La création de l'homme - chapitre 11

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CHAPITRE XI

LA NATURE HUMAINE EST UN MYSTÈRE

 

Quelle est donc la nature de l'esprit, qui se divise dans les facultés sensibles et qui tire de chacune d'elles, d'une manière conforme à leur nature, la con­naissance de l'univers ? Qu'il soit tout autre que les sens, sans doute, personne d'avisé n'en doutera. S'il avait même nature qu'eux en effet, il n'aurait de rapports qu'avec une seule de leurs activités, parce qu'il est sans composition et que ce qui est sans composition ne connaît pas la diversité. Or, dans notre être composé, le toucher est une chose, l'odo­rat une autre, et de même les autres sens n'ont entre eux ni communauté ni mélange. Puisque l'esprit est présent également à tous selon la nature de chacun, il faut bien supposer qu'il est tout autre que la nature sensible, si l'on ne veut pas introduire la diver­sité dans une nature spirituelle.

« Qui a connu l'esprit du Seigneur ? » [1], dit l'Apôtre. Pour ma part, je dis aussi : « Qui a connu son propre esprit ? » Ceux qui s'estiment capables de « saisir » la nature de Dieu, feraient bien de dire s'ils se sont regardés eux-mêmes. Ont-ils connu la nature de leur propre esprit ? — II a plusieurs parties et est composé. Mais comment une substance spirituelle est-elle dans la composition ? Ou de quelle façon se fait l'union d'objets hétérogènes ? — Vous dites que l'esprit est simple et sans composition ! Comment alors se dissé­mine-t-il dans la multiplicité des parties sensibles ? Comment dans l'unité la diversité ? Comment dans la diversité l'unité ?

Pour ma part, je trouve la solution de ces difficultés dans le recours à cette parole de Dieu :    « Faisons l'homme à notre image et ressemblance ». L'image n'est vraiment image que dans la mesure où elle pos­sède tous les attributs de son modèle ; dans la mesure où elle déchoit de la ressemblance avec son prototype, par ce côté-là elle n'est plus image. Comme l'une des propriétés de la nature divine est son caractère insaisissable, en cela aussi l'image doit ressembler à son modèle. Si la nature de l'image pouvait être « saisie », tandis que le modèle est au-dessus de notre « prise », cette diversité d'attributions prouverait l'échec de l'image. Mais puisque nous n'arrivons pas à connaître la nature de notre esprit, qui est à l'image de son Créateur, c'est qu'il possède en lui l'exacte ressemblance avec Celui qui le domine et qu'il porte l'empreinte de la nature « insaisissable » par le mys­tère qui est en lui [2].


1. Rom. XI, 34.

2. Nous avons dans ce chapitre un bon exemple de la manière dont Grégoire utilise ses sources. Il accepte la des­cription posidonienne de l'activité des sens, mais il rejette le matérialisme qui en est corrélatif et fait une digression sur la spiritualité et l'incompréhensibilité de l'âme, qui est d'inspiration platonicienne (Norden, Agnostos Theos, p. 24 ; cf. Philon, De leg., I, 29). Le caractère polémique de ce développement apparaît bien avec la phrase qui commence le chapitre suivant et qui est une condamnation de toute localisation matérielle de l'esprit : « Ce que nous avons dit doit faire cesser les vaines conjectures (mataiologia) de ceux qui enferment dans des organes corporels l'activité de l'esprit » (156 C).


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Date de création : 21/11/01 - date de mise à jour : 3/7/02