La création de l'homme - chapitre 6

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CHAPITRE VI

EXAMEN DE LA PARENTÉ DE L'ESPRIT AVEC LA NATURE. EN PASSANT, RÉFUTATION D'UNE OPINION DES ANOMÉENS

 

De ce fait, n'allez pas me faire dire que la Divinité atteint les êtres à notre manière humaine par des facultés diverses : on ne peut mettre dans la simplicité divine la multiplicité de nos perceptions. D'ailleurs peut-on dire que nous-mêmes, nous percevions les choses par des facultés diverses, même si nous les atteignons par la variété des sens ? A proprement parler, il n'y a qu'une seule faculté, l'esprit qui est en nous et qui se répand à travers les sens pour percevoir les choses. C'est lui qui par les yeux contemple le monde visible, lui qui par l'ouïe entend ce qui se dit ; c'est lui qui aime ce qui le charme et écarte ce qui lui déplaît ; c'est lui qui utilise la main à sa volonté, prenant les objets ou les repoussant par elle selon qu'il juge utile et s'en servant comme d'un instrument. Si donc, chez l'homme, malgré la variété des organes que la nature lui a donnés pour la sensation, l'esprit, communiquant à tous activité et mouvement et se servant d'eux selon la fin propre de chacun, reste un et toujours le même, sans modifier sa nature dans la diversité de ses actes, comment en Dieu imaginerait-on la division de la substance en plusieurs facultés ? « Celui qui a façonné l'œil », comme dit le Prophète, et qui « a planté l'oreille » [1] prend en lui-même le modèle et il met ces activités-là dans la nature humaine comme des caractères capables de le faire connaître : « Faisons, dit-il, l'homme à notre image » [2].

Où est l'hérésie des Anoméens [3]? Que disent-ils contre cette parole ? Comment en ce que nous avons dit défendront-ils une opinion qui ne repose sur rien ? Diront-ils qu'une image unique peut ressembler à des formes variées ? Si le Fils n'a pas une nature semblable à celle du Père, comment fera-t-il une seule image de natures différentes ? Celui qui dit, en effet, « Faisons l'homme à notre image » et qui emploie le pluriel pour désigner la Sainte Trinité, ne parlerait pas d'image au singulier, si précisément les modèles n'étaient semblables les uns aux autres. Car il est impossible de donner un portrait unique de personnes dissemblables. Si donc les natures étaient différentes, les images aussi seraient différentes et pour chaque personne il y aurait une image. Mais si l'image est unique sans que le modèle le soit, on doit conclure, à moins d'avoir perdu la raison, que des êtres semblables à un être unique le sont également entre eux [4]. Aussi l'Écriture, sans doute pour couper court à cette hérésie, dit, à propos de la création de la vie humaine : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance.


1. Ps. XCIII, 9.

2. La tradition des Pères voit dans l'emploi de ce pluriel la manifestation de la Trinité : « Par ce pluriel, écrit saint Justin, Dieu ne s'adresse ni simplement à lui-même, ni à la terre, ni aux anges, mais à son Fils » (Dialogue, 62). « II y a toujours avec le Père, écrit saint Irénée, le Verbe et la Sagesse, le Fils et l'Esprit. C'est à eux qu'il s'adresse en disant : Faisons l'homme à notre image » (Adv. Haer., IV, 35 ; cf. IV, 20, 1 ; V, 6, 1). Dans le Sermon sur les paroles Faciamus hominem, dont l'attribution à Grégoire de Nysse est discutée, nous lisons : « Le prélude de notre création contient un véritable enseignement sur Dieu... Le pluriel est employé pour nous faire honorer le Père dans le Fils et le Fils dans le Saint-Esprit... Vous êtes une œuvre commune afin que vous adoriez l'un et l'autre, sans les séparer dans l'adoration, mais en les unissant dans la divinité » (XLIV, 260 C-D). Philon avait donné de ce pluriel l'explication suivante : « Avec raison Dieu entreprend la création de l'homme en compagnie de ses aides par ces mots : « Faisons l'homme », afin que les bonnes actions du nous soient seulement rapportées à lui comme aux actes de l'homme les fautes » (De conf. ling., I, 432). Le point de vue philonien, repris par les gnostiques, s'inspire de la doctrine du Timée (29 c-30 a). La tradition chrétienne ignore ce dualisme.

3. Les Anoméens attribuaient au Fils une nature diffé­rente (anomoios) de celle du Père. Grégoire les réfute par cet argument, que Dieu ne pouvait créer une image unique de lui-même s'il y avait en lui plusieurs substances. On retrouve le même argument chez saint Jean Chrysostome. « Ce mot porte aux Ariens une plaie mortelle, car Dieu ne s'adresse pas un ordre : Fais ! comme à un sujet ou à un être d'une essence moindre, mais avec une égalité totale, il dit : Faisons ! » (P. G. LVI, 72).

4. Grégoire, s'il fait de nous l’œuvre de la Trinité, ne dit pas comme Augustin que nous en soyons l'image. Selon lui, la ressemblance s'établit dans l'ordre de la nature (de la phusis, des idiomata), non dans l'ordre de l'existence (upostasis, to upokeimenon) (XLIV, 184 A-D). Or le mode d'existence de Dieu est la Trinité des Personnes. Donc, si nous sommes « images de Dieu », il ne s'agit pas de ressemblance trinitaire. Nous possédons d'une manière finie ces mêmes attributs que Dieu possède dans la Trinité des personnes. Images de Dieu par nature, nous en sommes à jamais distincts par ce qui nous appelle à l'existence. Ce n'est pas que Grégoire ne découvre dans notre activité spirituelle, comme le fera Augustin, quelques traces de la Divinité. Par notre verbe intérieur et par notre esprit nous nous faisons quelque idée du Verbe et de l'Esprit. Mais ce ne sont là que des semeia, des skiai tines (Gr. Catéch., I, 11 ; II, 1). A ce propos, il ne saurait s'agir strictement d'image, ce mot étant réservé à la sungeneia que nous avons avec Dieu et à la possession des biens divins.


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Date de création : 21/11/01 - date de mise à jour : 3/7/02