La création de l'homme - chapitre 15

Page précédente

Sommaire

Page suivante


CHAPITRE XV

L'ÂME DOUÉE DE RAISON EST PROPREMENT « ÂME » ET MÉRITE CE NOM. LES AUTRES NE L'ONT QUE PAR SIMILITUDE. LA PUISSANCE DE L'ESPRIT SE RÉPAND A TRAVERS TOUT LE CORPS ET S'ATTACHE AUX ORGANES, D'UNE FAÇON ADAPTÉE A CHACUN

 

Si quelques êtres de la création se nourrissent eux-mêmes, ou encore si d'autres sont administres par des facultés sensorielles, sans que les premiers aient la sensation ni les seconds la nature intellectuelle, et si à cause de cela on suppose l'existence de plusieurs âmes, on ne met pas entre les âmes la distinction qui convient. Toute qualification est attribuée propre­ment à l'être qui la réalise en sa perfection ; mais si on la donne à l'être qui ne la réalise pas selon tout lui-même, cette attribution est vaine. Par exemple, si quelqu'un montre du vrai pain, nous disons que cet homme applique proprement ce nom à l'objet en question. Si au contraire il montre à côté du pain naturel un pain qu'un artiste a ciselé dans une pierre, l'apparence est la même, la grandeur égale, la couleur semblable, la plupart des caractères paraissent iden­tiques au modèle ; cependant il manque à cet objet de pouvoir être une nourriture. Aussi nous disons que c'est par abus, non proprement, que cette pierre est appelée « pain ». De la même manière, tous les êtres qui ne réalisent pas intégralement l'attribution qu'on leur donne portent ce nom par abus.

Ainsi donc comme l'âme a sa perfection dans ce qui est intelligent et doué de raison, tout ce qui ne réalise pas cette qualité peut recevoir par similitude le nom d'âme, mais ne l'est pas réellement : il ne s'agit alors que de quelque énergie vitale, mise par appellation en parallèle avec l'âme. Aussi Dieu qui fixe les lois de chaque être a également remis à l'homme pour ses besoins les animaux qui tiennent encore de près à cette vie « naturelle », pour qu'ils lui servent de nourriture comme les plantes : « Vous mangerez, dit-il, de toutes les viandes comme des herbes des champs. » L'animal, en effet, par son activité sensible, paraît peu élevé au-dessus des êtres qui se nourrissent et s'accroissent sans cette activité. Ceci peut servir d'enseignement aux amis de la chair pour leur persuader de ne pas conduire leurs pensées selon les apparences sensibles, mais de se consacrer aux biens supérieurs de l'âme, puisque c'est en eux que celle-ci réside en sa vérité, tandis que la sensation leur est commune avec les animaux.

Mais la suite des pensées nous a emportés à côté du sujet. Notre but n'était pas de montrer que l'activité de l'esprit est plus élevée en dignité, parmi les attri­buts de l'homme, que la partie matérielle de son être, mais que l'esprit ne s'attache pas à l'une des parties de notre être et qu'il est également en toutes et à travers toutes : ni il ne les contient de l'extérieur ni non plus il ne les domine de l'intérieur : de telles façons de parler s'appliquent proprement à des cubes ou à des objets semblables qui s'emboîtent les uns dans les autres. L'union de l'esprit et de l'ensemble corporel représente au contraire une liaison indicible et impensable : elle ne se fait pas dans le corps (comment l'incorporel serait-il au pouvoir du corps ?) ; elle ne se réalise pas non plus à l'extérieur (comment l'incorporel contiendrait-il en lui quoi que ce soit ?). Mais l'esprit, selon un mode hors de toute imagination et de toute pensée, s'approchant de notre nature de telle sorte qu'il se joint à elle, est à la fois en elle et autour d'elle, sans pourtant y avoir son siège ni l'enfermer en lui. On ne peut dire que ceci : la fidélité de la nature à marcher dans sa voie permet l'exercice de la pensée. Mais le moindre écart en elle en rend boiteux le mouvement.


Page précédente

Sommaire

Page suivante


Date de création : 21/11/01 - date de mise à jour : 3/7/02