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CHAPITRE PREMIER
QUELQUES CONSIDÉRATIONS
SUR LA NATURE DE L'UNIVERS. MERVEILLEUX RÉCIT DE CE QUI
A PRÉCÉDÉ LA VENUE DE L'HOMME
« Voici le livre de la Genèse du ciel et
de la terre », dit l'Écriture, lorsque fut accompli l'ensemble
du monde visible et que chaque être mis à part eut pris
la place qui lui revenait, lorsque le cercle formé par le
corps du ciel eut entouré l'univers, tandis qu'au centre
prenaient place les corps lourds et pesants, à savoir, la
terre et l'eau, se maintenant mutuellement l'un dans l'autre
[1]
Deux principes opposés : mouvement et
repos. Ciel et Terre.
Afin qu'il y eût entre les êtres une liaison
solide, la nature reçut en elle l'art et la puissance divine
pour conduire toutes choses par deux principes. C'est grâce
au repos et au mouvement, en effet, que se produisent la
naissance de ce qui n'est pas comme la permanence de ce
qui est ; car autour de cette partie de la nature que
sa densité rend immobile, Comme autour d'un axe fixe, les
pôles sont entraînés, tels une roue, dans un mouvement de
rotation très rapide et l'un par l'autre, ces deux éléments
sont maintenus dans une union indissoluble. Ce qui se trouve
emporté par la circonférence, par la rapidité du mouvement,
enserre de toutes parts la terre compacte ; de l'autre
côté, la substance solide et cohérente, à cause de son immuable
fixité, donne au tournoiement des choses autour d'elle
une intensité sans cesse accrue. [2]
Une même tension poussée à l'extrême a été
déposée en ces deux substances séparées par leurs activités
propres, à savoir la nature immuable et la périphérie sans
fixité : en effet, ni la terre ne change de place ni le
ciel n'abandonne jamais ou ne relâche la rapidité de son
mouvement.
Voici donc les premiers éléments que la
sagesse du Créateur a établis comme principes de tout le
mécanisme du monde, et le grand Moïse, en disant qu'à l'origine
Dieu fit le ciel et la terre, veut montrer, je pense, que
le mouvement et le repos sont à l'origine de tout cet univers
visible que la volonté de Dieu a amené à l'existence.
Parenté de ces principes par les substances
intermédiaires : air, eau.
Entre le ciel et la terre, diamétralement
opposés l'un à l'autre par leurs activités propres, la création
qui les sépare participe à certaines propriétés des parties
avoisinantes et tient le milieu entre ces extrêmes, afin
de rendre évidente l'intime union qu'ont entre elles par
cet intermédiaire les parties opposées. L'air, en effet,
imite à sa façon la mobilité incessante et la subtilité
de la substance du feu par la légèreté de sa nature et par
son aptitude au mouvement. Ce qui ne l'empêche pas de s'apparenter
aux parties immobiles : car il n'est pas plus dans le repos
perpétuel que dans un écoulement ou une dispersion incessants,
mais par les propriétés qu'il a en commun avec l'une et
l'autre partie de l'univers, il constitue comme la limite
entre deux activités opposées, mêlant et séparant [3]
à la fois en lui-même des éléments hétérogènes par nature.
De la même façon, la substance humide, par
ses doubles qualités, est en harmonie avec l'une et l'autre
des parties opposées. Par sa pesanteur et sa tendance vers
le bas, elle a une parenté marquée avec la terre. D'un autre
côté, la puissance qu'elle a de s'écouler ne la rend pas
tout à fait étrangère à la nature en mouvement ; mais elle
permet comme le mélange et la rencontre d'éléments opposés,
à savoir de la pesanteur se transformant en mouvement, et
du mouvement ne rencontrant pas d'obstacle dans un corps
lourd, si bien que se rejoignent l'une l'autre des substances
de nature radicalement différente, grâce à l'union que mettent
entre elles les substances intermédiaires.
Union des parties opposées par le mélange
de leurs propriétés. Différence entre créature et créateur.
Bien plus, pour parler avec précision, la
nature des parties opposées n'est pas en fait sans aucun
mélange des propriétés de l'autre, parce que, selon moi,
tous les êtres de ce monde visible ont les uns pour les
autres une mutuelle inclination et que toutes les créatures
conspirent [4] entre elles, même lorsqu'elles
se font connaître par des caractères opposés. Le mouvement,
en effet, ne consiste pas seulement en un déplacement local,
mais aussi dans l'évolution et l'altération. Or, redisons-le,
la nature parfaitement immobile ne connaît pas ce mouvement
qui consiste en l'altération. En dehors d'elle, la sagesse
de Dieu, ayant fait l'échange des propriétés, mit l'inaltérabilité
dans la substance toujours en mouvement et dans la substance
en repos l'altérabilité : sans doute faisait-elle ainsi
dans le dessein que l'homme, voyant en quelqu'une des créatures
cette propriété de la nature divine, qui est d'être inaltérable
et immuable à la fois, n'en vînt pas à tenir la créature
pour Dieu. Car on ne peut prendre pour divin ce qui se meut
ou s'altère. C'est pourquoi la terre est fixe, mais connaît
l'altération, et le ciel, qui ne s'altère pas comme la terre,
n'a pas de fixité. Ainsi la puissance divine, ayant mêlé
à la substance en repos l'altération et à l'inaltérable
le mouvement, rapproche comme dans une même famille les
unes et les autres substances par l'échange de leurs caractères
et ne permet pas qu'on puisse leur attribuer la Divinité.
Comme je l'ai dit, ni l'une ni l'autre ne pourrait être
tenue pour divine : ni celle qui n'est jamais en repos,
ni celle qui connaît l'altération.
La création dans sa perfection.
C'est ainsi donc que l'ensemble des êtres
atteint son achèvement [5]. Ainsi parle
Moïse : Le ciel, la terre et toute substance située entre
les deux furent accomplis et chaque chose reçut la beauté
qui lui revient : le ciel, l'éclat des astres, la mer et
l'air, les animaux qui y nagent ou qui volent, la terre,
la diversité des plantes et des troupeaux, tous ces êtres
qui reçoivent ensemble leur vitalité de la volonté divine
et que la terre mit au monde dans le même instant. La terre
qui avait fait germer en même temps les fleurs et les fruits
était remplie de splendeurs ; les prairies étaient couvertes
de tout ce qui y pousse. Les rochers et les sommets des
montagnes, les versants des coteaux et les plaines, tous
les vallons se couronnaient d'herbe nouvelle et de la magnifique
variété des arbres ; ceux-ci sortaient à peine de terre
que déjà ils avaient atteint leur parfaite beauté. Naturellement
toutes choses étaient dans la joie ; les animaux des champs
amenés à la vie par l'ordre de Dieu bondissaient dans les
taillis par troupes et espèces. Partout les couverts ombragés
retentissaient du chant harmonieux des oiseaux. L'on peut
aussi imaginer la vue qui s'offrait aux regards sur une
mer encore paisible et tranquille dans le rassemblement
de ses flots ; les ports et les abris, qui s'étaient creusés
d'eux-mêmes le long des côtes selon le vouloir divin, joignaient
la mer au continent. Les mouvements paisibles des vagues
répondaient à la beauté des prés, faisant légèrement onduler
le sommet des flots sous des souffles doux et bienfaisants
[6].
L'attente de l'homme.
Et toute la création, dans sa richesse,
sur terre et sur mer, était prête ; mais celui dont elle
est le partage n'était pas là [7].
Notes
1. Les conceptions cosmologiques
très déterminées que nous rencontrons
à partir d'ici et que Grégoire reprendra dans
le Traité des Six Jours se retrouvent chez les écrivains
païens de la même époque, chez Macrobe,
chez Chalcidius (voir Duhem, Le système du monde,
II, p. 483). Elles sont d'origine stoïcienne. Mais
peut-on leur assigner une source plus précise ? Dans
deux articles remarquables, M. E. von Ivanka a montré
que les développements de Grégoire, dans le
Traité de la création de l'homme, de 128 C
à 161 A, se retrouvaient parfois littéralement
dans le De Natura Deorum de Cicéron. Or, pour
celui-ci, nous avons des raisons de croire qu'ils ont pour
source Posidonius d'Apamée. Il est donc probable
que Grégoire a utilisé pour son Traité
les ouvrages perdus de Posidonius et en particulier le peri
théôn (E. von Ivanka, "Die Quelle
von Ciceros De Natura Deorum", II, 45-60, Archivum
Philologicum, 1935, p. 1-12 ; "Die Autorschaft
der Homilien Eis to poièsômen anthrôpon",
Byz. Zeit., 1936, p.46 sqq.)
2. Cicéron, De
Natura Deorum, II, 45, 115-116 : les éléments
se situent dans le tout selon la légèreté
et la pesanteur, la mobilité et la stabilité.
Voir Boyancé, Le songe de Scipion, Bordeaux,
1936, p. 70.
3. Le rôle de l'air
comme servant à la fois de séparation et de
trait d'union (sunapheia) entre les éléments
extrêmes ; apparaît chez Cicéron, De
Nat. Deor. 117 et chez Sénèque, Naturales
Quaestiones, II, 4. Jaeger (Nemesios von Emesa, Quellenforschungen
zum Neuplatonismus und seinen Anfängen bei Poseidonios,
p. 74) retrouve aussi cette idée chez Nemesius et
la rapporte à Posidonius.
4. Nous trouvons là
l'expression de la sumpatheia qui est l'idée
centrale de la cosmologie posidonienne (Reinhardt, Kosmos
und Sympathie, 1926). Elle apparaît chez Grégoire
de Nysse et chez Cicéron en conclusion du même
développement, ce qui prouve bien que l'un et l'autre
suivaient le même texte. Cicéron écrit
en effet (De Nat. Deor., II, 46, 119) : « Quae
copulatio rerum et quasi consentiens ad mundi incolumitatem
coagmentatio naturae quem non mouet ? » L'expression
de sumpnoia, conspiratio, qui se trouve chez Grégoire,
se retrouve ailleurs dans Cicéron (De Nat. Deor.,
III, 11). Cette doctrine de la sumpatheia apparaît
dans d'autres passages de Grégoire : « Le mélange
total dans l'Univers des êtres variés s'accordant
les uns aux autres selon un rythme impeccable et opérant
l'accord harmonieux des parties avec le tout, compose comme
une symphonie l'harmonie totale de l'univers » (XLIV,
440 D). La même vision exprimée avec les mêmes
mots (harmozein, sumphonia, sumpatheia)
se retrouve chez Philon (De migr. Abr., 3:2), qui
dépend lui aussi de Posidonius.
5. Dans le morceau qui suit,
Grégoire résume les considérations
théologiques que Cicéron développe
davantage ; De Natur.Deor., 11, 47, 120-53, 132.
6. Ces lignes sur la beauté
de la nature paraissent à M. Meridier, L'influence
de la seconde sophistique sur l'uvre de Grégoire
de Nysse, p. 140, le type des thèmes familiers
aux rhéteurs. Mais à côté de
l'influence de la rhétorique, il ne faut pas oublier
celle de la Bible, dont Grégoire est pénétré,
comme l'a bien vu A. Hauvette (cité par B. Latzarus
dans Vie spirituelle, 1er oct. 1941, p. 344).
7. L'orientation de la création
du monde visible vers l'homme est exprimée dans les
mêmes termes en cet endroit par Cicéron : Quorum
igitur causa quis dixerit eflectum esse mundum ? Eorum scilicet
animantium quae ratione utuntur (53, 133). C'est une thèse
stoïcienne. Voir la thèse contraire des Épicuriens
chez Lucrèce, De Nat. rer., V, 155, Grégoire
s'inspire sans doute ici de Méthode d'Olympe (ou
de Philippes) : « Lorsque Dieu eut disposé
l'univers dans un ordre parfait, il y introduisit l'homme
». (De Res. I, 34). Voir aussi Grégoire
de Nazianze, XXXVI, 612 B.
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Date de
création : 21/11/01 - date de mise à jour :
3/7/02
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