La création de l'homme - chapitre 8

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CHAPITRE VIII

LA RAISON DE LA STATURE DROITE DE L'HOMME.
LES MAINS ONT POUR FIN LE LANGAGE.
CONSIDÉRATIONS PHILOSOPHIQUES SUR LA DIVERSITÉ
DES ÂMES

 

La stature droite.

La stature de l'homme est droite, tendue vers le ciel et regar­dant en haut. Cette attitude le rend apte au commandement et signifie son pouvoir royal. Si seul parmi les êtres l'homme est ainsi fait, tandis que le corps de tous les autres animaux est penché vers le sol, c'est pour indiquer clairement la différence de dignité qu'il y a entre les êtres courbés sous le pouvoir de l'homme et cette puissance placée au-dessus d'eux. Chez les autres, en effet, les membres antérieurs du corps sont des pieds, parce que l'incli­nation de leur corps demandait un appui en avant ; dans la constitution de l'homme, ces membres sont devenus des mains. Pour une stature droite, un seul appui suffisait qui, grâce aux deux pieds, permet de se tenir solidement [1].

Les mains.

En particulier, les mains lui sont, pour les besoins du langage, d'une aide particulière. Quelqu'un qui verrait dans l'usage des mains le propre d'une nature rationnelle ne se tromperait pas du tout, non seulement pour cette raison couramment admise et facile à comprendre qu'elles nous permettent de représenter nos paroles par des lettres (c'est bien en effet une des marques de la présence de la raison de s'exprimer par les lettres et d'une certaine façon de converser avec les mains, en donnant par les caractères écrits de la per­sistance aux sons), mais pour ma part j'ai en vue autre chose lorsque je parle de l'utilité des mains pour la formation de la parole.

L'ordre de création des êtres.

Avant d'examiner ce sujet, revenons à un point que nous avons laissé de côté et qui allait nous échapper bien que logiquement il ait trait à ce qui précède, à savoir : pourquoi les produits du sol germent d'abord, pourquoi viennent ensuite parmi les vivants les êtres sans raison et enfin, après la formation de ces êtres, l'homme. Bien sûr, nous apprenons par là, — ce qui est à la portée de tout le monde —, que le Créateur a fait l'herbe en vue des vivants et les bêtes des champs en vue de l'homme : avant les animaux, il crée leur nourriture ; et, avant l'homme, tout ce qui doit servir à sa vie. Mais je soupçonne Moïse d'avoir voulu donner à entendre par là une doctrine mystérieuse et, sous des mots cachés, de livrer une philosophie de l'âme que les  « philosophes de l'extérieur » ont entrevue, sans la saisir clairement.

Les degrés dans la vie corporelle.

Par ces mots, l'Écriture nous enseigne que la force qui est dans les vivants et les êtres animés est de trois sortes [2] : premièrement, celle qui permet aux êtres de s'accroître et de se nourrir, en attirant à eux la nourriture nécessaire à leur développement. On l'appelle « naturelle » : elle se trouve chez les plantes. Dans les produits du sol, en effet, on peut voir une force vitale privée de sensa­tion. Secondement, il y a une autre forme de vie, qui possède la première et qui a en plus un organisme sensoriel. C'est le cas des animaux sans raison : ils se nourrissent et se développent, mais ont aussi une activité sensible et la perception. Enfin la perfection de la vie corporelle se trouve dans la nature rationnelle, c'est-à-dire la nature humaine : elle se nourrit, a des sens, participe de la raison et se gouverne par l'esprit.

Les degrés de l'être en général.

Donnons donc des êtres la divi­sion suivante : d'un côté, la nature intellectuelle, de l'autre la nature corporelle. Laissons pour le moment la question de savoir comment se divise la première : ce n'est pas notre sujet. Disons seulement : parmi les natures corporelles, les unes ne participent en aucune façon à la vie, les autres ont une énergie vitale. De nou­veau, parmi les corps vivants, les uns ont la sensa­tion, les autres en sont dépourvus. A son tour, la nature sensible se divise en rationnelle et en irrationnelle.

L'ordre suivi par Moïse.

Aussi après la matière inanimée, qui est comme le fondement sur lequel repose le genre des animés, Moïse parle de la formation de cette vie « naturelle » qui existe dans les plantes ; il place ensuite la nais­sance des êtres qui ont une organisation sensible. Alors suivant le même ordre logique, parmi les êtres qui reçoivent la vie à travers la chair, il y a, d'un côté, les êtres sensibles qui existent sans posséder de nature spirituelle, de l'autre, les êtres doués de rai­son, qui ne subsisteraient pas dans un corps, s'ils ne se fondaient dans un organisme sensible. Aussi c'est en dernier lieu, après les plantes et les animaux, que l'homme est créé ; car la nature avance vers la per­fection par un ordre et un chemin régulier.

L'âme de l'homme « récapitulation » des trois « âmes ».

Cet animal rationnel qu'est l'homme est en effet formé de la fusion de tous les genres d'âmes : sa nourriture, il la prend par la partie « naturelle » de son âme ; à cette puissance d'accroissement, il unit la puissance des sens, qui tient naturellement le milieu entre la substance intellectuelle et la matérielle, mais plus elle participe de la lourdeur de la matière, moins elle par­ticipe de l'intelligence. Ensuite se fait l'intime fusion entre la substance spirituelle et ce qu'il y a de plus mince et de plus lumineux dans la nature sensible, en sorte que l'homme se trouve composé de ces trois substances.

Même division de l'âme humaine dans l'Écriture : saint Paul, l'Évangile.

L'Apôtre nous apprend la même chose par ses paroles aux Éphésiens : il prie pour eux, afin qu'ils gardent dans son intégralité, pour la venue du Seigneur, la beauté du corps, de l'âme et de l'esprit. Pour désigner la partie nutritive, il dit le « corps » ; par « âme », il entend la partie sensitive ; par « esprit », la partie intellectuelle [3]. De la même manière, le Seigneur dans l'Évangile enseigne au scribe que l'amour de Dieu vient avant tout commandement et qu'il doit s'exercer par tout le cœur, toute l'âme et toute la pensée. Là aussi l'Écriture semble faire la même distinction [4]; elle parle de « cœur » pour désigner l'ensemble corporel, d' « âme » pour ce qui est intermédiaire entre le corps et l'esprit et d' « esprit » pour la nature supérieure, la faculté de comprendre et d'agir. De là viennent les trois distinctions que l'Apôtre établit dans les principes qui inspirent notre action : il appelle l'un « charnel », celui qui ne voit que le ventre et le plaisir ; l'autre est 1' « animal », intermédiaire entre la vertu et le vice, supérieur au second, sans appartenir tout à fait au premier ; enfin le dernier est le « spirituel », qui consiste en la perfection de la vie selon Dieu. C'est pourquoi il dit aux Corinthiens, blâmant leur vie de pure jouissance et de soumission aux passions : « Vous êtes charnels et incapables de saisir des doctrines plus élevées » [5]. Ail­leurs, faisant une différence entre le degré du milieu et le degré plus parfait, il dit : « L'homme animal ne comprend pas les choses de l'esprit ; elles sont folie pour lui ; l'homme spirituel au contraire juge de tout et n'est lui-même jugé par personne » [6]. Comme donc « l'animal » est élevé au-dessus du « charnel », de la même façon le « spirituel » est placé au-dessus de « l'animal ».

Sens de l'ordre suivi par Moïse.

Si donc l'Écriture fait venir l'homme en dernier après tout vivant, c'est que Moïse veut donner un enseignement sur l'âme et, dans la suite néces­saire de l'ordre des êtres, il voit la perfection dans les derniers venus. En effet dans l'être doué de raison sont compris tous les autres ; dans l'être doué de sens, tout l'ordre « naturel » est présent et celui-ci n'est attribué qu'à la pure matière. Ainsi la nature, par les propriétés de la vie qui sont comme des degrés, paraît faire sa route en avant de l'inférieur au plus parfait [7].

Finalité des mains : la parole.

Puisque l'homme était un vivant apte à la parole, il fallait que l'instrument de son corps fût construit en rapport avec les besoins du langage. De même que les musiciens travaillent tel genre de musique selon la nature des instruments et qu'ils ne jouent pas de la flûte avec un luth ou de la cithare avec une flûte, ainsi la parole devait avoir des organes appropriés, afin que, élaborée par les parties aptes à la voix, elle puisse rendre un son répondant aux besoins du discours [8].

A cette fin les mains ont été articulées au corps. Sans doute peut-on dénombrer par milliers les besoins de la vie où la finesse de ces instruments qui suffisent à tout a servi l'homme dans la paix comme dans la guerre ; pourtant c'est avant tout pour le langage que la nature a ajouté les mains à notre corps. Si l'homme en était dépourvu, les parties du visage auraient été formées chez lui, comme celles des quadrupèdes, pour lui permettre de se nourrir : son visage aurait une forme allongée, amincie dans la région des narines, avec des lèvres proéminentes, calleuses, dures et épaisses, afin d'arracher l'herbe ; il aurait entre les dents une langue toute autre que celle qu'il a, forte en chair, résistante et rude, afin de malaxer en même temps que les dents les aliments ; elle serait humide, capable de faire passer ces aliments sur les côtés, comme celle des chiens ou des autres carnivores, qui font couler les leurs au milieu des interstices des dents. Si le corps n'avait pas de mains, comment la voix articulée se formerait-elle en lui ? La constitution des parties entourant la bouche ne serait pas conforme aux besoins du langage. L'homme, dans ce cas, aurait dû bêler, pousser des cris, aboyer, hennir, crier comme les bœufs ou les ânes ou faire entendre des mugissements comme les bêtes sauvages. Mais puisque la main a été donnée au corps, la bouche peut sans difficultés s'occuper de servir à la parole. Aussi les mains sont bien la caractéristique évidente de la nature rationnelle : le modeleur de notre nature nous rend par elles le langage facile.


1. La signification de la stature droite a un sens un peu différent chez Cicéron (De Nat. Deor., 140) et signifie l'apti­tude à connaître Dieu. Ce développement remonte à Platon (Timée, 90 A-B) et se retrouve chez Aristote (De partibus animalium, II, 10) et chez Ovide (Met., I, 84). On le trouve chez saint Basile (Hom., IX, 2. Voir Courtonne, Saint Basile et l'hellénisme, 1934, p. 120), qui pouvait lui aussi le tenir de Posidonius. Chez Lactance nous avons la même, interprétation que chez Cicéron : « [Deus hominem] ad caeli contemplationem rigidum erexit » (34 A).

2. La distinction des trois degrés de la vie, végétative, sensitive, intellective, est courante chez les anciens. Voir Augustin, De lib. arbit., VIII, 18.

3. Eph. IV, 23 et V, 18. Cf. plutôt I Thess. V, 23. Sur l'interprétation de ce passage de saint Paul, voir Festugière, L'idéal religieux des Grecs et l'Évangile, p. 196.

4. Matt. XXII, 37 ; Marc, XII, 30 ; Luc, X, 27.

5. I Cor. III, 1.

6.  I Cor. II, 14-16.

7.  Formule frappante de l'évolutionnisme de Grégoire.

8. L'éloge des mains se trouve dans Cicéron, De Nat. Deor., 151.


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Date de création : 21/11/01 - date de mise à jour : 3/7/02