacher aux traits
extérieurs, nous considérons la nature divine et la nature
humaine, dans le sujet de chacun nous découvrons la différence
qui est que l'un est incréé, l'autre créé. Alors donc que
l'un est identique et demeure toujours, l'autre, produit
par une création, a commencé à exister par un changement
et se trouve naturellement enclin à se modifier de la sorte
[11].
La prévision du choix humain
Par suite celui qui connaît les êtres, comme
dit la Prophétie, avant leur apparition, comme il a tout
suivi de près ou mieux, comme il a vu à l'avance dans sa
« puissance presciente » la pente que prendra, en pleine
possession de soi-même, le mouvement de la liberté humaine,
dans sa connaissance de l'avenir, il établit dans son image
la division en mâle et femelle, division qui ne regarde
plus vers le modèle divin, mais, comme il a été dit, nous
range dans la famille des êtres sans raison.
Application au problème : qu'est l'image
?
La cause de cette création, seule la sauraient
ceux qui contemplent la vérité ou sont les serviteurs de
l'Écriture. Pour nous, selon nos possibilités, figurant
la vérité par des conjectures ou des images qui la suggèrent,
voici ce qui nous vient à l'esprit. Nous le disons sans
lui donner un caractère absolu, mais, sous forme d'exercice,
nous le proposons à la bienveillance de nos lecteurs. Quelle
est donc notre pensée sur le récit de la Genèse [12]
?
Toute l'humanité, non Adam
Quand l'Écriture dit : « Dieu créa l'homme
», par l'indétermination de cette formule, elle désigne
toute l'humanité. En effet, dans cette création Adam n'est
pas nommé, comme l'histoire le fait dans la suite : le nom
donné à l'homme créé n'est pas « un tel » ou « un tel »,
mais celui de l'homme universel. Donc, par la désignation
universelle de la nature, nous sommes amenés à supposer
quelque chose comme ceci : par la prescience et par la puissance
divine, c'est toute l'humanité qui, dans cette première
institution, est embrassée [13].
Rien d'indéterminé en Dieu...
En effet, nécessairement, rien n'est indéterminé
pour Dieu dans les êtres qui tiennent de lui leur origine,
mais chacun a sa limite et sa mesure, circonscrites par
la sagesse de son Auteur. De même que tel homme en particulier
est délimité par la grandeur de son corps et que son existence
est mesurée par la grandeur répondant exactement à la surface
de son corps, de même, je pense, l'ensemble de l'humanité
est tenue comme dans un seul corps, grâce à la « puissance
presciente » que Dieu a sur toutes choses. C'est ce que
veut dire l'Écriture, lorsqu'elle dit que « Dieu créa l'homme
et qu'il le fit à l'image de Dieu ».
Tous en participent.
Car ce n'est pas dans une partie de la nature
que se trouve l'image, pas plus que la beauté ne réside
dans une qualité particulière d'un être, mais c'est sur
toute la race que s'étend également cette propriété de l'image.
La preuve, c'est que l'esprit habite semblablement chez
tous et que tous peuvent exercer leur pensée, leurs décisions
ou ces autres activités par lesquelles la nature divine
est représentée chez celui qui est à son image. Il n'y a
pas de différence entre l'homme qui est apparu lors du premier
établissement du monde et celui qui naîtra lors de l'achèvement
du tout : tous portent également l'image divine [14].
Image unique
C'est pourquoi un seul homme a servi à désigner
l'ensemble parce que pour la puissance de Dieu, il n'y a
ni passé ni futur, mais ce qui doit arriver comme ce qui
est passé est pareillement soumis à son activité qui embrasse
le tout. Aussi toute la nature qui s'étend du début jusqu'à
la fin constitue une image unique de celui qui est. La distinction
de l'humanité en homme et femme, à mon avis, a été, pour
la cause que je vais dire, surajoutée après coup au modelage
primitif.
1. Gen. I, 26.
2. Grégoire a encore
en vue ici les théories posidoniennes. Mais s'il
leur emprunte des expressions, il leur donne une interprétation
différente. Ici il fait allusion à la doctrine
selon laquelle l'homme est un microcosme, image du macrocosme,
l'univers. Nous l'avons vu utiliser cette théorie
dans XLIV, 440 C. Mais ici il y oppose la vue chrétienne
qui fait de l'homme l'image non de l'Univers, mais du Créateur
de l'Univers, et par là même il oppose la conception
chrétienne de l'âme transcendante à
l'univers (« Une seule pensée de l'homme vaut
mieux que tout l'univers », écrit Jean de la
Croix) à la conception stoïcienne qui absorbe
l'homme dans la nature divinisée.
3. Voir Gr. Catéch.,
V, 8.
4. Gen. I, 27.
5. Gal. III, 28.
6. Ici nous ne sommes plus
dans un contexte posidonien, mais philonien. L'interprétation
des deux récits de la Genèse au sens de deux
créations successives, la première étant
celle de l'homme à l'image, la seconde celle de l'homme
animal, vient de Philon (De Op., 181). Elle signifie
sans doute chez ce dernier la supériorité
de la connaissance intellectuelle sur la connaissance par
le moyen des sens. Quoi qu'il en soit, Grégoire la
charge d'un sens tout nouveau. Il s'agit de la préexistence
intentionnelle, dans la pensée divine, de l'humanité
totale qui, elle, n'existera qu'à la fin du temps.
Historiquement, le premier homme sera l'Adam terrestre.
Ainsi se trouvent rassemblées deux interprétations
apparemment contradictoires : celle de Paul qui (I Cor.
XV, 45) affirme que l'homme psychique est le premier Adam
et l'homme spirituel le second Adam, et celle de Philon
qui affirme l'antériorité de l'homme à
l'image sur l'homme animal. La vision de Grégoire,
tout en restant fidèle à la conception historique
qui est celle de Paul et d'Irénée, et en éliminant
le mythe d'un Adam céleste primitif, retient de la
pensée platonicienne et philonienne la préexistence
dans la pensée de Dieu d'un homme idéal à
quoi toute la création est ordonnée.
7. Gal. III, 28.
8. Platon, Rsp.,
617 E.
9. Passage capital pour
la philosophie de l'image : entre l'homme et Dieu, il y
a communauté de « nature », mais cette
nature, Dieu la possède par lui-même, tandis
que l'homme la reçoit de Dieu.
10. Marc, XII, 16
11. Le changement est ainsi
le caractère même qui distingue l'homme de
Dieu. Cela explique pourquoi il subsiste éternellement
pour Grégoire.
12. Le caractère
« hypothétique » de la pensée
est souligné ici par Grégoire. Il distingue
ainsi très bien ce qu'il professe comme dogme de
l'Église et ce qu'il propose comme pensée
personnelle. Voir d'autres exemples de formules semblables
pour l'interprétation d'autres passages de l'Écriture,
Vie de Moïse, 381 A.
13. L'homme préexistant
dans la pensée de Dieu n'est pas un type idéal,
mais la totalité concrète de l'humanité,
le corps mystique en son entier, que l'histoire ensuite
amènera progressivement à sa pleine stature.
14. L'image de Dieu est
donc la collectivité humaine dans son achèvement,
le Christ total tel qu'il sera réalisé à
la fin des temps. Tel est le but poursuivi par Dieu dès
le premier instant de la création. Voir là-dessus
Balthasar, Présence et Pensée, Essai sur
la philosophie religieuse de Grégoire de Nysse,
p. 52 ; H. de Lubac, Catholicisme, p. 6 sqq.
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Date de
création : 21/11/01 - date de mise à jour :
3/7/02
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