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CHAPITRE VII
POURQUOI L'HOMME EST SANS
ARMES ET SANS PROTECTIONS NATURELLES
Que signifie la stature droite de l'homme
? Pourquoi son corps n'a-t-il pas, pour protéger sa vie,
des forces naturelles [1] ? En fait l'homme
vient au monde, dépouillé de protections naturelles, sans
armes et dans la pauvreté, manquant de tout pour satisfaire
aux besoins de sa vie : apparemment il mérite plus la pitié
que l'envie. Comme armes, il n'a ni les défenses des cornes,
ni les pointes des ongles, ni sabots, ni dents, ni aiguillon
empoisonné pour donner la mort, tous ces organes enfin que
la plupart des vivants ont sur eux pour se défendre des
blessures ; son corps n'est pas non plus recouvert d'une
enveloppe de poils.
Il semblerait pourtant que l'être, ordonné
au gouvernement des autres, la nature devrait l'entourer
d'armes appropriées pour lui permettre de se défendre sans
avoir besoin de secours étranger. Le lion, le porc, le tigre,
la panthère et autres animaux semblables ont de quoi se
sauver par eux-mêmes. Le taureau a des cornes, le lièvre
la rapidité, la gazelle le saut et la sûreté du regard,
d'autres ont la taille, d'autres une trompe ; les oiseaux
ont des ailes, l'abeille le dard ; à tous sans exception,
la nature a donné un moyen de défense. L'homme, lui, est
le moins rapide des coureurs ; parmi les animaux corpulents,
il est le plus maigre ; parmi ceux qui ont des défenses
naturelles, il est le plus aisé à prendre. Comment donc,
dira-t-on, un tel être a-t-il en partage le premier rang
dans l'univers ?
A mon avis, il n'est pas difficile de montrer
que ce qui paraît un déficit de notre nature est en fait
un encouragement à dominer ce qui est près de nous [2].
Supposons l'homme doué d'une telle force que sa rapidité
surpasse celle du cheval, que son pied n'ait pas à souffrir
de la dureté du sol, grâce aux défenses des sabots ou des
griffes, supposons qu'il ait des cornes, des aiguillons
et des ongles ; avec de pareils organes, il ne serait qu'une
bête féroce inabordable. Il ne chercherait pas, en outre,
à dominer les autres, n'ayant aucun besoin de l'aide de
ce qu'il a sous la main. Au contraire, pour la raison que
je vais dire, chacun des animaux qui nous sont unis a reçu
en partage les biens dont nous avons besoin : il nous
devient alors nécessaire de les commander. C'est parce que
son corps est lent et difficile à mouvoir que l'homme a
asservi et dompté le cheval. Parce que son corps est nu,
il a dû surveiller les brebis afin de compléter par le
port de leurs laines annuelles ce qui manque à notre nature.
Comme il, doit faire venir d'ailleurs de quoi vivre, il
a attaché à son service les animaux de charge. Ne pouvant,
comme les bêtes des champs, se nourrir d'herbe, il a domestiqué
le buf qui, par ses travaux, nous rend la vie plus
facile. Nous avions besoin de dents et d'un organe pour
mordre, afin de nous défendre contre les autres animaux
; le chien, par ses dents qui blessent et par sa rapidité,
met à notre disposition sa mâchoire qui devient comme une
épée vivante. Plus robuste que la défense des cornes, plus
tranchant que la pointe des dents, le fer a été utilisé
par l'homme ; il ne nous est pas toujours attaché comme
les défenses des bêtes féroces, mais il combat avec nous
au moment voulu ; le reste du temps, on le met de côté.
Au lieu d'avoir une écaille comme le crocodile, l'homme
peut de celle-ci se faire une arme, en s'en entourant le
corps suivant les besoins. Ou, à défaut d'écaille, à cette
même fin, il travaille le fer dont il use à la guerre, au
moment utile, pour redevenir, lors de la paix, libre d'un
tel équipement. Il plie à son service l'aile des oiseaux,
en sorte que par son ingéniosité il a à sa portée la rapidité
du vol. Parmi les animaux, il apprivoise les uns qui servent
aux chasseurs, et, grâce à eux, parvient à soumettre les
autres à ses besoins. En particulier l'ingéniosité de son
art donne des ailes aux flèches et, par l'arc, tourne à
notre usage la rapidité de l'oiseau. Enfin la sensibilité
de nos pieds à la marche nous fait chercher une aide dans
les objets qui nous sont soumis. De là vient qu'à nos pieds,
nous ajustons des chaussures [3].
1. Avec ce chapitre, nous
retrouvons le parallélisme avec Cicéron et
par conséquent la dépendance de Posidonius
(comparer De Natura Deorum, II, 151 et notre auteur 140
B à 144 A). Ainsi Cicéron écrit : «
Quadrupedum celeritas atque uis nobis ipsis affert uim et
celeritatem. » Même développement de
saint Basile (In Is. Prooem., P. G. XXX, 128 B),
dont on sait d'ailleurs (Gronau, "Poseidonios und die
jüdisch-christliche" Genesisexegese, 1914)
la dépendance à l'égard de Posidonius
dans son Commentaire des Six Jours et dans le De
opificio Dei de Lactance (P. L. VII 14 c), qui, par
Cicéron (id., 13 A), dépend lui aussi de Posidonius.
2. La même idée
avait déjà été développée
par Origène : l'homme a été créé
dans la nudité et l'indigence (endeès) à
la différence des animaux, parce qu'il est logikos
: il doit conquérir sa nourriture et le monde grâce
à son intelligence (Contr. Cels., IV 76 ; P. G. XI,
1148 B). C'est un signe de sa grandeur. Cette vue optimiste,
d'origine stoïcienne, s'oppose au pessimisme des Épicuriens,
plaignant la misère de la condition humaine (par
ex. Lucrèce, De Nat. Rer., V, 220). On trouve
la controverse développée explicitement dans
Lactance, De Op. Dei, 16 A-B et 17 A.
3. L'idéal de l'humanité
n'est pas seulement un état de repos et de contemplation.
L'homme a un rôle à jouer en ce monde.
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Date de
création : 21/11/01 - date de mise à jour :
3/7/02
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