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CHAPITRE XII
RECHERCHES SUR LA LOCALISATION
DE LA PARTIE SUPÉRIEURE DE L'ÂME. PHYSIOLOGIE DU RIRE ET
DES LARMES. CONSIDÉRATIONS TIRÉES DE LA « PHYSIQUE » SUR
LES RAPPORTS DE LA MATIÈRE, DE LA NATURE ET DE L'ESPRIT
Diverses opinions sur la localisation :
tête, cur
Ce que nous avons dit doit faire cesser
les vaines conjectures de ceux qui enferment dans des parties
du corps l'activité de l'esprit : les uns veulent placer
dans le cur la partie supérieure de l'âme, d'autres
affirment que l'esprit habite dans le cerveau [1].
Tous fondent de telles inventions sur des vraisemblances
de surface. Celui qui attribue le premier rôle au cur
donne la place de celui-ci comme preuve de son opinion :
cette position centrale lui semble faite pour permettre
au mouvement de la volonté de se répartir facilement du
milieu vers l'ensemble du corps et ainsi de passer à l'acte.
On donne encore comme preuve de la même opinion le certain
retentissement que paraissent avoir en cette partie-là nos
dispositions de chagrin et de colère. Ceux qui consacrent
le cerveau à la raison disent que la tête a été édifiée
par la nature comme une citadelle sur tout le corps : l'esprit
y habite comme un roi défendu tout autour par les organes
des sens qui sont ses messagers et ses écuyers. Ils donnent
encore comme indices d'une telle supposition le déséquilibre
mental de ceux dont les méninges sont en mauvais état et
la perte du sens de la mesure chez ceux dont la tête est
alourdie par le vin. L'un et l'autre groupe de ceux qui
tiennent ces opinions ajoutent encore quelques autres raisons
tirées des sciences pour établir leurs hypothèses sur la
partie supérieure de l'âme. L'un dit que le mouvement de
la pensée est du même genre que celui du feu, puisque l'un
et l'autre sont sans arrêt. Or en sait que la chaleur a
sa source dans le cur. Aussi ces auteurs, comme ils
tiennent que le mouvement de l'esprit se confond avec la
mobilité de la chaleur, concluent que le cur qui renferme
la chaleur est le réceptacle de la nature spirituelle [2].
L'autre groupe part du fait que les méninges (c'est le nom
de la membrane qui entoure le cerveau) sont comme le fondement
et la racine de tous les organes des sens ; de là ils donnent
à penser que l'activité de l'esprit ne peut avoir de siège
ailleurs que dans cette partie où s'ajuste l'oreille et
où les sons qui y tombent viennent frapper. De même c'est
par son union à cette membrane dans la cavité des yeux que,
grâce aux images qui tombent sur les pupilles, la vue exprime
les choses à l'intérieur de l'esprit. De même c'est dans
le cerveau que, par l'odorat qui les attire, se fait le
discernement des différentes odeurs. La sensation du goût
est soumise, elle aussi, au discernement de cette méninge
: celle-ci, communiquant la sensibilité aux développements
nerveux qui l'avoisinent, les répand dans les muscles de
cette région, à travers les vertèbres du cou jusqu'au conduit
de l'ethmoïde [3].
Réfutation : pas de liaison nécessaire
Pour ma part, je reconnais sans peine que
la prépondérance des affections physiques trouble souvent
l'intelligence et que les dispositions du corps émoussent
l'activité naturelle de la raison. J'admets aussi que le
cur est la source du feu qui est dans le corps et
que les fortes émotions ont leur retentissement sur lui.
En outre, quand les savants en ces matières me disent que
cette méninge est placée près des organes des sens, qu'elle
enferme le cerveau de ses plis et qu'elle est comme « arrosée
» des vapeurs venues des sens, ils l'ont constaté par les
anatomies qu'ils ont faites. Je ne rejette pas ce qu'ils
disent. Mais je ne puis y voir la preuve de ce que la nature
incorporelle soit circonscrite en des délimitations spatiales.
En effet, nous le savons, le délire ne vient pas de la seule
ivresse ; la maladie des membranes qui entourent les côtes
s'accompagne également, au dire des médecins, d'un affaiblissement
de la pensée : ils appellent ce mal « phrenitis »
(folie), du mot « phrenes » qui est le nom donné
à ces membranes. Par ailleurs, dans l'état consécutif au
chagrin et qui agit sur le cur, les choses ne se passent
pas comme l'on dit : ce n'est pas le cur, mais l'entrée
de l'estomac qui est ainsi éprouvée ; seulement, par ignorance,
on attribue ce mal au cur. Voici ce que disent ceux
qui ont examiné avec soin ces phénomènes : quand nous sommes
dans le chagrin, les conduits se contractent et s'obstruent
naturellement dans tout le corps et tout l'air qui ne peut
sortir est repoussé vers les profondeurs. Alors les viscères,
qui ont besoin de respirer, se trouvant comprimés de tous
côtés, l'attraction de l'air se fait plus forte et la nature,
pour remédier à cet affaissement, cherche à élargir ce qui
s'est rétréci. Cette difficulté de respirer, nous en faisons
le signe du chagrin et nous l'appelons gémissement et soupir.
L'apparente compression des alentours du cur est une
mauvaise disposition, non du cur, mais de l'entrée
de l'estomac, qui a la même origine que la contraction des
conduits : le réceptacle de la bile, par suite de son rétrécissement,
verse son liquide âcre et mordant sur l'entrée de l'estomac.
La preuve en est que la peau de ceux qui sont ainsi chagrinés
devient jaune et « hépatique », sous l'action de la bile
qui, trop resserrée, se déverse dans les veines.
Le rire
Ce qui se passe dans la joie et le rire
confirme encore davantage ce que nous disons. Les conduits
du corps sont relâchés et dilatés par le plaisir, chez ceux
par exemple qu'une bonne nouvelle épanouit. Dans le cas
du chagrin, par suite de la fermeture dans les conduits
de ces passages minces et imperceptibles ouverts à la respiration
et, par suite, de la compression de l'intérieur des viscères,
il se produit un refoulement vers la tête et les méninges
de la vapeur humide : celle-ci reçue en abondance dans les
cavités du cerveau, par l'intermédiaire des conduits qui
sont à sa base, est repoussée vers les yeux : d'où la contraction
des sourcils fait sortir goutte à goutte l'humidité (ces
gouttes que nous appelons larmes). D'une façon identique,
vous pouvez penser que la disposition contraire élargit
les conduits plus que de coutume, que l'air est attiré par
eux vers les profondeurs et, de là, à nouveau rejeté naturellement
par la bouche avec le concours des viscères et surtout,
dit-on, du foie, qui le chassent dans un mouvement tumultueux
et bouillonnant. Aussi la nature, pour faciliter la sortie
commode de cet air, élargit la bouche et écarte de chaque
côté les joues pour permettre la respiration. Le nom donné
à ce phénomène est le rire.
Conclusion sur ces hypothèses
En conclusion, il n'y a là aucune raison
de localiser dans le foie la partie supérieure de l'âme
pas plus que le bouillonnement du sang autour du cur
dans les moments de colère n'en est une de placer en celui-ci
le siège de l'esprit. Il faut chercher la cause de ces faits
dans la constitution même des corps Au contraire il faut
estimer que l'esprit, selon un mode d'union indicible, s'attache
également à chacune des parties corporelles. Si certains
nous opposent l'Écriture, d'après laquelle cette partie
supérieure de l'âme serait dans le cur, il n'y a qu'à
vérifier leur dire, avant de le recevoir. Celui en effet
qui a fait mention du cur parle aussi des reins :
« Dieu, dit-il, examine les curs et les reins » [4],
en sorte qu'il faudrait enfermer la pensée dans ces deux
organes ou dans aucun. Donc, lorsque l'on me dit que l'activité
de l'esprit est émoussée ou même disparaît totalement dans
telles ou telles dispositions du corps, je ne vois pas là
une preuve suffisante pour circonscrire la puissance de
l'esprit en un certain lieu : en ce cas, des tumeurs formées
en ces régions diminueraient la place réservée à l'esprit.
C'est seulement lorsqu'il s'agit des corps qu'on ne peut
trouver où les mettre, si le récipient a été précédemment
rempli. La nature spirituelle ne cherche pas à remplir le
vide laissé par les corps ; elle n'est pas non plus chassée
d'un endroit, quand la chair y est trop abondante.
La pensée de Grégoire : le corps « instrument
»
En réalité, on dirait tout le corps construit
à la manière d'un instrument de musique [5];
de même que souvent des chanteurs sont empêchés de montrer
leur talent par la mise hors d'usage de l'instrument dont
ils se servent, qui s'est gâté avec le temps, brisé dans
une chute ou que la rouille et la moisissure ont rendu inutilisable,
si bien qu'il ne répond plus, même si c'est un flûtiste
de première valeur qui le touche, de même aussi l'esprit,
qui se communique à tout son instrument et qui atteint chaque
organe d'une façon spirituelle, conformément à sa nature,
n'exerce son activité normale que là où tout est selon l'ordre
de la nature ; mais là où la faiblesse d'une partie s'oppose
à son opération, il reste sans résultat et sans efficacité.
Il fait de même bon ménage, en effet, avec tout ce qui respecte
l'ordre de la nature, mais il reste étranger à tout ce qui
s'en écarte.
Matière et esprit dans notre nature
Sur ce point nous pouvons faire une remarque
qui est plutôt, semble-t-il, du domaine de la « Physique
» et qui est une manière de voir assez délicate à saisir.
La voici : la Divinité est le Bien Suprême, vers qui tendent
tous les êtres possédés du désir du Bien, C'est pourquoi
notre esprit, étant à l'image du Bien parfait, tandis qu'il
conserve, autant qu'il est en lui, la ressemblance avec
son modèle, se maintient lui-même dans le bien ; mais s'en
écarte-t-il, il est dépouillé de sa beauté première. Et
comme nous disons que l'esprit tire sa perfection de sa
ressemblance avec la beauté prototype de toutes les autres,
comme un miroir recevant une forme par l'impression de l'objet
qui y paraît, par un raisonnement semblable nous disons
que la nature, administrée par l'esprit, s'attache à lui
et de cette beauté placée près d'elle, reçoit elle-même
son ornement, comme si elle était miroir de miroir ; à son
tour, elle gouverne et soutient la partie matérielle de
l'être existant à qui elle appartient.
Tant que cette dépendance est gardée entre
les éléments, tous sont unis, chacun à son degré, à la beauté
en soi, car l'élément supérieur transmet sa beauté à celui
qui est placé sous lui. Mais lorsque dans cette harmonie
naturelle, il se produit une rupture ou que, à l'inverse
de l'ordre, le supérieur se met à la remorque de l'inférieur,
alors la matière, mise à part de la nature, met à jour sa
difformité (car d'elle-même elle n'a ni forme ni constitution)
; puis sa difformité corrompt la beauté de la nature, qui
reçoit sa beauté de l'esprit. Et ainsi c'est sur l'esprit
même que, par l'intermédiaire de la nature, passe la laideur
de la matière, en sorte que l'on n'y voit plus l'impression
de l'image divine qui s'y modelait. En effet l'esprit, comme
un miroir qui ne présente à l'idée de tout bien que sa face
postérieure, repousse les manifestations en lui de la splendeur
du bien, tandis qu'il modèle en lui la difformité de la
matière. Ainsi naît le mal, par la mise à l'écart progressive
du bien. Toute bonté, quelle qu'elle soit, est de la même
famille que le premier bien, mais tout ce qui n'a avec le
bien ni attenance ni similitude n'a absolument aucune bonté.
Si donc, selon ce que nous venons de voir, le bien réel
est un, l'esprit reçoit sa beauté de la création à l'image
du Bien, et la nature, qui est par l'esprit, est comme un
miroir de miroir [6]. D'où il suit que
la partie matérielle de notre être reçoit toute consistance
et tout ordre de la nature qui la gouverne, mais que sa
séparation d'avec ce qui lui donne ordre et cohésion et
sa rupture d'avec la tendance naturelle qui l'unit au bien
amènent sa dissolution et son retour vers en bas. Cette
chute n'a d'autre cause que le retournement de la tendance
spontanée de la nature à la suite du désir qui ne tend pas
vers le Bien, mais vers ce qui a besoin d'un autre pour
l'embellir. En effet, de toute nécessité, la matière qui
mendie sa propre forme impose sa difformité et sa laideur
à celui qui veut lui ressembler.
Conclusion
Nous avons été amenés à faire ces réflexions
subsidiaires à propos du but premier de ce chapitre. Nous
nous demandions si la puissance spirituelle a son siège
dans une partie spéciale de notre être ou si elle s'étend
pareillement en toutes. Certains, disions-nous, assignent
à l'esprit une localisation et ils fondent leur supposition
sur ce fait que l'exercice de la pensée est arrêté chez
ceux dont les méninges sont malades. Notre raisonnement
a montré qu'en tout organe du composé humain, qui a de soi
une activité propre, la puissance de l'âme peut rester sans
effet, si l'organe en question ne se maintient pas dans
l'ordre naturel. Ces considérations nous ont amenés à introduire
dans la suite de l'exposé le principe énoncé ci-dessus,
où nous voyons que dans le composé humain, l'esprit est
gouverné par Dieu, et notre vie matérielle par l'esprit,
lorsqu'elle garde l'ordre de la nature. Mais se détourne-t-elle
de cet ordre, elle devient étrangère à l'influence de l'esprit.
Là-dessus revenons au point d'où nous étions partis, à savoir
que sur les parties de notre être qui ne se détournent pas
de leur constitution naturelle à la suite de quelque passion
(pathos), l'esprit exerce sa puissance propre ; il
a de la force sur les organes en bon état mais il est impuissant
sur ceux qui ne laissent pas place a son activité. D'autres
arguments peuvent encore servir à établir cette façon de
penser ; si vous n'êtes pas fatigué par ce que nous avons
dit, autant que j'en suis capable, je donnerai encore quelques
explications sur ces matières.
1. Grégoire fait
allusion aux controverses qui opposaient stoïciens
et platoniciens, les premiers (et en particulier Posidonius)
localisant le nous, identique au feu (pur), dans
le cur, principe de la chaleur, les autres le situant
dans le cerveau. Nous retrouvons les mêmes allusions
à ces controverses chez Cicéron (Tusculanes,
I, 19). Dans le passage parallèle au nôtre,
celui-ci se contente d'opter pour une des deux théories.
Il est notable que ce soit pour la théorie platonicienne.
Le fait que celle-ci se rencontre à cet endroit chez
Grégoire (qui l'écarte d'ailleurs, comme l'autre)
et chez Cicéron pose la question de savoir si l'ouvrage
qui leur sert de source commune ne comprenait pas des interprétations
non-stoïciennes. C'est la thèse de E. von Ivanka
(Die Quelle von Ciceros, De Natura deorum, p. 8 sqq.).
Il est certain en particulier que la source commune contenait
l'image de l'esprit habitant la tête, considérée
comme citadelle du corps et utilisant les organes des sens
comme messagers, puisqu'on la retrouve en termes propres
chez Cicéron : « Sensus autem interpretes et
nuntii rerum in capite, tanquam in arce, mirifice collocati
sunt » (140) et chez Lactance qui dépend de
lui : « Diuina mens, in summo capite collocata, tanquam
in arce, sublimis speculatur omnia » (34 A), et surtout
65 A, où il s'agit à la fois de l'âme
et des sens. La source est Platon (Timée,
70).
2. Le cur, principe
du feu qui anime le corps, est une idée posidonienne
(Reinhardt, Kosmos und Sympathie, 331).
3. A qui est empruntée
la théorie qui fait du cerveau le siège de
l'âme ? Nous savons que cette théorie, d'origine
platonicienne, a été reprise par Galien. Or
l'exposé de Grégoire contient sur un point
une doctrine qui ne peut être que de Galien, c'est
celle qui fait du cerveau le siège de l'odorat (Galien,
De l'organe de l'odorat, 4). Nous verrons tout à
l'heure que Galien a été utilisé par
Grégoire pour son livre. C'est donc lui dont il expose
ici la théorie et qui est désigné par
le Oi epistèmones tès iatrikès
de 157 D.
4. Ps, VII, 10.
5. Dans tout ce passage,
Grégoire utilise les exemples de parallélisme
psycho-physiologique que lui offrent ses sources, mais il
en discute la signification et leur donne une interprétation
spiritualiste. Il y aurait un intéressant parallèle
à établir entre les analyses de Grégoire
sur la localisation de l'esprit et sur l'union de l'âme
et du corps, et celles de Bergson sur le même sujet
dans l'Essai sur les données immédiates
et Matière et Mémoire. Les principes
fondamentaux y apparaîtraient identiques. L'âme
est dépendante du corps dans son activité,
comme le musicien l'est de son instrument. Elle n'en reste
pas moins indépendante dans son être même.
6. L'expression «
miroir de miroir » eikôn eikonos, qui
vient de Philon, désigne tantôt le rapport
de l'homme au Verbe, lui-même image du Père,
tantôt, comme ici, celui de la matière à
l'esprit, lui-même image de Dieu.
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Date de
création : 21/11/01 - date de mise à jour :
3/7/02
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