|
Page
précédente
|
Sommaire
|
Page
suivante 
|
CHAPITRE XIII
LE SOMMEIL. LE BAILLEMENT.
LES SONGES.
RECHERCHES SUR LEURS CAUSES
La loi de changement.
Cette vie matérielle et fluente des corps,
toujours soumise au changement, ne trouve de possibilité
d'exister que dans la perpétuité de son mouvement. Comme
un fleuve emporté par son courant [1] a
le lit où il coule, toujours plein, bien que la même eau
ne soit jamais au même endroit, mais qu'une partie soit
déjà en aval, quand l'autre est encore en amont, ainsi notre
vie matérielle ici-bas s'écoule dans le mouvement et, par
la succession continue des contraires, est prise dans un
changement qui ne peut s'arrêter. Au lieu d'avoir la possibilité
de rester toujours au même endroit, elle est douée d'un
mouvement où elle ne cesse de changer parmi des qualités
semblables ; et si elle s'arrêtait jamais dans son mouvement,
elle cesserait d'exister. Ainsi le vide succède au plein
et de nouveau le plein vient prendre la place du vide.
Les deux états : sommeil et état de veille.
Le sommeil relâche la tension de l'état
de veille ; ensuite l'état de veille tend ce qui s'est relâché.
Aucun de ces deux états ne dure, mais l'un à tour de rôle
prend la place de l'autre. La nature se renouvelle ainsi
par ces échanges, de telle sorte que, tenant ces deux états
à la fois, elle passe sans discontinuer de l'un à l'autre.
Une tension continue des activités du vivant produit une
brisure et une déchirure de ces parties tendues au delà
de la normale ; au contraire, un relâchement constant du
corps cause la chute et la dissolution de l'être. Le passage
régulier, au moment voulu, de l'un à l'autre état est une
force pour le maintien de la nature qui, grâce à cette succession
perpétuelle des deux états, dans l'un se repose de l'autre
[2].
Le sommeil
Ainsi la nature, prenant le corps tendu
par l'état de veille, assure, par le sommeil, le relâchement
de sa tension selon les besoins ; elle fait se reposer les
facultés sensorielles de leur activité, comme si elle laissait
se détendre des chevaux après des combats de char. Ce relâchement
opportun est nécessaire à la conservation du corps ; grâce
à lui, la nourriture peut se répandre sans obstacle à travers
tout le corps par les conduits intérieurs, aucune tension
n'empêchant ce passage. Quand le soleil brille de rayons
plus chauds, des vapeurs nébuleuses sortent du fond d'un
sol humide ; un phénomène semblable a lieu dans la terre
que nous sommes, lorsque la chaleur naturelle échauffe la
nourriture qui est à l'intérieur. Les vapeurs, tendant,
comme l'air, à s'élever et montant toujours plus haut, se
trouvent dans la région de la tête, comme une fumée qui
passe par les jointures d'une muraille ; de là elles sont
emportées par évaporation vers les conduits des sens. Alors
cédant peu à peu la place à ces vapeurs, la sensation est
rendue nécessairement impossible. Les yeux se recouvrent
des paupières, comme si une machine de plomb, c'est-à-dire
le poids de ces vapeurs, faisait abaisser les paupières
sur les yeux. L'ouïe alourdie par ces mêmes vapeurs, comme
si on avait mis une porte devant les organes de l'audition,
n'exerce plus son activité normale. Tel est l'état du sommeil
[3]: la sensation n'agit plus dans le corps
; elle est privée de son mouvement naturel, pour permettre
la distribution de la nourriture qui s'introduit ainsi
par chacun de ces conduits avec les vapeurs.
Le baîllement
Pour cette même raison, si les exhalaisons
venues de l'intérieur, rétrécissent les endroits où se trouvent
les sens et si par ailleurs quelque nécessité interdit le
sommeil, le système nerveux, rempli de ces vapeurs, se tend
naturellement lui-même et cet allongement amincit la région
chargée des vapeurs. Il se produit quelque chose d'identique
à ce qui a lieu quand on tord avec force des vêtements pour
en faire sortir l'eau. La région du pharynx est arrondie
et le système nerveux y est très développé. Lorsqu'il faut
en chasser les vapeurs qui s'y sont accumulées (comme on
ne peut étirer un objet rond qu'en l'étendant suivant une
forme circulaire), cette forme arrondie fait que le souffle
est reçu dans le bâillement : la luette fait s'abaisser
la mâchoire inférieure et, tandis que l'intérieur de la
cavité ainsi formée se détend en forme de cercle, cette
sorte de suie lourde répandue en ces organes est exhalée
avec le souffle. Souvent, après le sommeil, la même chose
se produit, lorsqu'une de ces vapeurs a été laissée en ces
lieux sans être chassée par le souffle.
Les rêves
Ces exemples montrent clairement le lien
de l'esprit humain avec la nature : lorsque celle-ci est
intacte et en éveil, lui aussi a de l'activité et du mouvement,
mais si elle est relâchée par le sommeil, il demeure inerte,
à moins qu'on ne prenne pour une activité de l'esprit les
imaginations des songes qui nous viennent pendant le sommeil.
Pour moi, je prétends qu'il ne faut rapporter à l'esprit
que la pensée dans son activité consciente et entière ;
les bagatelles qui s'offrent à l'imagination pendant le
sommeil, je les crois façonnées au hasard par la partie
irrationnelle de l'âme comme des images de l'action de l'esprit.
Quand l'âme est déliée par le sommeil de son union avec
les sens, elle se trouve nécessairement aussi hors de l'activité
spirituelle. Car c'est par les sens que se fait l'union
de l'esprit avec l'homme ; s'ils cessent d'agir, l'esprit
reste lui aussi inactif. Nous en avons pour preuve ce fait
que dans les événements étranges ou impossibles, il nous
semble souvent que nous rêvons ; ce qui ne serait pas, si
alors l'âme était gouvernée par la raison et la pensée.
Il me semble donc que durant le sommeil, l'âme est en repos
dans ses parties les plus hautes (je veux parler de ses
activités spirituelles et sensibles) ; seule la partie nutritive
reste en activité. En elle demeurent quelques images des
événements de l'état de veille et quelques retentissements
de l'activité des sens ou de l'esprit qu'y a imprimés cette
partie de l'âme qu'est la mémoire. Ceux-ci sont reproduits
comme ils se présentent, car certains souvenirs demeurent
attachés à cette partie de l'âme. Dans ces rêves, l'homme
voit par l'imagination : dans l'ensemble de ce qui lui apparaît,
il n'y a aucun enchaînement logique, mais il s'égare en
des tromperies embrouillées et sans suite.
Explication des rêves
Dans l'activité du corps, bien que chaque
partie ait une fonction propre liée à la puissance qui est
en elle, il n'y en a pas moins corrélation entre la partie
en repos et celle qui est soumise au mouvement ; de la même
façon dans l'âme, même si une de ses parties est en repos
et l'autre en mouvement, l'ensemble reste en liaison avec
ses parties. Car on ne peut admettre que l'unité naturelle
de l'âme soit entièrement dissoute par la prédominance de
l'activité d'une des puissances sur une partie. Mais de
même que chez ceux qui sont éveillés et en exercice, l'esprit
domine et le sens sert, alors que cependant la partie nutritive
du corps ne fait pas défaut au reste (l'esprit fournit la
nourriture nécessaire, le sens la reçoit et la force nutritive
du corps l'assimile) ; de la même façon durant le sommeil
l'ordre de commandement de ces puissances est en nous comme
inversé : alors que commande la partie irrationnelle, l'activité
des autres cesse, mais ne s'éteint pas tout à fait. A ce
moment la partie nutritive est occupée, grâce au sommeil,
à la digestion, et elle assure le soin de toute la nature
; mais alors la force de la sensation n'est pas tout à fait
détendue (ce que la nature a une fois uni ne peut être ensuite
complètement séparé), sans que son activité puisse pourtant
s'exercer au grand jour, à cause de l'inactivité des sens
pendant le sommeil. II faut en dire autant de l'esprit :
comme il est uni à la partie sensitive de l'âme, il serait
logique d'affirmer que les mouvements de celle-ci déterminent
les mouvements de l'esprit et que son repos amène le repos
de l'esprit. C'est ainsi que normalement il arrive pour
un feu. Lorsque de tous côtés on l'a recouvert de pailles
mais qu'aucun souffle ne vient agiter la flamme, celle-ci
ne se répand pas sur les matières environnantes. Cependant
le feu n'est pas tout à fait éteint ; mais, au lieu d'une
flamme, la paille ne donne qu'une vapeur. Le vent vient-il
à s'en emparer, la paille change la fumée en flamme. De
la même façon l'esprit, recouvert pendant le sommeil par
suite de l'inaction des sens, n'a pas la force de faire
briller en eux sa lumière ; mais il n'est pas tout à fait
éteint. Son mouvement est celui de la fumée : il a bien
quelque activité, mais elle est sans force. Un musicien,
qui frappe le plectre sur les cordes relâchées de sa lyre,
ne fait pas entendre de chant régulier, car une corde, si
elle n'est pas tendue, ne résonne pas. Alors sa main a
beau être fidèle à son art et poser le plectre à l'endroit
voulu, aucun son n'en sort, mais un bruit sourd qui n'a
ni sens ni ordre et qui vient du mouvement des cordes. Ainsi
l'ensemble des organes des sens est relâché par le sommeil
et, ou bien l'artiste se repose tout à fait, quand une trop
grande fatigue ou quelque lourdeur ont entièrement détendu
l'instrument, ou bien son activité reste sans vigueur et
indistincte, quand l'organe des sens est incapable de recevoir
exactement son impression. La mémoire alors est confuse
et notre connaissance de l'avenir sommeille sous des voiles
incertains ; l'imagination nous présente l'image d'objets
dont nous nous occupions éveillés et il arrive souvent que
nous y trouvions l'indication d'événements à venir. Car
alors la mémoire, par la subtilité de la nature, dépasse
la lourdeur corporelle et peut apercevoir quelque objet
existant. Sans doute n'a-t-elle pas le pouvoir de faire
comprendre nettement ce qu'elle dit et d'annoncer clairement
l'avenir, mais la manière dont elle le montre reste incertaine
et amphibologique, à quoi les interprètes des songes donnent
le nom d'énigmes. Ainsi l'échanson broie des grappes de
raisin dans la coupe du pharaon ; ainsi le panetier se voit
en songe en train de porter des corbeilles [4]:
chacun pendant ses songes se croit dans ses occupations
de l'état de veille. L'impression, dans la partie de l'âme
qui regarde l'avenir, des objets qui étaient l'occupation
ordinaire de ces hommes, a fait qu'occasionnellement leur
a été prédit quelque événement à venir, grâce à cette prévision
de l'esprit.
Prédiction par les songes
Les prédictions que Daniel, Joseph et leurs
semblables firent par une puissance divine et sans aucun
trouble causé par les sens, n'ont rien à voir avec le cas
que nous envisageons. Personne ne saurait attribuer ces
effets à la puissance des songes : ce serait logiquement
admettre que ces manifestations de Dieu qui se font dans
l'état de veille ne sont pas une vue directe, mais la suite
de l'activité normale de la nature. Or, de même que tous
les hommes sont conduits par leur propre esprit et qu'un
petit nombre seulement est jugé digne de la fréquentation
directe de Dieu, de même tous ont également reçu de la nature
la même puissance d'imagination durant le sommeil, tandis
que quelques-uns seulement, et non tous, peuvent recevoir
par les rêves une manifestation divine. Chez tous les autres,
même si les songes permettent quelque prévision, elle se
fait de la façon que j'ai dite [5].
Si Dieu mit sur la voie de la connaissance
de l'avenir le tyran d'Égypte ou, celui d'Assyrie, c'est
qu'il se proposait par là un but spécial : il voulait manifester
au jour la sagesse des saints restée cachée, afin de la
faire servir au bien des hommes. Comment Daniel eût-il été
connu pour ce qu'il était, si les enchanteurs et les mages
n'étaient restés impuissants à découvrir les songes ? Comment
le peuple d'Égypte eût-il été sauvé, si Joseph était demeuré
en prison et si son explication du songe ne l'avait mis
en évidence ? Aussi ces événements sont différents des
premiers et il ne faut pas les juger d'après les imaginations
communes. En général tous peuvent avoir des songes et ceux-ci
naissent dans l'imagination de façons très diverses. Ou
bien en effet, comme j'ai dit, demeurent dans la mémoire
les retentissements des actions du jour ; ou souvent aussi,
les songes se forment selon les dispositions du corps. Ainsi
celui qui a soif se croit à une source ; celui qui a faim
dans des banquets ; le jeune homme, gonflé par la jeunesse,
se construit des chimères conformes à sa passion.
Un souvenir de Grégoire
J'ai découvert une autre cause de ce qui
se passe pendant le sommeil, en soignant un malade de mes
familiers qui était pris de « phrenitis ». Il était
alourdi par plus de nourriture que n'en supportaient ses
forces et il criait, blâmant les assistants d'avoir rempli
ses intestins de fumier. Le corps tout dégoûtant de sueur,
il accusait ceux qui étaient là d'avoir de l'eau prête pour
l'arroser sur son lit. Il ne cessait de crier, jusqu'à ce
que l'événement eût indiqué la cause de tels reproches.
Sans arrêt, en effet, une sueur abondante coulait sur son
corps et l'état de son ventre indiquait bien la lourdeur
de ses intestins. Ici, à la suite de l'émoussement de la
sobriété par la maladie, la nature a souffert du mal même
du corps, mais alors qu'elle n'était pas sans ressentir
son mal, le déséquilibre produit par la maladie lui ôtait
la force de manifester clairement la cause de son affliction.
Or supposons que ce soit le sommeil naturel et non le manque
de force qui ait assoupi la partie intelligente de l'âme,
le même fait se serait produit en rêve pour notre malade
: l'eau y aurait traduit l'écoulement de la sueur et la
lourdeur des intestins le poids des aliments. Beaucoup de
ceux qui connaissent la médecine expriment de même l'opinion
que, chez les malades, les visions de leurs rêves sont en
rapport avec leurs maladies : il y a les rêves des malades
de l'estomac, ceux des malades des méninges, ceux des fiévreux,
ceux des bilieux ; ceux qui sont malades de la pituite en
ont d'autres et les songes de ceux qui sont atteints de
congestion sont différents des songes de ceux qui se dessèchent.
Ces exemples font voir que dans la partie
de l'âme occupée à la nourriture et à l'accroissement, l'union
de l'âme et du corps maintient des germes d'activité spirituelle,
plus ou moins conformes à notre état physique, et met en
harmonie les imaginations de l'esprit avec la disposition
dominante du corps.
Chez beaucoup aussi, la nature des rêves
dépend du genre de leurs murs. Un homme courageux
n'a pas les mêmes rêves qu'un lâche, l'intempérant que le
sage ; l'homme généreux voit une chose en songe, l'avare
en voit une autre : ce n'est pas l'esprit, mais la disposition
de l'âme irrationnelle qui forme de pareilles visions et
qui façonne ainsi les images des objets auxquelles l'âme
est habituée en raison de ses soucis de l'état de veille.
1. L'image est héraclitéenne,
mais l'idée du changement perpétuel comme
loi de la créature et ce qui la distingue foncièrement
de Dieu, est fondamentale chez Grégoire. Voir le
début de la Vie de Moïse, 328 A, et plus
bas 184 D.
2. Cette opposition de stasis
et de anesis nous remet à nouveau dans un contexte
posidonien, après la digression du chapitre précédent.
Voir. aussi XLIV, 414 B, et von Ivanka, Die Quelle
..., p. 10. Mais à partir d'ici nous ne trouvons
plus de parallèle chez Cicéron, sauf en ce
qui concerne la divination (De Nat. Deor., 162 et
169-172).
3. Nous avons ici une théorie
du sommeil comprenant trois parties : le sommeil lui-même,
le rêve, la divination par le rêve, conformément
aux habitudes de l'antiquité depuis Aristote (voir
Chauvet, La philosophie des médecins grecs,
p. 424). Mais à qui Grégoire a-t-il emprunté
cette théorie ? Reinhardt a raison de dire qu'elle
n'est pas posidonienne, mais elle ne semble pas non plus
venir d'Aristote, comme il l'affirme (Kosmos und Sympathie,
p. 192-208). D'ailleurs tout l'ouvrage de Grégoire
est étranger à Aristote. Je pense qu'en réalité
nous pourrions avoir ici la théorie du sommeil de
Galien, qui, nous allons le voir, est la source de Grégoire
dans la seconde partie de son livre comme Posidonius l'était
jusqu'ici. Cette théorie est en effet de tout point
conforme aux idées de Galien sur l'alimentation du
cerveau par les vapeurs issues du foie et qui sont cause
du sommeil. Et c'est à Galien que renvoie le iatrikè
de 173 B qui annonce le iatrikôtera de 240
C.
4. Gen. XL, 1 sq.
5. La double interprétation
des songes, physiologique ou surnaturelle, est posidonienne.
Mais la seconde se rattache chez Posidonius à l'idée
de la sumpatheia universelle et du retentissement
du macrocosme dans le microcosme qui donne un fondement
métaphysique à la divination par oniromancie,
tandis que chez Grégoire, elle suppose l'intervention
d'un Dieu personnel.
|
Page
précédente
|
Sommaire
|
Page
suivante 
|
Date de
création : 21/11/01 - date de mise à jour :
3/7/02
|