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CHAPITRE X
ACTIVITÉ DE L'ESPRIT A TRAVERS
LES SENS
Ainsi c'est grâce à cette organisation que
l'esprit, comme un musicien, produit en nous le langage
et que nous devenons capables de parler. Ce privilège, jamais
sans doute nous ne l'aurions, si nos lèvres devaient assurer,
pour les besoins du corps, la charge pesante et pénible
de la nourriture. Mais les mains ont pris sur elles cette
charge et ont libéré la bouche pour le service de la parole.
Dans cet organisme il y a une double activité,
l'une pour l'émission du son, l'autre pour l'impression
des objets venus de l'extérieur. Entre les deux il n'y a
pas mélange, mais chacune demeure dans la fonction que lui
a assignée la nature, sans venir troubler la voisine :
ainsi l'oreille n'a pas à parler ni la voix à entendre.
Mais celle-ci est toujours prête à émettre la parole et
l'oreille toujours prête à la recevoir ; cependant elle
ne se remplit pas, comme dit Salomon [1] :
chose, selon moi, la plus extraordinaire de toutes celles
qui se passent en nous ! Car quelles sont les dimensions
de l'intérieur de l'oreille, où s'écoule tout ce qui entre
en nous par son moyen ? Où sont les secrétaires pour transcrire
les paroles qui y pénètrent ? Où sont reçus les objets qui
sont déposés ? Comment, dans la diversité des sons qui de
partout s'y précipitent les uns sur les autres, l'esprit
n'est-il pas confondu et égaré pour discerner la place respective
de chacun d'eux ?
Ce qui se passe dans les yeux présente un
caractère aussi étrange : comme par les oreilles, l'esprit,
par les yeux, saisit ce qui est à l'extérieur du corps ;
il tire à lui les images des choses visibles et reproduit
en lui-même les traits de ce qu'il voit.
Imaginez une grande ville recevant par plusieurs
entrées tous ceux qui y viennent en même temps : tous ne
courent pas ensemble vers le même quartier de la ville,
mais les uns vont à l'agora, les autres dans leurs demeures,
d'autres aux assemblées, d'autres vers les grandes rues,
d'autres vers des ruelles, d'autres aux théâtres, chacun
enfin va suivant son idée [2]. Quelque
chose de pareil se passe en cette cité de l'esprit, bâtie
en nous-mêmes : sur chacun des objets dont les différentes
entrées des sens l'ont rempli, l'esprit opère un travail
de vérification et de distinction pour les répartir ensuite
comme il convient aux endroits consacrés à la connaissance.
Pour reprendre l'exemple de la ville, des parents et des
amis peuvent s'y trouver sans être entrés par la même porte
; mais, bien que l'un soit entré par hasard par l'une, l'autre
par une autre, lorsqu'ils sont dans l'enceinte de la ville,
ils se groupent à nouveau, étant d'une même famille. L'inverse
pourrait se produire : des étrangers, qui ne se connaissent
pas, entrent dans la ville par la même porte, mais cette
rencontre à l'entrée ne leur crée pas pour cela des liens
de famille ; car ils peuvent, une fois à l'intérieur, se
séparer pour rejoindre leurs parents. Quelque chose d'identique
semble se passer sur le carrefour de l'esprit. Souvent,
à partir de différents sens, une seule connaissance est
formée en nous, le même objet étant divisé en plusieurs
parties selon les sens. Au contraire on peut, à partir d'un
seul sens, connaître bien des objets variés qui naturellement
n'ont entre eux rien de commun. Ainsi (éclairons cela, comme
il vaut mieux, par un exemple), lorsque, en ce qui concerne
les saveurs, on cherche à reconnaître ce qui est doux à
la sensation de ce qui a mauvais goût, c'est l'expérience
qui révèle l'amertume de la bile et la douceur du miel.
Ici nous avions affaire à des objets différents ; mais un
même objet peut produire une connaissance unique, bien qu'il
s'introduise dans la pensée à partir de sens nombreux, par
exemple, par le goût, l'odorat, l'ouïe et souvent par le
toucher et la vue. Ainsi quelqu'un voit du miel, l'entend
nommer, le goûte, sent son odeur par le nez le reconnaît
au toucher : par chacun de ces sens, il n'a connu qu'un
même objet. Il y a aussi le cas où, par un seul sens, nous
apprenons à connaître une multitude d'objets divers : ainsi,
l'oreille reçoit toutes sortes de sons, les yeux peuvent
recevoir sans distinction les choses les plus hétérogènes.
En effet ils tombent aussi bien sur du blanc ou du noir
que sur toutes les couleurs les plus opposées. Il en est
de même pour le goût, l'odorat, le toucher et pour chaque
sens qui, percevant selon sa nature, communique à l'esprit
la connaissance d'objets de toutes sortes.
1. Ecclé. I, 8.
2. L'étude des organes
des sens a son parallèle chez Cicéron. De
Nat., 140-145. La conception de l'âme comme une
cité se rattache à Platon, Rsp., 560 C, mais
a été reprise par Posidonius (Reinhardt, Kosmos
und Sympathie, 287-289).
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Date de
création : 21/11/01 - date de mise à jour :
3/7/02
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