Sur
le sixième psaume
De
Grégoire, évêque de Nysse, Sur le sixième psaume, concernant
l’octave
Traduction
de Jean REYNARD
D’après l’édition des GNO
Ceux
qui s'avancent "de puissance en puissance"[1] selon la bénédiction du prophète
et disposent en leur cœur "ces glorieuses ascensions"[2],
lorsqu'ils saisissent une pensée bonne, sont conduits par
elle à une pensée plus élevée grâce à laquelle se fait l'ascension
de l'âme vers les hauteurs. Et ainsi toujours "tendu
en avant"[3],
il n'arrêtera jamais la bonne ascension, celui qui est toujours
guidé par de sublimes pensées vers la compréhension des
puissances d'en haut.
Je vous
ai dit cela, frères, en réfléchissant sur le sixième psaume,
et en observant l'ordre logique et nécessaire d'après lequel
après "celle qui hérite"[4]
a été ajoutée la Parole concernant l'octave [5].
Or vous n'ignorez absolument pas le mystère de l'octave.
Il ne convient pas, en effet, que la pensée de quelques-uns
soit entraînée vers les opinions des juifs, qui ramènent
la grandeur du mystère de l'octave à ce qui concerne les
parties honteuses de notre corps et disent que par le nombre
de l'octave sont indiquées la loi de la circoncision et
la purification après l'accouchement (Lev 12).
Mais
nous, qui avons appris du grand Paul, que "la Loi est
spirituelle"[6], même si ce nombre est contenu
dans les lois indiquées, instituant pour l'homme la circoncision
et pour la femme le sacrifice pour la purification, ni nous
ne rejetons ni n'admettons humblement la Loi, puisque nous
savons qu'en vérité le huitième jour a lieu la véritable
circoncision, pratiquée avec un couteau de pierre. Tu comprends,
sans doute possible, que par la pierre qui tranche l'impureté,
est désignée "la pierre même qu'est le Christ"[7]
parole de vérité, et que cesse le flux sordide des embarras
de la vie, une fois l'existence humaine transformée dans
le sens du plus divin. Pour rendre manifeste à tous le sens
de tels propos, je vais tenter, autant que je le pourrai,
de donner plus de clarté à mon discours.
Le temps
de cette vie, dans la première réalisation de la création,
a été accompli en une seule semaine : la création des réalités
commença avec le premier jour et la fin de la création s'acheva
avec le septième. En effet, "il y eut" dit le
prophète, "un jour"[8] où furent créées les premières réalités ; puis, de la même façon,
un second, les deuxièmes, et ainsi de suite jusqu'au sixième
jour où tout fut créé. Le septième, qui est la fin de la
création, a clos en lui le temps coextensif à la création
du monde. Comme donc, ni aucun autre ciel n'a été fait depuis
ce moment, ni aucune des parties du monde n'a été ajoutée
à celles qui existent depuis le commencement mais que la
création a été constituée en elle-même, demeurant dans ses
dimensions sans augmentation ni diminution, ainsi aucun
autre temps n'a existé en dehors de celui qui a été déterminé
avec la création, mais la réalité du temps a été circonscrite
dans la semaine de jours. C'est pourquoi, lorsque nous mesurons
le temps avec les jours, partant d'un jour et fermant le
nombre avec le septième, nous revenons à un jour, mesurant
toute l'étendue du temps par le cycle des semaines jusqu’à
ce que, une fois les réalités mobiles passées et le flux
du devenir du monde arrêté, viennent, comme dit l'Apôtre,
les choses qui ne sont plus agitées, que n'atteignent plus
ni altération, ni changement, puisque cette création-là
demeure toujours semblable à elle-même dans les siècles
successifs. On y verra la vraie circoncision de la nature
humaine dans le dépouillement de la vie corporelle et la
vraie purification de la vraie souillure. Or la souillure
de l'homme, c'est le péché engendré avec la nature humaine
(car "ma mère m'a conçu dans le péché"[9]) dont Celui qui a opéré la purification de nos péchés nous purifie
alors entièrement, faisant disparaître de la nature des
êtres tout ce qui est sanglant, sordide et incirconcis.
C'est en ce sens que nous prenons la loi de l'octave qui
purifie et circoncit : à la fin de ce temps septénaire,
le huitième jour apparaîtra après le septième, appelé huitième
parce qu'il vient après le septième, mais n'ayant plus après
lui de successeur. Il demeure en effet à jamais unique sans
être jamais interrompu par l'obscurité nocturne ; c'est
un autre soleil qui le fait, celui qui rayonne de la véritable
lumière, qui, une fois qu'il nous est apparu, comme l'Apôtre
[10] n'est plus caché par les couchants, mais embrassant tout dans
sa vertu illuminatrice, éclaire de la lumière perpétuelle
et sans alternance ceux qui en sont dignes, faisant même
de ceux qui participent à cette lumière d'autres soleils,
selon la parole de l'Évangile : "Alors les justes brilleront
comme le soleil"[11].
Puisque
donc, dans le psaume précédent, le prophète parle "pour
celle qui reçoit l'héritage"[12]
et que l'héritage est préparé aux justes dans l'octave et,
là aussi, le juste jugement de Dieu qui distribue selon
le mérite de chacun, le prophète a eu raison d’associer
au rappel de l'octave sa parole sur le repentir. Qui, en
effet, en se rappelant le redoutable jugement du Christ,
n'est pas aussitôt déchiré dans sa conscience et saisi par
la crainte et l'angoisse ? Et même s'il se trouve conscient
d'avoir passé sa vie à se rendre meilleur, cependant, ayant
les yeux fixés sur la rigueur du jugement où même la moindre
des fautes est examinée, il est saisi d'un effroi extrême
dans la crainte de maux redoutables, puisqu'il ne sait quels
seront pour lui l'issue et le terme du jugement. Voilà pourquoi,
comme il a pour ainsi dire sous les yeux ces châtiments
redoutables - la Géhenne, le feu ténébreux et le ver de
la conscience qui ne meurt pas [13],
qui suce interminablement l'âme par la honte et, en lui
rappelant ses actes mauvais, ravive ses souffrances - il
supplie désormais Dieu, priant pour n'être pas livré dans
sa fureur à la rigueur du jugement, pour n'être pas soumis
par sa colère à la correction de ses fautes. Car pour ceux
qui ont été condamnés à la cruelle correction de ce châtiment
redoutable, le jugement est selon la tradition oeuvre de
fureur et de colère. Et c'est pourquoi, comme s'il se trouvait
déjà dans la douleur, il reprend les paroles de ceux qui
souffrent, pour qui ce qui est exercé pour le châtiment
des impies est fureur et colère. Il dit alors : je n'attends
pas que vienne sur moi avec les châtiments redoutables dus
à cette fureur le jugement qui me convaincra de mes fautes
cachées mais je devance en les confessant la nécessité de
cette colère. Car ce que produit la douleur chez ceux qui
sont châtiés, en rendant manifeste malgré eux les secrets
de leur iniquité, c'est ce qu'obtient par elle-même la libre
décision de se punir et de se châtier par repentir, de rendre
publique le péché dissimulé dans le secret du cœur.
Donc,
en disant : "Ne me châtie pas dans ta fureur,
ne me corrige pas dans ta colère"[14],
il cherche logiquement recours en la miséricorde, en rapportant
la raison du mal non pas tant à une libre décision qu'à
la faiblesse de notre nature : Moi qui suis né dans le mal,
soigne-moi par ta miséricorde de faible que j'étais, je
suis devenu la proie des passions. Mais quelle faiblesse
? Mes os se sont disloqués, ont perdu leurs articulations.
Or, les os, c’est la sage raison qui affermit l’âme : "Guéris-moi,
Seigneur, car mes os sont bouleversés"[15].
Et il interprète le sens figuré de l'expression en ajoutant
: "Mon âme est toute bouleversée"[16].
Pourquoi donc, dit-il, remets-tu à plus tard la guérison,
"Toi, Seigneur ? Jusqu’à quand"[17]
vas-tu refuser d'accorder ta miséricorde ? Ne vois-tu pas
la brièveté de la vie humaine ? Préviens, en convertissant
mon âme, cette nécessité de notre vie, de peur que, quand
la mort viendra, toute intention de me soigner soit inutile.
Car il ne sera plus dans la mort, celui qui peut par le
souvenir de Dieu soigner la maladie que provoque en lui
le mal, puisque l’aveu a de la force sur terre mais que
ce n'est pas le cas dans l'Hadès. Ensuite, comme si quelqu'un
demandait : comment implores-tu la miséricorde pour la guérison
des fautes ? De quelle manière fléchir la divinité ?
Il répond : "Je me suis épuisé en gémissements"[18], et je baignerai du flot de
mes larmes "mon lit" où s'entasse le péché. Pourquoi
? Parce que, dit-il, "dans ma fureur mon oeil a été
bouleversé"[19], et pour cela je suis devenu
quelqu'un de vieux et de moisi, parce que la fureur que
mettent en moi mes adversaires a gangrené mon âme. Or, si
la fureur, à elle seule, met tant de crainte en celui qui
a commis une faute à cause d'elle, combien, à plus forte
raison, désespéreront du salut ceux qui sont conscients
en leur vie particulière non seulement des passions qui
viennent de la fureur, mais aussi de tout ce que provoquent
désir, cupidité, orgueil, amour de la gloire, envie et tout
l'essaim restant des vices humains. C'est pourquoi s'adressant
à tous ses adversaires, il dit "Écartez-vous de moi,
vous tous, artisans d'iniquité" (Ps 6, 9).
Mais
il indique, dans le verset suivant, le bon espoir d'un heureux
résultat qui nous vient du repentir. Aussitôt, en effet,
en même temps qu'il a présenté à Dieu ses paroles de repentir,
venant à sentir la bienveillance de Dieu à son égard, il
révèle la grâce et se réjouit du don qui lui est fait, en
disant : "Le Seigneur a entendu ma supplication :
le Seigneur a accueilli ma prière"[20]. Afin donc que le bien qui lui est venu de son repentir puisse
subsister à jamais pour lui et que, dans sa vie il n'ait
pas besoin d'un second repentir, il demande que ses adversaires
se détournent sous le fouet de la honte. Car celui qui a
honte d'avoir commis le mal, en se laissant guider par la
honte pour ne plus se porter aux mêmes actes, s'écartera
à l'avenir d'expériences semblables. Telle est donc la logique
d'une bonne ascension : le quatrième psaume a distingué
le bien immatériel de la réalité corporelle et charnelle
; le cinquième a appelé par ses prières l'héritage d'un
tel bien ; le sixième, par la mention de l'octave, a indiqué
le moment de l'héritage ; l’octave a manifesté la peur du
jugement : le jugement a averti les pécheurs que nous sommes
de prévenir par le repentir le châtiment redoutable. Puis
le repentir offert à Dieu avec raison a annoncé le gain
qu'il nous procure en inspirant ces mots : "Le
Seigneur a entendu la voix" [21] de celui qui se tournait en larmes vers lui.
Après quoi pour que le bien puisse subsister sans changement
pour nous à l'avenir, le Prophète appelle la disparition,
sous l'effet de la honte, des pensées adverses. Car une
pensée adverse et injuste ne peut s'éteindre que si la honte
la fait disparaître : c'est un profond abîme que la honte
éprouvée pour le mal qu'on a commis, puisqu'elle sépare,
comme par un mur, le péché de l'homme. Disons donc : "Qu'ils
soient honteux"[22]
et changent entièrement, tous mes adversaires. Les adversaires,
ce sont visiblement "les gens de la maison"[23]
qui sortent de notre cœur et souillent l’homme[24].
Quand ils se seront rapidement détournés sous l’effet de
la honte, nous attend l’espérance de la gloire qui n'aboutit
pas à la honte par grâce du Seigneur, à qui appartient la
gloire pour l'éternité. Amen.
Notes
[1] Ps 83, 6-8
[2] Ps 83, 6-8
[3] Phil 3, 13
[4] Ps 5, 1
[5] Ps 6, 1
[6] Rom 7, 14
[7] 1 Cor, 10, 4
[8] Gen 1, 5
[9] Ps 50, 7
[10] 2 Cor, 4, 4
[11] Mt 13, 43
[12] Ps 5, 1
[13] voir Mc 9, 47-48
[14] Ps 6, 2
[15] Ps 6, 3
[16] Ps 6, 4
[17] Ps 6, 4
[18] Ps 6, 7
[19] Ps 6, 8
[20] Ps 6, 9-10
[21] Ps 6, 9
[22] Ps 6, 11
[23] Mt 10, 36
[24] Mc 7, 15
Date de création : 28/06/2002 - date de mise à jour : 27/11/02
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