Le cerf et l'abeille

 

LE CERF ET L'ABEILLE
Méditation allégorique

 

par Albert Fandos

 

Je me suis intéressé aux premiers volumes de la collection Sources Chrétiennes il y a quelques années, en rassemblant des textes pour le futur site Internet www.gregoiredenysse.com. Je furetais chez les bouquinistes, en quête de SC d'occasion. Ces livres, malgré leur aspect miséreux, ont dû être pour quelques personnes bien plus précieux que des tickets de rationnement ! Ecrits sur papier de guerre appauvri, préfiguraient-ils le recyclage vertueux des ressources ?

En parcourant les pages du Protreptique de Clément d'Alexandrie (SC n°2), paru en 1943 (imprimatur du 12-12-1941) en même temps que la Vie de Moïse, de Grégoire de Nysse (SC n°1), j’ai eu l’attention attirée par le passage suivant, à la page 49 :

« Car si le mal se repaît de la perte des hommes [note], la vérité, comme l’abeille qui ne souille rien de ce qui existe, ne se félicite que de leur salut. »

Bel à-propos que cette parole ancienne de 1700 ans, venue exhorter des vies bousculées ou déchirées ! J’ai alors fait un rapprochement avec le nom des éditeurs mentionné à la première page :

Editions du Cerf, 29, bd de La Tour-Maubourg, PARIS Editions de l’Abeille, 9, rue Mulet, LYON.

A la rubrique «historique » du site des éditions du Cerf, on trouve aujourd’hui une allusion à l’Abeille : « Durant l'occupation, nulle revue n'était autorisée en zone occupée et une partie du Cerf déménagea à Lyon et continua à publier sous le nom des Éditions de l'Abeille ». [note]

Dans le Bulletin des facultés catholiques de Lyon de juillet-décembre 1949, C. Montdésert le rappelle (p. 7) : « La maison d’éditions dirigée par les pères dominicains à Paris, sous le nom des Editions du Cerf, se trouvait alors avoir à Lyon une succursale, ou un double : les Editions de l’Abeille. Sous l’un et l’autre titre – ce qui permettait de publier dans les deux zones – le P. Chifflot se chargea d’être l’éditeur ».

Le cerf et l’abeille cela invite à la méditation. En ces temps-là – pour le dire comme une histoire – le fier animal aux cornes arborescentes était pisté par la horde de loups venus de forêts obscures. Chercher les sources d’eau vive [note] n’était pas un acte neutre. L’abeille, passant inaperçue, prit alors son service ?

On peut aussi comprendre que le projet des Sources Chrétiennes répondait à une quête spirituelle grand public (la figure du cerf) par la mise à disposition des fruits des pionniers de l’Eglise au terme d’un patient travail scientifique et théologique (la figure de l’abeille). Que la Collection, conçue avant-guerre, ait vu le jour au cœur de l’occupation ennemie, révèle à la fois sa valeur de vie et les combats qu’il lui faut gagner.

La référence à l’abeille dans le corps même du SC n° 2 m’est ainsi apparue comme signe annonciateur, d’autant que – N.-J. SED me l’a bien confirmé lors d'un entretien au sujet du site gregoiredenysse.com en 2001 – la page 49 est l’une de ces pages impaires un peu spéciales dans un livre, celles où les imprimeurs rappellent en bas le titre de l’œuvre.

En cette fin de 1941, Hans Urs von Balthasar, jésuite, suisse d’origine allemande, s’interrogeait lui aussi sur « les bouleversements profonds () qui libèreront [l’humanité nouvelle] d’un passé trop lourd, trop obsédant » : « Dans un présent si ambigu, entre une mort qui se consomme et une vie qui naît, que peut, que doit faire le théologien ? ». [note]

Pour ce témoin indirect de l’avènement des SC, à la fois familier et étranger, « le feu des jeunes n’a pas pour but de réchauffer les vieux » [note]. Un appel à se ressourcer auprès de l’éternelle jeunesse des Pères ?

La résurgence des sources du Cerf sur les lieux où se tenait l’Abeille a donc été permise, d’une certaine manière, par la situation de conflit entre Puissances. « Ainsi la guerre, qui avait fait échouer nos premiers efforts au moment même où ils allaient aboutir, en permettait la reprise et le succès de façon inattendue et paradoxale » [note].

Car, à sa manière, l’abeille est aussi une source. Ne fournit-elle pas l’un des trois aliments liquides issus du règne animal (le sang, le lait, le miel) ? L’Ecriture abonde en références au miel, mais l’abeille voit sa pudeur préservée. Elle est peu citée, ou confondue avec la guêpe [note].

Par exception, il existe un passage du Livre des Juges [note] où un essaim d’abeilles se crée mystérieusement et fournit à Samson le motif d’une énigme qui a un lien avec notre sujet.

Cet épisode raconte comment, malgré la mise en garde de ses deux parents, Samson part chercher une épouse en territoire hostile.  « Comme Samson arrivait aux vignes de Timna, il vit un jeune lion qui venait à sa rencontre en rugissant. L’esprit de Yahvé fondit sur lui et, sans rien avoir en main, Samson déchira le lion comme on déchire un chevreau ; mais il ne raconta pas à son père ni à sa mère ce qu’il avait fait. () A quelque temps de là () il fit un détour pour voir le cadavre du lion, et voici qu’il y avait dans la carcasse du lion un essaim d’abeilles et du miel. Il en recueillit dans sa main et, chemin faisant, il en mangea. Lorsqu’il fut revenu près de son père et de sa mère, il leur en donna, mais il ne leur dit pas qu’il l’avait recueilli dans la carcasse du lion » [note].

Pour que le bien de la vérité, figuré par le miel, nourrisse des personnes encore incrédules, sans doute convient-il que sa source (l’abeille) demeure cachée. Car un tel fond de vérité, jailli de la dépouille même de l’ennemi vaincu (le lion), pourrait sembler scandaleux ou fou à qui s’en tient aux seules apparences ?

Samson met ensuite au défi le clan de la femme qu’il convoite de deviner la réponse à cette énigme : « De celui qui mange est sorti ce qui se mange, et du fort est sorti le doux [note]. »

Si on rapproche ces paroles du passage de Clément d’Alexandrie vu plus haut, on retrouve les thèmes de la bête maléfique, du bien agissant en secret au sein même du malheur. Les mystères de la Passion, de la Résurrection du Christ et de l’Eucharistie ne sont-ils pas ici discrètement suggérés ?

A nouveau, venant de ces temps de fondation, H. von Balthasar nous rejoint sur le chemin des sources : «  [Le théologien] () appartient à une époque où l’ordre établi, en apparence solide encore, est en réalité miné du dedans, déserté déjà par une vie qui peut d’un instant à l’autre le rejeter et, métamorphosée, le quitter comme une carapace vide promise à la poussière dès le moindre souffle [note]. »

* En cherchant dans l’œuvre d’auteurs, j’observe que l’abeille est bien présente. Et d’abord chez Jean Chrysostome : «Ne louez pas l'homme à cause de sa beauté et ne haïssez personne à cause de son aspect, l'abeille est petite parmi les créatures ailées, néanmoins rien n'est plus doux que le miel qu'elle élabore ».

Dans la Création de l’Homme, Grégoire de Nysse rappelle que la nature a donné à l’abeille son dard comme moyen de défense [note]. Mais c’est dans sa 9ème homélie sur le Cantique des cantiques, qu’il prend le temps de la contempler : « Il convient de voler au-dessus de la prairie des paroles inspirées par Dieu, de cueillir en chacune un élément propre à l’acquisition de la sagesse, de façonner en soi des cellules de cire, en déposant dans son cœur, comme dans une ruche, cet amour du travail. Il faut aussi créer dans sa mémoire des compartiments bien séparés pour les enseignements divins, comme des alvéoles dans de la cire, et, ainsi, à l’imitation de cette sage abeille dont la cire est agréable et le dard inoffensif, poursuivre sans cesse ce saint commerce des vertus.» [note].

  1. Peut-être pourrait-on aujourd’hui traduire le mot « anthropos » par « humains » plutôt que par « hommes ».
  2. http://www.editionsducerf.fr/html/qui/historique.asp
  3. Voir Psaume 41, 2
  4. H. von Balthasar, Présence et pensée, Paris 1942, p.VIII.
  5. Même ouvr., p. XII
  6. C. Montdésert, Ouvrage cité, p. 7
  7. Dans certaines traductions du Ps 118, 12
  8. Juges 14, 5-20
  9. Juges 14, 10 – trad. la Bible du peuple de Dieu, Le Centurion, Le Cerf, 1971
  10. Juges 14, 14
  11. H. von Balthasar, Présence et pensée, Paris 1942, p.VII
  12. G. de Nysse, la création de l’homme, SC 6, 1943 p. 103
  13. G. de Nysse, le Cantique des cantiques, Les Pères dans la Foi n° 49-50, pp. 193-194


Date de création : 03/02/2005 - date de mise à jour : 03/02/2005